VIE D ARISTOTE
U est sans doute incontestable, si Ton se place dans l'absolu, que la connaissance de la vie d'un philosophe, en permettant de reconstituer sa psychologie individuelle et sociale dans ses traits profonds et dans ses accidents, est de la plus haute utilité pour aider à comprendre les doctrines que ce philosophe a professées. Quand il serait vrai, comme nous sommes tenté de le croire pour notre part, qu'il faut, pour expliquer l'apparition des doctrines, se référer avant tout à des considérations qui ne sont ni psychologiques ni sociologiques, il resterait toujours que la psychologie et la sociologie pourraient encore nous apporter, relativement à certains points, beaucoup de lumière. Par malheur, nous sommes, en fait, souvent mal renseignés sur la vie de philosophes modernes, ou même contemporains ; nous le sommes plus mal encore en ce qui concerne la vie des philosophes de l'antiquité. La vie d'Aristote ne fait pas exception à cette règle, au contraire. Nous ne pouvons donc pas attendre d'une étude biographique sur notre auteur un grand profit pour l'intelligence de ï'Aristotélisme. Nous tâcherons de nous attacher aux quelques points qui offrent le plus d'intérêt à cet égard. Cependant, ce que nous apprendrons peut-être le plus et le mieux, c'est qu'il est bien difficile d'avérer des faits positifs sur une vie qui s'est déroulée il y a plus de vingt siècles. Nous verrons à combien peu se réduisent les renseignements certains dont nous disposons, et combien, en revanche, il est relativement facile de réduire à néant les Aristote 1
indications fournies par la plupart des auteurs. Dans cette critique négative Zeller a excellé ; or c'est son travail que nous allons suivre dans l'ensemble ; car on ne voit pas qu'il soit présentement possible, même si l'on était bien armé, de faire beaucoup mieux que lui.
Il y a deux points que nous considérons comme les plus intéressants pour des philosophes : les rapports personnels d'Aristote avec Platon, et les procédés d'enseignement'employés par Aristote. C'est sur ces deux points que nous comptons insister de préférence. Pour le reste nous tacherons d'être court.
Nous possédons six biographies d'Aristote : 1° celle de Diogène Laërce (V, i) ; 2° un passage de Denys d'Halicarnasse dans les Lettres à Animée {Lettre I. ch. 5) ; 3° 'ApwwceXoug (Jfoç xal o-uyypàjjLjiaTa oturoû, par l'anonyme de Ménage ; 4° sous trois formes, la vie faussement attribuée à Ammonius ; 5° Hésychius de Milet, rcepl 'ApwcoTsXouç ; 6° l'article de Suidas sur Aristote (1). La majeure partie de ce que nous pouvons tirer de sûr de ces diverses sources se ramène à ce texte de Denys (2), dont nous avons parlé et qui lui-même, à part l'addition de quelques déductions, ne diffère presque pas d'un passage de Diogène (V, 9-10), dont la source est évidemment la même. Cette source, ce sont les Chroniques d'Apollodore d'Athènes (3).
A cette source première et capitale il faut joindre quelques documents privilégiés. Le testament d'Aristote, que nous a conservé Diogène (11-16), paraît bien authentique : les bibliothèques alexandrines l'avaient recueilli en même temps que les œuvres du philosophe (4) et l'avaient sans
(!) Ed. Zeller, Die Philosophie der Griechen... Zweiter Teil, v.- Abteilung : Aristoteles und die alten Peripatetiker (3e Auflage, 1879), p. % n. 1.
("2) Cf. par exemple Historia philosophiae graecae. Testimonia auctorum conlegerunt notisque instnueerunt H. Ritter et L. Preller, éd. VIII, 1898, texte 365.
(3) Sur Apollodore, voir V. Egger, De fontibus Diogenis Laërtii... (1881) p. 73, et F. Jakoby, Apollodors Chronik, eine Sammlung der Fragmente (Philolog. Untersuch. ,6, 1902).
(4) Voir dans l'édition de l'/Vcadémie de lîerlin, p. 1463 : Âristotelis qui ferebantur lïbrorum fragmenta collegit Val. Rose. Ces fragments
VIE D ABISTOTE O
doute tiré plus ou moins directement de la bibliothèque de l'école péripatéticienne. Il y a aussi des vers d'Aristote, contenant des renseignements précieux, et conservés les uns par Diogène, les autres par Olympiodore (1). Nous trouverons encore un ou deux passages d'Aristoxène de Tarente, le musicien, contemporain et ami de Dicéarque et, comme lui, philosophe péripatéticien ; quelques mots du Mégarique Lubulide ; deux extraits concordants, l'un de l'historien Timée de Tauroménium et l'autre, d'Epicure ; une épigramme de Théocrite de Chios (2); enfin des renseignements qui viennent d'Hermippe de Smyrne, érudit alexandrin, qui floiïssait vers 200 av. J.-C.
Hors de là nous n'avons plus que des témoignages récents, — qu'on ne peut plus accepter que quand ils s'accordent pour assurer en gros l'existence d'un certain fait, sur les détails duquel ils se contredisent presque toujours, — ou quand ce qu'ils affirment parait une conséquence de ce qui est établi par les témoignages anciens.
Nous commencerons par relever un à un les points établis dans les Chroniques d' Apollodore, tels qu'ils ressortent des textes de Denys et de Diogène.
Aristote est né la lrc année de l'Olympiade 99 (38 ï av. J.-C). Cette date est probablement déduite par Apollodore de celle de la mort, à 63 ans, dans la 3e année de l'Olympiade 1 14. Les autres témoins, indépendants ou non d'Apollodore, sont d'accord sur l'âge, à l'exception de l'inconnu Eumèlos : celui-ci fait vivre Aristote 70 ans. Mais, ajoute-t-il, tciwv xxôvitov ÈreXeur^o-cv : ce qui suffit à nous édifier sur la valeur de la première indication (3). — Les renseignements relatifs au lieu de naissance et à la famille d Aristote, que nous trouvons dans Denys et dans Diogène (V, 1), n'étaient sans doute pas dans Apollodore, puisque
sont joinls au t. V. Une nouvelle édition, plus complète, l'ait partie de la collection Teubner.
(1) Itnd., p. 1583.
(2) Diog. La. 11. Théocrite île Chios -est un satirique contemporain d'Alexandre, mis à mort par Antigone, le père de I > ;u i. ■ t rins Polioi
(3) Zeller, p. 2, n. 2. — Four L'étude des textes relatifs à la chronologie d'Aristote, cf. Jakoby, op. cit., p. 316-839.
Diogène cite ici, à propos du second point, une source spéciale; cette source est peut-être Hermippe (1). Toujours est-il que, selon tous les deux, Aristote était de Stagire, et le fait n'est pas douteux puisque, dans le testament, il est question de la maison paternelle de Stagire (D. L. 14). Ajoutons que Stagire, ville de la Chalcidique, était une colonie grecque et qu'on y parlait grec : on a donc tort de parler quelquefois d' Aristote comme d'un demi-grec ; c'est un pur Hellène, aussi bon Hellène que Parménide, par exemple, ou qu'Anaxagore (2). Si, pj^ir ce qui concerne maintenant les parents d' Aristote, Hermippe est, comme nous l'avons dit, la source de Denys et de Diogène, il témoignerait alors directement d'une fable, rapportée par l'un et par l'autre quant à l'origine de sa famille paternelle. Sa mère, nous dit-on, se nommait Phaestis ou Phaestias, son père, Nicomaque ; il était médecin et nous est donné pour un authentique Asclépiade ; Suidas lui attribue six livres de larpixà et un de -.ouaaxà (3). La profession du père pourrait être importante par rapport à la formation de l'esprit du fils. Cependant nous savons que Nicomaque mourut de bonne heure, et, d'après le Pseudo-Ammonius, Aristote, après la mort de son père et de sa mère, aurait été élevé par un certain Proxène d'Atarnée dont le fils, nommé Nicanor, reçut plus tard du philosophe le même service et auquel il donna sa fille en mariage ; le renseignement doit être exact, car le testament (D. L. 15) règle ce mariage et mentionne même le nom de Proxène (4). Il est par conséquent douteux que l'influence de Nicomaque sur l'esprit de son fils ait pu être bien profonde. Il n'est pas non plus sans importance, quoique d'un moindre intérêt au point de vue philosophi-
(1) Sur ce sot pariait, auteur de $Loi et d'un ouvrage en plus d'un livre 7rsoi 'ApioroTî/ovç, voir Egger, op. cit., p. 23-29. En raison de l'époque où il vivait et de ce qu'il était élève de Calliraaque, on peut admettre qu'il devait être bien renseigné, au moins sur de gros points de fait. Cf. ibid., 25-27.
(2) Zeller, p. 3, n. 2 et 3.
(3) Ibid., p. 4, n. 1.
(4) Ibid.. p. 5, n. 6.