‹ Le Système d'AristoteChapitre 47 sur 99 · CHANGEMENT ET MOUVEMENT · texte numérisé non relu

CHANGEMENT ET MOUVEMENT

ne suffit pas selon Aristote. Il faut la concréter en un sujet. D'abord, en effet, la privation n'est rien; elle a donc besoin d'un support, de quelque chose qui existe déjà. Ce quelque chose de positif, en un sens c'est ia puissance et, un peu plus concrètement parlant, la matière. Car la puissance d'une habitude est déjà cette habitude, puisqu'elle n'en est pas seulement la négation et qu'elle en est, de plus, la promesse. D'autre part, les contraires n'agissent pas l'un sur l'autre, ces pures limites se remplacent l'une l'autre : il faut quelque chose où elles se remplacent. Bien entendu, c'est en vain qu'on voudrait convaincre Aristote que le rapport des deux termes suffit par lui-même à constituer le sujet demandé. Cette conception idéaliste est étrangère à sa pensée et il donne à sa matière l'existence d'une chose en soi. Néanmoins, comme cette réalisation de la matière est pleine de difficultés, Aristote, en analysant aussi profondément qu'il l'a fait le problème du changement et en montrant avec raison que ce phénomène implique une communauté entre les deux extrêmes, Aristote pourrait bien avoir travaillé au profit de l'idéalisme. Cette idée de puissance, de chose incertaine et ambiguë, risque fort de ne pouvoir subsister ailleurs que dans l'esprit (1).

Quoi qu'il en soit, le changement, s il existe, est avant tout un intervalle, un passage, un progrès. De plus ce progrès est continu. Au livre VI de la Physique-, en même temps qu'il réfute les philosophes qui veulent composer le mouvement avec des xw^para, Aristote établit avec insistance que le mouvement est continu. Mais ce caractère de continuité s'affirme déjà avec beaucoup de relief dans la définition du mouvement telle qu'on la lit au ch. 1 du livre 111 de la Physique : « Le mouvement, dit-il, est l'acte de ce qui est en puissance en tant que cela est en puis-

(1) Sur la matière sujet du changement, voir principalement les textes suivants : i<> La privation n'a pas d'être, Phys. I, 9, 192 a, 3-6:

tjlieïç oùv yàp ûXlflV y. eu OTëVflTiv (TC0ÔV ycniitj ftvat, x«L roOrwv to u'cj qC/. ôv thon xarà 9-ju6e6*)xô;, «Jv 2À*V, tàv as iripr,afj xuO' u-jzr.J, xcù rr/j tùv t'(yji x«t oJaiw ««ç, t^v G).tjv, t/,v 6ï griciQcrtv oiSuttèùç. 2o 7, 190 b, Z'.i : un* ù)lrj}r,H yàp mcv^itv râvavrfa &£ûvecrov. 3° Le couple des contraires suppose un sujet, 5. 189 «, 37-32; cf. 7, 190 h, *3'*7,

sance » (1). La définition exprime d'abord excellemment le caractère d'indétermination, de fluctuation et de demiréalité du changement (2). Mais pourquoi le mouvement est-il ainsi quelque chose d'inachevé ? Sans doute c'est parce qu'il est un passage. C'est aussi parce .que ce passage est continu et, partant, enveloppe l'infini. L'infinité le condamne à être une puissance qui ne peut pas avoir d'autre acte que de se développer comme puissance. De ce côté encore A ris to te tend, malgré lui, vers l'idéalisme. Quelle que soit d'ailleurs la conclusion dernière qu'il faille donner à son analyse du changement, que ce phénomène comporte ou non une existence autre que mentale, toujours est-il qu'Aristote en a dégagé l'essence avec une pénétration et une logique parfaites. Le changement est bien le passage progressif et continu qu'il a dit.

Pour achever la théorie générale du changement dans ce qu'elle. a de proprement physique, il ne nous reste plus qu'à exposer la division de ce phénomène en ses diverses espèces. Nous avons jusqu'ici employé comme synonymes les mots de changement et de mouvement et c'est là une manière de faire dont Aristote lui-même donne l'exemple (3). Cependant, lorsque ces mots sont considérés dans leur usage vraiment technique, ils n'ont plus le même sens. Le mot de changement est un terme générique qui comprend le changement proprement dit et les différentes espèces de mouvement. Tandis que le mouvement se déroule toujours entre des contraires et, par conséquent, dans l'enceinte d'un même genre, le changement a lieu entre des termes bien plus radicalement opposés : il a lieu entre l'être et le néant. En d'autres termes, le changement porte sur la production ou la destruction d'une substance. Aristote l'appelle génération et corruption (^évecriç jcxl cpGov/i.

(1) 201 a, 10 : ... h roù Suvâuei 6-j-o; vj-ii.iyziu, r, roioûrov, xivr,vit èvrvj... b, 4 : ... h ~o~j ovvaro'J, rj ^uvarov, hrvtXéyttet toe&tpov on xîvjjoï; iawv. Cf. Zellcr, p. 351, n. 1 et' 353, n. t.

(2) Phys . III, 2, 201 b, 31 : ... h t« wv^fft; ïvéû'(ei«. tiiv n; thaï $qxù, v-zlr,^ Se.

(3) Voir dans Zellei*, p. 352, n. 3, l'indication do divers textes où Aristote donne à xîvvcnç le sens de u.£T«êo)>vj (p. ex. Phys. III, 1, 201 a, 9-19), ou bien emploie ces deux mots comme synonymes.

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