LA NATURE ET LE MOUVEMENT
La théorie des causes, puis celles de l'infini, de l'espace, du vide et du temps n'étaient encore que des préliminaires de la physique. Nous sommes maintenant en face du phénomène fondamental de la physique, le phénomène du changement, et de la cause primordiale et spécifique de ce phénomène, la nature. Nous étudierons donc dans cette lec"on la nature et le changement.
Ainsi que son nom l'indique, la physique a pour objet propre la nature ; en d'autres termes, se proposant de connaître par les causes comme toute science, la cause à laquelle elle veut ramener, au moins en dernière analyse, les phénomènes qu'elle étudie, c'est la nature. Un phénomène physique aura reçu son explication la plus profonde quand on aura fait voir qu'il a sa source dans ce principe qu'on appelle la nature Qu'est-ce donc que la nature ?Pour le dire en gros d'abord, la nature est un princ; ne de
mouvement et de repos.
La première question qu'il faut se poser, semble-t-il, après avoir ainsi indiqué d'une façon sommaire en quoi consiste la nature, c'est celle de savoir si la nature existe. Nous nous souvenons en effet qu'une science, selon Aristote, commence par une définition de mots et que cette science doit ensuite supposer ou établir d'une façon quelconque qu'une réalité répond à la définition proposée. La physique paraît donc avoir pour première tâche d'établir qu'il existe telle chose qu'une nature. Comme il n'y a pas
de cause de mouvement sans mouvement, ni de mouvement sans mobile, la question se diviserait en deux: y a-t-il des choses en mouvement et, comme la cause de ce mouvement, une nature ? A la première partie de la question, Aristote répond en somme dans les chapitres 2 et 3 du premier livre de la Physique, et aussi dans tous les passages où il s'occupe des arguments de Zenon (VI, 2 et 9; YHÏ, 8). On sait qu'il réfute Zenon avec le plus grand soin au moven de la distinction de l'infini en acte et de l'infini en puissance. Mais, au premier livre de la Physique, où il réfute aussi la doctrine éléatique de l'immobilité, il procède plus sommairement et il consacre plus de développement à l'examen de la doctrine de l'unité de l'être qu'à celle de l'immobilité. C'est que l'examen des thèses éléatiques ne lui paraît pas relever proprement de la physique. Tout en reconnaissant que l'étude de ces thèses a son intérêt (î ) et qu'il peut arriver à leurs auteurs de soulever par accident des difficultés vraiment physiques, il estime que le physicien n'a pas à discuter longuement avec eux. Cela revient à dire que le physicien n'a pas à établir les principes de la physique. Pourtant on ne voit pas que, comme métaphysicien, Aristote se soit davantage préoccupé de les établir. La vérité est que l'existence d'êtres en mouvement lui parait aller de soi. Il n'y a pas même besoin d'en apporter une démonstration indirecte en réfutant ceux qui le nient. Il existe des êtres en mouvement : l'induction, c'est-à-dire l'expérience, le prouve de la façon la plus manifeste (2, 185 #,12-14). — Lorsque, au IIe livre de la Physique, Aristote arrive à la seconde partie de la question, à savoir l'existence de la nature sous le mouvement et les mobiles, il procède encore de la même façon. On n'a qu'à considérer ceux des êtres qui sont dits exister par nature, des animaux, des plantes, des corps simples : on constate de la manière la plus évidente que ces êtres présentent avec les autres une différence marquée qui est précisément de se
(i) Pliijs. ï. 2, ISS a. 20 : 1/j.i yUo '^ù.oTO'fLuv ï> ov.-'yi;. Le mot yù.oTaoia a ici le sens de iuvesttQGtio, lout ;'i fait comme dans PoL III, 12', 4282 b, 23 : cf. Bonitz, Ind. 820 b, 58.
mouvoir par eux-mêmes. Et Aristote conclut qu'on ferait preuve de faiblesse intellectuelle en demandant une démonstration de l'existence de la nature : aveugle qui ne la voit pas (1, I9â b, 12 et 193 a, 1-9). Sans doute il ne faut pas oublier qu'Aristote essaie ailleurs de l'aire sentir que, contrairement à la prétention de Démocrite, des mouvements toujours reçus du dehors et toujours dépourvus de cause interne sont en réalité des mouvements sans cause [Phys. VIII, 1 fur,. Néanmoins on peut trouver qu'il passe un peu vite sur la réalité de la nature, c'est-à-dire sur la condamnation du mécanisme et l'affirmation du dynamisme ; car il ne s'agit de rien de moins. Mais, à y l)ien réfléchir, ce n'est pas une constatation des sens qui fonde l'existence de la nature dans le système d'Aristote; c'est tout l'esprit de ce. système. La nature ne se constaterait pas, qu'elle n'en serait pas moins incontestable, péripatétiquement parlant ; car tout autre principe du mouvement est inintelligible : c'est par elle seule que le-mouvement peut être compris.
La question de l'existence de la nature ainsi réglée, il nous faut revenir à la notion de la nature et tâcher de l'approfondir. Ce n'est pas tout à fait sans raison que Zeller se plaint qu'Aristote ne nous donne pas assez d'explications lorsque nous voulons nous faire une idée précise de la nature (1). Quoique la pensée d'Aristote reste peutêtre moins vague que celte remarque donnerait à le croire, il est sur que Zeller signale justement plusieurs incertitudes et obscurités. Le mot de ojc-u chez Aristote ne désigne pas seulement le principe île mouvement qui se trouve dans un objet concret limité, tel qu'un bloc d'airain ou une motte de terre, et, d'autre part, i! ne désigne pas non plus le principe moteur d'une • d'objets- En d'autres
termes il y a, ou il semble y avoir, une nature universelle et, d'autre part, plusieurs sortes de nature. Lorsque, au VIIIe livre de la .". i déà.), Aristote dit que le
mouvement éternel es! comme une vie (\v^ êtres qui existent par nature (xpicet.) : lorsqu'il énonce la proposition fameuse que Dieu et la nature ne font rien en vain [De
(I) Voir Zeller. p. 38G. en bas, à 389.
caelo, I, 1 fin) ou quand il écrit [Polit. I, o, 1254 b, 27) que la nature veut faire des corps différents à l'homme libre et à l'esclave, assurément ce qu'il entend par nature, c'est une force partout répandue dans le monde, enveloppant tous les individus. Or la nature ainsi entendue est évidemment un pouvoir malaisé à définir. C'est presque une divinité ou une âme du monde, capable de toutes les tâches parce qu'elle n'est spécialement affectée à aucune, parce qu'elle n'est attachée à aucun être en particulier. Cependant, si Aristote admet une àme dans chaque sphère céleste, il est certain qu'il ne saurait admettre une âme du monde qui circulerait de corps en corps, au lieu de résider immuablement en un corps déterminé. Il ne faut donc pas chercher à interpréter dans un sens panthéistique la nature universelle d'Aristote. Il convient d'y voir surtout une métaphore. Toutefois, si c'est peu de chose de plus qu'une métaphore, c'est bien quelque chose de plus. Lorsqu'il s'agit d'un animal ou d'une plante, le principe interne de mouvement, qui d'ailleurs s'appelle exactement âme, et non pas nature, ce principe est individualisé par le corps, ou au moins comme le corps très déterminé où il a son siège. Quand, au contraire, il s'agit de la nature plus proprement dite, du principe de mouvement des corps inorganiques et par exemple des corps simples, on comprend que ce principe devienne quelque chose d'un peu flottant. Car une motte de terre n'a pas une individualité marquée et sa nature est, si l'on peut dire, un morceau de celle de toute la terre (1). D'un autre côté, le mot nature désigne collectivement plusieurs espèces de principes moteurs. Lorsque, par exemple, Aristote écrit la proposition fameuse : oj -xtoc •Vj/Yj oûo-tç (De part. an. I, 1, 641 6, 9), ses paroles impliquent certainement que certaines âmes sont des moteurs comparables à la nature, objets, comme la nature au sens étroit, des études du physicien. C'est que peut-être bien y a-t-il quelque chose de commun, un genre commun aux divers principes moteurs immanents. Quoi qu'il en soit et
(1) Sur ces incertitudes de la signification du mot y-'71*' °f* Bondi, Ind. 836 a, 48.
à quelques rapprochements que nous devions être conduits tout à l'heure, il est certain que la nature, au sens technique où Aristote l'entend, n'est pas plus le principe moteur d'un être organisé qu'elle n'est un pouvoir sans siège défini.
Mais ce n'est pas tout que d'écarter ces incertitudes et ces obscurités un peu extérieures. Il y a autre chose à faire, et Aristote nous fournit d'autres précisions pour déterminer l'idée de nature. « La nature, dit Aristote, est un principe et une cause de mouvement et de repos pour la chose en quoi elle réside immédiatement et à titre d'attribut essentiel, et non pas accidentel, do cette chose •> (1). Un premier éclaircissement de cette définition va résulter pour nous d'un commentaire quasi littéral de ses divers éléments. — Tout d'abord, comment la nature est-elle un principe de repos en même temps que de mouvement ? La nature n'est quelquefois qu'un principe de mouvement : il y a en effet un élément, l'éther, qui circule sans cesse en vertu de sa nature. Lors donc qu'Aristole écrit que la nature est un principe de mouvement et de repos, il faut entendre : de mouvement ou de repos. Mais peu importe. Ce qui demande explication, c'est que le repos ait, aux yeux d'Aristote, besoin d'un principe. Ce n'est pas parce qu'il considère le, repos comme un état d'équilibre entre des forces opposées C'est pourtant parce que le repos participe en quelque façon du mouvement. Il ne faut pas confondre en effet le repos avec une immobilité quelconque. Ce qui n'est pas susceptible de mouvement est immobile, mais n'est pas eu repos. Le repos est l'immobilité de ce qui pourrait être mû. Le repos est donc postérieur au mouvement (2). Lu un mot il est la privation du mouvement, et, comme toute privation, il n'est pas une pure négation, mais une négation déterminée. C'est pourquoi le repos ne peut s'expliquer que par une certaine intervention du principe du
(1) PhyS. II. \, H*2 h, 20: ... oûani rr,; -vvtï'o; ùy/.'i; Ttv6;zîù CctTfof to-j xiv(Z?9«( xeù qptftsûi h <'■> •j-v.pyji iraairruç xetô' «Oro x«i ai] /.ol-U auftSiêm*oç, Cf. Zeller, p. 386, a. 0.
(2) Ibid. III, 2, 202 a. i ; u yùp q y.i-jr,'7i^ jr.yy/:.<., toj7-;> r, âxtvqfffa lia. \ III, '.I. 2<>0' a, 27 : ... h 3k i-.'Xiic, if9«pfuvn xivj;7iç.
302 LE SYSTÈME DARISTOTE
mouvement. — Un second caractère de la nature, c'est d'être un principe de mouvement pour la chose en quoi elle réside, un principe interne ou immanent. C'est par là que la nature se distingue de l'art. Bien que l'art accomplisse des œuvres que ne fait pas la nature, il n'est cependant qu'une imitation de la nature (Phi/s. II, 8, 199 a, 15 et 2, 194 «, 21), et la chose artificielle se distingue de l'être naturel, précisément par cette infériorité qu'elle est figée et ne tend vers aucune destinée ultérieure, qu'elle est, en d'autres termes, privée de toute spontanéité : un manteau ou un lit ne renferme, comme tel, aucun principe qui le porte à changer ; si une chose artificielle tend à changer ce n'est pas en tant qu'elle est ce qu'elle est, c'est en tant que faite de terre, d'eau ou de quelque mixte (Phys. II, 1, 192 />, 15-20). Un médecin qui se guérit lui-même se rapproche de la nature en ce que le principe de son action est en lui [ibid. 8 fin). Nous allons voir pourtant qu'il n'atteint pas encore au degré de perfection de la nature ; mais enfin, pour autant que le principe de son action est interne et spontané, il est comparable à la nature. En résumé, pour comprendre le sens et la portée du caractère d'immanence qui appartient à la nature, il suffit de dire avec le livre À de la Métaphysique (3, 1070 a, 7) : « l'art est principe en une autre chose (àpyy, sv à/.Xw ), la nature est principe dans la chose même (àp%"/| h j'.Otw) ». — Nous venons d'indiquer qu'il manque encore quelque chose au médecin qui se guérit lui-même, pour être principe de son action comme la nature l'est des mouvements qu'elle imprime à l'être naturel. Ce qui manque au médecin qui se guérit lui-même, c'est de posséder le principe de son action en tant qu'il est le sujet qui subit et en qui se développe cette action. C'est par accident que l'agent et le sujet de la guérison se trouvent ici ne faire qu'un. La nature au contraire est dans le mobile en tant que ce mobile est ce qu'il est, c'està-dire un sujet apte à être mû, et réciproquement la nature, de même qu'elle est exigée par le mobile auquel elle est unie, exige ce mobile (1). — Enfin la nature est dans son
{{) Phys. I!. !. 192 h, 8§-ÎÉ6 Cf ïbëinià. paraphr. Phys. 158, 25 sqq. Spèiagel
sujet immédiatement, en même temps qu'essentiellement. L'art de gouverner les navires, pourrait-on dire, n'est pas dans le navire comme une nature, non seulement parce qu'il n'appartient pas essentiellement an navire, mais encore parce qu il est dans le navire grâce à un intermédiaire, à savoir Je pilote. Un attribut immédiat n'est pas toujours d'ailleurs un attribut essentiel : par exemple une vertu dans une âme, ou une couleur dans la surface d'un corps. Mais réciproquement aussi un attribut essentiel n'est pas toujours un attribut immédiat. Par exemple l'égalité de la somme de ses angles à deux droits est un attribut essentiel de l'isocèle; ce n'est pourtant pas un attribut immédiat, puisqu'il n'appartient à l'isocèle que par l'intermédiaire du triangle (1).
Le commentaire que nous venons de donner de chacun des termes contenus dans la définition de la nature a sûrement précisé pour nous le sens de cette définition. Cependant il nous reste encore un progrès à faire. Il s'agit, si l'ou veut, de reprendre d'une manière moins littérale l'explication du caractère que possède la nature, d'être un attribut essentiel de son sujet, c'est-à-dire d'être contenue dans l'essence de ce sujet ou de contenir ce sujet dans son essence. C'est autour de ce caractère en effet que tourne l'importante et laborieuse discussion dans laquelle Aristote distingue, sans séparer ces deux aspects, la nature comme matière et la nature comme forme. C'est à peine si, de la double conception de la nature : la nature est matière, la nature est forme, Aristote prend la première à son compte, même en lui attribuant un rôle aussi subordonné qu'on voudra. Pour énoncer cette conception, il emploie les mots BoxeÏ, ).i--i-v.: {Phys. II, 1, 19;î (7, 0 et 28), et il ne donne expressément que deux arguments très faibles, empruntés l'un au sophiste Antiphon, l'autre aux Physiologues en général. enfouissez un lit, avait dit Antiphon, et, s'il résulte de là quelque génération, ce sera du bois et non un lit qui naîtra. Donc ce qui est la nature, c'est ce qui est le [dus loin de la forme, c'est ce qui persiste te plus à travers le
(I) Voir Simplicittei Phy$. 267, 23-3ÎDiels.
304 LE SYSTÈME d'àRISTOÏE
changement, c'est la matière. Et les Physiologues étaient évidemment dans la même conviction, puisque ce qu'ils appelaient la nature de toutes choses, c'était le corps dans lequel se résolvent les autres [ibid. 193 «, 9-28). Il est visiblement facile d'objecter à Antiphon qu'il ne peut mettre une forme artificielle sur le même pied qu'une forme naturelle (ibid. 193 6,8-12) (1). Et il est évident aussi qu'Aristote ne manque pas de bonnes raisons pour réfuter le matérialisme des Physiologues. Mais il y a bien autre chose à dire, du point de vue aristotélicien, en faveur de la conception de la nature comme matière. Puisque la nature est un principe de mouvement, il faut bien qu'elle s'applique à un mobile. C'est même là la raison profonde pour laquelle les objets sur lesquels porte la physique sont des corps et des corps concrets. En effet, un mobile est forcément quelque chose d'étendu ; cela résulte, comme nous le comprendrons tout à l'heure, de la notion du mouvement. De plus c'est un étendu d'une autre espèce que les lignes, les surfaces et les volumes mathématiques, précisément parce qu'on ne fait pas mouvoir des limites sans contenu (2). Ce n'est pas tout : la nature n'est pas seulement dans le mobile ; elle est forcément un aspect de ce mobile. Car il n'y a point de mouvement sans mobilité, et, pour que la nature soit la cause suffisante en même temps que nécessaire du mouvement, il faut que la mobilité soit en elle, qu'il y ait en elle de la puissance, en un mot qu'elle ait, et même qu'elle soit de la matière. — D'autre part, bien entendu, comme Aristote se plaît à l'établir, la nature est forme. Le mouvement est la réalisation d'une forme, et c'est seulement
(1) Passage délicat, dans lequel il faut, à la ligne H, supprimer le mot Té'/yti, que ïhémistius (163, 18 Sp.) et Philopon (209, 31 Yilelli) ne commentent pas, et qui est d'ailleurs absent du teste, tel que le i-ite Simplicius (p. 278, 30 D.). Le même commentateur a certainement lu (278, 11) les mots ôrt y-'votr' dtv... %'Ao-j (b, 10 sq.), que Prantl met h tort entre crochets sur la seule autorité du ms E. Enfin, avec tous les mss. saut E, il faut lire à la 1. 12 yivsrai yUo, leçon confirmée
■îpressément par Simplicius (277, 20), et non ytvsrecî ~;ï.
(2) Voir Zeller, p. 384, n. 3 et p. 385, n. 1, 2, 3.
quand une chose est informée qu'on reconnaît qu'elle est en possession de sa nature. L'analogie des choses artificielles peut ici être invoquée et témoigne d'une manière frappante : un lit n'est tel que quand il a reçu la forme du lit ; c'est cette forme qui le fait et qui l'a fait lit. De même c'est par leur forme que la chair et l'os sont devenus ce qu'ils sont. Le principe générateur, c'est le principe même qui caractérise et définit, c'est la forme. C'est l'homme qui engendre l'homme ; du moins, en tant que nature, c'est l'homme contenu à l'état de principe actif dans la semence {ibid. 193 a, 30 b, 12) (I). En conséquence le physicien, au lieu de s'interdire la recherche de la forme, fera de cette recherche au contraire le principal objet de ses spéculations (cf. par exemple Phys. II, 7). Mais, lorsqu'Aristote a énoncé toutes ces propositions anti-matérialistes et y a insisté, il est bien forcé de ne pas oublier qu'elles ont une contre-partie. Prise en elle-même, la forme est immobile comme le premier moteur : c'est un principe qui meut naturellement, mais qui n'est pas naturel [ibid. 7, 198 a, 35). Et en effet prendre la forme en elle-même, c'est la séparer. Et une forme séparée ne peut pas être une nature, puisqu'elle n'est plus immanente. — La nature est donc bien quelque chose d'ambigu entre la matière et la forme, et le dernier mot d'Aristote sur la nature est bien dans les lignes suivantes du 2° chapitre du livre II de la Physique (194 a, 12-15) : « La nature avant donc deux sens, celui de forme et celui de matière, il faut l'étudier de la même manière que nous chercherions l'essence du camus, et, par conséquent, des objets de cette sorte ne sont ni sans matière, ni pourtant considérés sous leur aspect matériel (2) ».
De la nature, cause suprême des phénomènes naturels en tant qu'on ne s'élève pas au-dessus du monde jusqu'à l'objet do la philosophie première, passons à ces phénomè-
(1) De pari. an. I, 1, 640 l>. 28 : h yàp «atà riv fxo/jynv -fJTtS
XVOUtrifia rc; 'Ai/.rj; BVffMttÇ.
(2) lit* a, 12 : êrrît $"r, fJ7i; 6i/'o;, ro n tïioi xaî r. ukv, ■>; kv v moi ffiuôrijro; axoiroûtcv ~i îartv, oûru Ocupvriov. cjtt' o'J~' dbrj ûXnç rdt potaûra oïn /.«?>. -i-.j û7.ijv.
Ari-lot» 20
nés eux-mêmes, ou du moins à ce qui est leur fond commun, c'est-à dire au changement.
Les Eléates avaient nié radicalement toute espèce de changement par cette raison qu'un changement quelconque serait, disaient-ils, création de ce qui n'est pas, ou annihilation de ce qui est, et que l'être, puisqu'il est, ne saurait ni sortir du néant, ni y tomber. La première tache que rencontre Aristote est donc de faire voir que le changement est possible et comment il l'est. Aux Eléates, ou à ceux de leurs imitateurs qui niaient la légitimité de l'attribution, Aristote répondait en distinguant plusieurs sens ou plusieurs aspects de l'être, en divisant l'être en plusieurs genres ou catégories. C'est d'une manière tout à fait analogue qu'il établit la possibilité du changement en générai. Il ne fait que transporter au temps, pour ainsi dire, la pluralité de l'être. De même que l'être a plusieurs aspects simultanés, il a successivement plusieurs degrés de réalité. Si les anciens avaient connu cette vérité, ils ne se seraient pas effrayés devant la raison invoquée par Parménide pour nier le devenir. Ils auraient répondu que, sans doute., rien ne peut provenir du non-ètre absolu ni s'y abîmer, mais que tout peut sortir de ce non-être relatif que sont la puissance et la matière ; car la puissance et la matière sont du non-être sans doute, en tant qu'elles ne sont pas la chose que le devenir doit appeler à l'acte, mais elles ne sont pas un néant; elles sont de l'être en tant qu'elles sont déjà quelque chose d'autre que ce qui va naître et même en tant qu'elles sont déjà comme une promesse et une ébauche de ce qui va naître [Phys. I. 8, surtout le début du ch.).
Mais, ainsi présentée, en tant seulement qu'elle fournit une solution générale au problème du devenir, la doctrine aristotélicienne est loin de livrer tout son sens. Il s'agit de comprendre qu'elle ne se borne pas à remplacer la négation éléatique par une affirmation quelconque du changement, et que, tout au contraire, elle vise à instituer le changement dans toute la profondeur que cette notion possède. Pour cela, il faut voir comment la conception aristotélicienne s'oppose aux conceptions incomplètes du
changement, et comment, aux négations partielles que ces conceptions impliquent, elle entreprend de substituer une affirmation pleine et entière. La négation absolue des Éléales n'avait été admise nulle part en dehors de leur école, mais on avait essayé par des conceptions bâtardes d'accommoder le changement avec la logique de Parménide. Les mécanistes, d'une part, et, de l'autre, quelques-uns des Socratiques, les Mégariques notamment, avaient adopté des conceptions de cette espèce. Selon les mécanistes. qu'il s'agisse d'Empédocle et d Anaxagore ou bien de Démocrite, il n'y a rien de tel que ce qu'Aristote appellera l'altération : il n'y a, selon l'excellente formule d'Empédocle, que mélange et séparation d'éléments, en eux-mêmes immuables. Et, quant au mouvement local, sa nature est gravement atteinte, au moins dans l'Atomisme, par le fait que les mobiles sont des indivisibles qui ne peuvent se déplacer que tout d'une pièce. C'est précisément à bannir du changement la continuité, à le composer de limites sans intervalles, de xtY^fjtxxTcc comme dit Aristote, que certains Socratiques, et notamment les Mégariques, se sont attachés. La doctrine des lignes insécables chez Xénocrale entraînait évidemment une doctrine discontinuiste du changement et -Plaiton lui-même, le jour où il s'est mis le plus directement en face du problème, a répondu que le changement se faisait brusquement et sans transiliou dans l'instant (I . Diodore Cronos ne l'ait qu'exprimer sous leur forme achevée de pareilles tendances quand il dit que jamais rien ne se meut et que le mouvement, à quelque moment qu'on l'observe, se présente toujours comme quelque chose de passé et d'accompli (2). Les mécanistes et les Mégariques aboutissaient les uns et les autres à rem; I le changement par- une succession d'états discontinus.
(i) Pùrtnen. 156 '/ e : ... o èÇaûfvyi «vnij ;-r>7t:... u?-uî-j -..
n-'i.i7it4%, iv Xpovfci v'jotji oÔt«, gai il; raûrijy ai auï ï/. tc/jt/i; 70 rr UVOVftCJQu uirc/.%u/.).£i. ïr.ï 70 î<77«vai /ai ?6 Ï77Ô; i;:t ro Mtwîo'âcsL,
.•. <'t corr. I, s, notamment M el b, '■'■' 12, Pour la théorie -i.: ceux quïcompo-
lenl l< s mouvements avec des xonjutotraj roir Phys. VI, 1, 2M a, 6-10 Mil h. .'iO-241 a, 6
Aristote estime que c'est là une négation détournée du changement, et, contre cette négation détournée et plus subtile, comme contre la négation directe et brutale des Eléates, il entreprend de rétablir le changement dans son intégrité. Si la doctrine qu'il professe à cet égard n'est pas nouvelle en ce sens qu'on peut dire qu'elle est déjà dans ceux des Pr^siologues qu'on qualifie de dynamistes, toujours est-il qu' Aristote est le premier qui ait analysé la notion du changement et qui, avant de l'admettre, en ait pris pleine conscience. Ce qu'il y a de plus essentiel dans le changement aux yeux d'Aristote, ce ne sont pas les deux contraires qui lui servent de limites, c'est l'intervalle de progrès qui s'étend entre ces deux limites, et cet intervalle est, selon lui, continu. Nous devons donc reprendre ces deux points, c'est-à-dire considérer dans le changement l'intervalle, puis la continuité de cet intervalle.
Le changement, disons-nous, n'est pas, d'après Aristote, une substitution d'un être ou d'un état à un autre : c'est un passage entre les deux extrêmes. Réduit à la pure idée d'un remplacement successif, il est clair en effet que le changement s'évanouit. En effet, changer c'est devenir autre ; ce n'est pas faire place à autre chose. En d'autres termes, le changement implique unité et liaison entre les deux limites qui le circonscrivent. Il faut, pour qu'il y ait changement au vrai sens du mot, qu'il y ait entre l'ancien état de choses et le nouveau une certaine communion. Cette communion se présente à Aristote sous un double aspect. Elle lui paraît supposer d'abord un rapport entre les deux limites, et ensuite un sujet unique sous les termes de ce rapport. Il faut d'abord un rapport entre les limites. En effet ces limites ne sont pas des termes quelconques : tout ne provient pas de tout. Bien loin de là : l'être déterminé auquel le changement aboutit est l'opposé d'un non-être déterminé. Les deux extrêmes sont des contraires dont l'un est une « privation » et l'autre une « habitude » ; bref ce sont des corrélatifs et, de ce chef, il y a entre eux une certaine communauté, la communauté du genre (Phys. I, 5, 188 a, 31-/>, 26). Mais cette communauté, en tant qu'on la ramènerait à un pur rapport,