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MÉMOIRE, IMAGINATION, INTELLECT

Aristote l'analyse avec soin et montre à ce propos comment l'homme emploie, pour retrouver ses souvenirs, ce que nous appelons les lois de l'association. Aristote connaît les trois lois de ressemblance, contraste et continuité (1). — Sous le nom de mémoire, ou sous son nom propre, l'imagination est la faculté de lame immédiatement supérieure à la sensation. L'imagination est une sensation affaiblie, ou encore elle est une sensation dépouillée de sa matière, c'est-à-dire sans doute affranchie de la condition d'être hic et nu ne, ou. autrement dit, dépendante de nsible; et on voit comment elle constitue un progrès et un élargissement considérables pour la vie de l'Ame. Si l'on considère le coté physique du phénomène, il faut dire que l'imagination consiste en une trace laissée dans les sensoria parla sensation, ou plutôt encore dans un mouvement qui se continue après la sensation. Mais Alexandre fait justement observer que ce n'est pas là pour Aristote toute l'imagination, qu'elle est aussi quelque chose de mental et d'actif, à savoir l'acte de la faculté Imaginative ellemême (2). Quelle que soit d'ailleurs la part de formalité et d'activité que puisse receler l'imagination, elle est passive par rapport à la fonction la plus élémentaire de l'intelligence proprement dite. Aristote marque avec force ce degré de sa hiérarchie. Cette l'onction élémentaire, F'j— ôa/.^'.ç, qui répond à peu près à ce que nous appelons jugement, atteint déjà l'universel et, d'autre part, comporte vérité et erreur, deux choses' au-dessous desquelles l'imagination demeui<\ De VwÀ'ktityw se différencie à peine la odÇor. Audessus de l'une et de l'autre, sont la prudence, s,zWri<j-.ç, et la science (3).

Nous voilà parvenus a l'intellert, ou du inoins à l'intellect discursif. Mais, avant de nous occuper de L'âme intell. jetive en elle-même, nous devons noua placer un

(1) Dr ment, il, et surtout 451 //. d8 : ... to ift%r)<; 9ïjprJotxiv -jor^a-j- T£; euro roy jjj ï; k).).ow rivôç, xat (/■/ ouoloy à rju.-j-i.o-j r, roû <T\ivêyyv$.

(2) Voir Roofieri op. <-it., il, 428-430 el Alexandre, De <m. es. \t 3u Br.

(3) / \ 15). Cf. aussi 194 497.

moment à un point de vue plus historique et moins descriptif que nous n'avons fait jusqu'à présent, et essayer d'indiquer quelle est, selon Aristote, l'évolution de la connaissance. Il va de soi qu'Aristote ne distingue pas entre l'histoire psychologique de la pensée et ce que Fichte en appellerait l'histoire pragmatique, et qu'il s'attache surtout à ce qui intéresse la théorie de la connaissance. Toutefois, de quelque façon qu'on l'entende, la connaissance a pour Aristote une évolution, qui est distincte de l'analyse statique à laquelle nous nous sommes livrés avec lui en traitant de la logique. Pour Aristote toute connaissance commence avec l'expérience ou, pour mieux dire, avec la sensation, avec la sensation en tant qu'elle s'exerce ici et maintenant et paraît avoir pour objet un individu (1). Car Aristote repousse la réminiscence platonicienne ou, en général, l'innéité proprement dite, et, selon lui, le problème du Menait se résout tout autrement (An. pr. II, 21, 67 a, 21). Toute connaissance part d'une connaissance antérieure : mais cela ne signifie pas que toute connaissance suppose une autre connaissance toute faite. Le problème du devenir de la connaissance se résout par les mêmes principes que celui du devenir en général. Nous avons vu que. grâce à l'être en puissance, nulle réalité ne venait du non-être pur, tout en pouvant cependant, en un sens encore très positif, commencer d'être. Pareillement nulle connaissance ne sort d'un néant de connaissance ; mais la connaissance en acte sort de la connaissance en puissance. La connaissance universelle est en puissance dans la connaissance individuelle et sensitive. L'individu commence par la sensation et actualise peu à peu l'universel que la sensation contient en puissance. Des images semblables fusionnent et forment ainsi une image composite ou. si l'on aime mieux, une routine. Et c'est là un premier universel, auquel il ne manque plus que d'être saisi et posé comme universel. De même que, ontologiquement, les formes intelligibles sont dans les

(i) An. post. II, 19, 100 a, 17 : ... eùffôâv»rai pev [se. h fy~/jî\ t» v.'xh' ï/.c.cttov, ij o'c/.iabr.Gi^ zoxi z«6o}.ov eotîv, olo-j yvôownrov, vj.V oO Ka).7to-j «ïôpwîrou. Cf. De an. III, 7 déb. et infra, p. 398 sq.

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choses sensibles, de même, au point de vue de la connaissance, la notion est dans la sensation (1). Seulement ni la forme n'est un produit de la matière, ni la notion n'en est un de la sensation et de l'imagination. C'est l'intellect qui fait, ou. si l'on vent, qui est les notions. Nous voilà en face de cette fonction qui soulève tant de problèmes redoutables.

Contentons-nous de quelques indications sommaires, en ayant soin toutefois de faire sentir les incertitudes où Aristote nous laisse. Il y a un intellect discursif qui est tout voisin de l'imagination, bien que déjà supérieur à elle : c'est, à vrai dire, la faculté dont l'J-ÔAr,!/^ est l'acte 2>. Nous le laisserons de côté pour nous occuper de celui qui correspond à la v4q<rc^ twv aSwupérwv [ibid. 6, déb.). Cet intellect a plusieurs degrés. Il en a deux au moins. 11 est, d'une part, l'intellect passif (roxfbiTUcéç), l'intellect qui devient (t(J> ïcàvra yîyve<r^ai) : il est d'autre part l'intellect qui fait (tw navra reotetv) (ibid. chap. o . L'intellect passif, l'intellect qui devient, n'est par lui-même rien d'actuel : c'est une tablette sur laquelle originairement ii n'y a rien décrit, C'est un simple réceptacle, qui ne serait pas sans analogie avec la matière première, puisque, afin de ne pas compromettre la vérité ou, comme nous dirions, l'objectivité de la connaissance, il faut qu'il soit entièrement indéterminé (3). Toutefois il est clair qu'il doit, à la difféde la matière, ne pas individualiser les formes qui tombent en lui, et c'est peut-être là ce qu'indique Aristote

(4) Cf. An. posé. I. I ; II, 19 ; Metaph. A, l ; Phys. I. 1 déb ; />■■

On. 111, K, 432 Cl, 4 : . . . ft ri?: noiT' roi; set 7 6 r, roîç rà -joc-'X £TT'.. . . 431 b, 2 : rà 'j.ïj oùv i':rJ r, ro voijrotôy b roîç yenixciautun vmî., . Voir p. 39b\ n. X.

De an. HT, i, HU a . 23 : Xéyw fi voira, ■■< t?t«vostr«i xat ûvoXsuc- ■ j //■■ laid, n , 15-29 : arrxOîi ar>a où stvact, ^îxrtxov âï toj £t<îo^ net) ni rotoÙTov, a).)-/, ao roCro.. Kvâyxu àoa, i-i>. -x-jtk -joîï, ititiyij iliy.i '-j77î f*»o' KÙTOÛ etVCtl yJTiv ar/l i'j.'.%j '//'/.' r, tcot/îv, oti JvraecTÔ II. i de la p. 387). .. /;. 30 : ... o-j-jxuu --.<; MTI r'J.Jor.Tu o vq'j;, &À) iu/v.j. o-jOiJ, Ttplv x* -j'y?, . oi- J'oûruf ûstrta rv ypctuftccTt t«> u utqOtv 0ivT£)£/£f-/ ysypat[ifiévov... Suc ce dernier point, cf. Rodier, op. ci/., Il, p. 4:»7.

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386 LE SYSTÈME DARISTOTE

en disant que l'intellect passif est lui-même un intelligible (1). Quelque supérieur qu'il soit déjà à l'âme sensitive et même à l'intellect discursif, l'intellect passif ne peut évidemment rien penser par lui-même. Il faut qu'il soit actualisé par les formes intelligibles. Mais comment, chez l'homme, ces formes intelligibles pourront-elles actualiser l'intellect, alors qu'elles ne sont elles-mêmes rien d'actuel, enveloppées qu'elles sont dans la sensation et l'image ? C'est ici qu'intervient l'intellect qui fait, le voj>; tiqiv\'u.xoç, comme ont dit les commentateurs. Il actualise les intelligibles enveloppés dans les images ; et en ce sens, en ce sens limité seulement, il fait les intelligibles. Quant à expliquer comment il procède pour actualiser les intelligibles, virtuellement contenus dans les images, c'est ce qu'Aristote ne fait qu'au moyen d'une comparaison. L'intellect qui fait est, dit-il, comme la lumière est aux couleurs dans la sensation : il rend l'intelligible saisissable (2). Cette comparaison ne nous avance pas beaucoup. Reste toujours qu'éclairer est une action et qu'un agent n'agit que parce qu'il possède la forme. L'intellect qui fait ne serait donc pas autre chose, en dernière analyse, que la forme intelligible pure et déjà séparée : cette forme séparée évoquerait, appellerait à elle, pour ainsi dire, les formes engagées dans la matière Imaginative. Mais, si l'intellect qui fait est forme pure, voilà la grave question de sa transcendance qui se pose. La pensée proprement humaine suppose toujours des images (3), et, partant, est corporelle ou du moins elle est liée au corps, forme du corps. L'intellect actif, qui est forme pure, n'a plus rien de commun avec le corps : il pense sans organe. Dès lors est-il encore quelque chose de nous ? Le fait est qu'Aristote lui prodigue des épithètes qui en font quelque chose de surna-

(i) Ibid. 430 a. 2 : xpù cotoç Sk «wroç îffrtv Ù7--p tU vojjtk.

(2) Ibid. 5, 430 a, 15 : ... 6 d's [se. -otoùroç -joùz] tw 7r«vr« r.'jul-j, wç îfiç ztÇj elov ro ywç • toôtcov ycip Ttvc. vecii ~o yw; t:oiîï ~'j. iïvvdy.îi »VT« ■fcprouuTa. èvepyîia. y où>u.7.xot..

(3) Ibid. 7, 431 a, 16 : ... Q'jSir.QTZ vo£Ï aveu i/coTzcrua'ro; i) ^v/ij. De mem. 1, 449 b, 31-450 a, 5, où le rôle des images dans la pensée abstraite est bien défini. Cf. Rodier. op. cit., 494-i'JT.

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