‹ Le système de Descartes;Chapitre 10 sur 171 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

chets, après la référence à AT, le numéro du paragraphe dans l'édition Garnier (désignée par la lettre G).

Un tableau placé à la fin du volume donne, pour les lettres citées, la concordance entre l'édition Adam-Tannery et celles de Cousin et de Garnier.

Les passages qui, dans la version française des A/éditations, des Objections el réponses et des Principes, ne répondent pas exactement à l'original latin ont été signalés à l'attention du lecteur, soit par deux astérisques, au commencement et à la fin du passage, soit par un astérisque entre parenthèses pour indiquer une lacune. Il à paru en effet préférable, contrairement à l’usage adopté par AT, de réserver exclusivement l'italique pour les citations faites par Descartes dans son texte et pour les mots ou passages notables ; et les points pour marquer qu’une coupure a été faite dans le morceau cité. Parfois le texte latin lui-même a été inséré entre crochets.

Il a semblé légitime de mettre à profit les documents et éclaircissements contenus dans les volumes de l'éd-AT qui ont paru depuis l'époque où ce cours fut professé à J'École Normale. Quelques additions, en petit nombre, ont été ainsi introduites dans les notes.

La 18° leçon a été reproduite telle qu'elle a paru dans l'Année philosophique XV, 1904, p. 39-50. On a conservé cependant quelques parties de la rédaction primitive et utilisé pour certaines références des notes qui l’accompagnalent.

En vue de cette nouvelle édition, M. Just, étudiant à la Sorbonne, et M. Miroglio, élève de l'Ecole Normale supérieure, ont bien voulu se charger, le premier de revoir entièrement le livre, de vérifier ou compléter les références et de corriger les épreuves, le second de dresser une table alphabétique qui rendra les plus grands services. Je leur en exprime toute ma gratitude.

LES ANTÉCÉDENTS DE LA PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE — LA BIOGRAPHIE DE DESCARTES

Nous ne voudrions pas soutenir qu'il est inutile de faire précéder une étude de la doctrine de Descartes d’un examen des antécédents de cette doctrine et d'une biographie de l’auteur. Il nous semble pourtant que ces deux séries de considérations préliminaires ne doivent être ni très développées, ni entendues comme elles le sont le plus souvent.

Envisageons d’abord la question des antécédents de la philosophie de Descartes. Le problème est double. On peut se demander quelles sont au total les conditions historiques dans lesquelles cette philosophie a pris naissance : conditions politiques, sociales, scientifiques et philosophiques. Nous ne nous défendrons pas de dire quelques mots du problème ainsi posé. Mais, pour ce qui est de le trailer, cela dépasserait assurément nos forces, et peut-être celles des meilleurs historiens à l'heure actuelle. -— D'ordinaire, on a pris le problème autrement. Mettant à part, parce qu'elles sont l'objet d'idées plus conscientes et plus claires, les conditions scientifiques et philosophiques à la suite ou au milieu desquelles le Cartésianisme a apparu, on s’est interrogé sur les prédé-

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cesseurs, savants ou philosophes, de Descartes. Rien ne semble au premier abord plus naturel et plus profitable. ILest bien certain que, en thèse générale, une doctrine ne se comprend que par celles qui la précèdent : Aristote ne se comprend que par Platon, Kant que par Leibniz et Hume. Cependant, lorsqu'il s'agit de Descartes, ce truisme reçoit tout à coup un démenti. Car c'est un fait, que l'étude des prédécesseurs de Descartes, au moins l'étude de ses prédécesseurs proprement philosophes, n'offre chez les historiens qu’un médiocre intérêt. Qu'on prenne celle étude dans l'élistoire de La philosophie cartésienne de Bouillier, ou dans le livre déjà magistral de Bordas-Demoulin, ou même soit dans le H#anuel de philosophie moderne, soit dans la Philosophie analytique. de l'Histoire de M. Renouvier, on se convaincra qu'elle ne paie pas les auteurs des peines qu'elle leur coûte. Insistons un peu sur ce point. Les auteurs dont nous parlons semblent avoir cherché surtout des antécédents directs de la pensée cartésienne, des préparations, de premières ébauches de cette pensée, et ils se sont adressés aux philosophes de la Renaissance plutôt qu'à ceux de l'Ecole. Peut-être ont-ils eu tort de ne pas songer un peu plus à l'Ecole, et de ne pas se demander ce qui, dans les doctrines dont il a eu connaissance, a pu suggérer à Descartes quelques-unes de ses idé2s, par opposition. Quelle que soit toutelois l'importance de ces deux réserves, ni chez les philosophes de la Renaissance comme tels, ni chez ceux de l'Ecole eux-mêmes en tant que ceux-ci présenteraient des caractères propres, on ne saurait trouver qu'une faible partie des antécédents explicatifs du Cartésianisme. La pensée de Descartes ne nous étant pas encore connue dans son intimité, nous ne pouvons songer à la comparer à celle des philosophes de la Renaissance ou de l'Ecole que par des caractères extérieurs. Référons-nous à quelques-uns des plus célebres de ces caractères. Descartes distingue

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radicalement la pensée de ce qui n’est pas elle; sa physique est mécaniste dans le sens plein du mot; le

critérium de la certitude est pour lui l'évidence ; il

estime qu’il faut commencer par le doute ; son système

est une construction d'apparence analogue à celle de la

géométrie, partant d'un petit nombre de propositions

accordées et procédant du simple au composé. Or ces

cinq caractères ne se retrouvent que rarement ou imparfaitement chez les prédécesseurs immédiats de

Songeons d’abord aux philosophes de la Renaissance. Leur métaphysique, qu'ils le veuillent ou non, est uniformément panthéistique, celle du cardinal de Cusa comme celle de Bruno, celle de Césalpin, soi-disant disciple d'Aristote, comme celle de Marsile Ficin qui fait profession de Platonisme. Or, une métaphysique panthéiste est moniste, et, comme précisément il a fallu Descartes pour rendre possible un monisme de la pensée, un monisme idéaliste, la métaphysique des philosophes de la Renaissance n'est et ne pouvait être qu’une confusion perpétuelle de l'essence pensante et de celle qui ne pense pas, le règne des entités demi-spirituelles et demi-matérielles. Mettons que cette confusion de la pensée avec ce qui n’est pas elle ait suggéré a contrario la distinction cartésienne. Il reste que, même de celte manière, les métlaphysiciens de la Renaissance n'auraient pas, aussi proprement qu'on le croirait, contribué à l'avènement de cette distinction. Car il est

Juste d'accorder qu'ils ont une fougue panthéiste peut-

être sans égale chez leurs devanciers, qu'ils ont donc mis une énergie particulière à concevoir partout des espèces d’âmes matérielles. Mais ils n’ont fait, somme toute, qu'amplifier, après les Stoiciens et les Alexandrins, l'idée aristotélicienne de la forme et de l’art inconscient de la nature. — Leur physique, en raison de leur monisme, ne faisait qu'un avec leur méta-

physique, du moins quant à ses principes. C'était une

physique qualitative et vitaliste: celle de Telesio, ennemi du Péripatétisme avec ses deux principes le froid et le chaud, celle de Césalpin où règne la forme, seule substantielle. Tous ces agents sont au fond des qualités occultes. La physique de Descartes n’a rien de commun avec une pareille doctrine. Si elle en naît a contrario, aussi bieu ou presque aussi bien pouvaitelle de la même manière naître de la physique d’Aristote. — Selon M. Renouvier (Phil. anal. de l'Hist., IH, 198), Ramus, en donnant comme critérium de la vérité la raison naturelle telle qu’elle est réalisée chez les orateurs, les historiens, les écrivains de génie de l'antiquité et de la Renaissance, aurait approché &u principe cartésien de l'évidence. Mais l'analogie est plutôt lointaine. D'abord en effet la raison naturelle, ainsi envisagée au dehors et comme un fait social, fait songer moins à Descartes, d'après qui la raison est à l’intérieur de chacun de nous, qu'aux partisans du sens commun, tels que Reid ou Lamennais. Peut-être même la raison naturelle de Ramus, tout ennemi qu'il soit d’Aristote, n'est-elle pas bien différente de ce que Socrate appelait rà doxodvra rois mohdoï, et Aristote l’£,32Eov, objet selon ce dernier de la dialectique, c'est-à-dire de la vraisemblance, non de la science. — Tous les historiens ont signalé Montaigne, Charron et en général les sceptiques français comme les précurseurs du doute cartésien, etilest bien probable en eflet que ces auteurs n'ont pas été inutiles à Descartes : ils lui rendaient familière l'idée qu'on peut douter de tout, idée quil aurait peutêtre plus hésité à embrasser de lui-même et qu'il ne serait peut-être pas allé chercher chez les sceptiques grecs. Mais il est juste de dire après cela que les sceptiques français n'ont rien inventé quant au fond des arguments, et qu'ils n'ont fait qu'apporter à Descartes un écho de l'antiquité. — Quant à la constitution géomé-

trique que Descartes a donnée à son système, rien n'y ressemble, ni ne peut non plus en être dit l'opposé, parmi les philosophies de la Renaissance. Ce n’est pas la rigueur des idées et de leur enchaînement qui paraît avoir préoccupé Bruno ou Vanini.

Pour trouver une construction doctrinale qui ressemble à celle de Descartes et des Cartésiens, il faut quitter les philosophes de la Renaissance et passer à une tout autre philosophie. Les ouvrages de Saint Thomas et de Suarez ne sont certainement pas des géométries mélaphysiques, cependant il est cerlain qu'on y admet des axiomes, qu'on y définit et qu’on y démontre. Il semble donc que l’Ecole a pu aider Descartes à trouver la forme logique de sa doctrine, et ce serait là un fait d'importance. D'autre part, si le critérium de l'évidence a éte suggéré à Descartes par voie d'opposition, il est sûr que l'Ecole lui fournissait le parfait modèle de la méthode d'autorité. Et il y a même peu d’antécédents du Gartéfianisme qui paraissent mieux établis et plus explicatifs que celui-la. Mais, pour tout le reste, en y comprenant * la forme systématique de la philosophie, la Scolastique n’a pu beaucoup aider Descartes par ses propres forces. Car il n'y avait rien de très fort et de très original qui appartint en propre à la Scolastique. Elle est en effet un mélange de théologie positive et de philosophie. Mais ce mélange est toujours resté un mélange proprement dit et n'a jamais été une vraie combinaison. Dans la mesure où il y a eu quelque chose d’approchant, ce sont les Pères de l'Eglise, Clément d'Alexandrie ou Augustin, qui l'ont fait, ce n’est pas l'Ecole. Quant à la philosophie contenue dans la Scolastique, ce qu'elle doit à l'Ecole est en un sens peu de chose. Sans doute il y a eu de la part des docteurs du moyen-âge un prodigieux effort et il semble bien que cet effort à produit des résultats. Seulement ces résultats ne sont pas capitaux. Puisqu'on était limité d'un côté par les exigences de

l'Eglise, et de l'autre par la fidélité obligée à certains principes philosophiques, tout ce qu'on pouvait faire c'était de préciser des notions secondaires. Presque tout ce qu'il y a de grand dans la philosophie de l'Ecole vient des anciens. La forme démonstrative dont nous parlions tout à l'heure vient d’Aristote, et d’Aristote aussi viennent toutes les notions capitales de substance, d'attribut, de mouvement, etc., que Descartes devra s'approprier ou renverser.

On voit en somme que jusqu'ici ses devanciers n'ont pu lui fournir par eux-mêmes que bien peu d'éléments à emprunter, et aussi bien peu de points à contredire. « C'est, dira-t-on (1), que les vrais précurseurs de Descartes sont moins les philosophes que les savants. » La remarque à été faite plusieurs fois et avec raison. Il faut pourtant l’entourer d'explications. D'abord on risquerait de se tromper si on voulait l'interpréter dans un sens exclusif. Car, de ce que les savants peuvent avoir plus contribué que les philosophes à préparer Descartes, il ne s'ensuit pas que les philosophes n’y aient pas contribué du tout. Nous verrons, à propos de la méthode notamment, que, selon Descartes lui-même et sans doute selon la vérité, il est bien redevable de quelques idées à la philosophie qui a précédé la sienne. Ensuite, et surtout, il faut distinguer entre les mathématiciens et les physiciens dans le rôle de précurseurs du Cartésianisme qu'on attribue aux savants en général. Les mathématiciens modernes, même les mathématiciens purs, ont assurément aidé à la formation de l'esprit et de la doctrine da Descartes. L'algèbre, au sens le plus propre du mot, est d'origine orientale et s’est développée en Italie avec Tartaglia, Cardan, Ferrari, dont il n'y a pas de raison de croire que Descartes ait ignoré les travaux. Mais l’auteur qui a le plus fait pour donner

(1) Millet, Descartes avant 1637, p. 2.

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à l'algèbre sa constitution définitive, et qui a le plus aoproché de l'interprétation géométrique des équations, e:t Viète. Or. les déclarations expresses de Descartes établissent qu'il n’a lu Viète qu'a l'âge de trentetrois ans (1), c'est-à-dire à une époque (1629) où sa Géométrie n'était pas publiée sans doute, mais existait déja dans sa pensée. D'autre part Viète s'était surtout formé par la lecture de Diophante, et d'ailleurs, : d'une manière générale, il faut reconraitre que les mathématiciens grecs avaient dans leur théorie de la . proportion toute une a'gèbre (2). Pour ce qui est de la géométrie, c'est bien autre chose encore : là il est. manifeste que les vrais maîtres de Descartes sont directement les anciens et qu'il reprend la science où les Collections mathématiques de Pappus l'avaient laissée. Avec l'astronomie, au contraire, nous approchous de la physique et, dans ce nouveau domaine, ce sont les modernes qui ont instruit Descartes. D'une part le nombre et la variété des faits astronomiques ont singulière- - ment augmenté dès qu’on a été en possession des lunettes ; de l'autre, le système du monde a été placé sur de nouvelles bases de Copernic à Képler. Enfin la physique, au sens scientifique du mot, est une création des modernes. Quoiqu'il soit assez malaisé de comprendre que les anciens ne se soient pas avisés, sauf dans des cas très particuliers comme les éléments de l'optique, d’appliquer les mathématiques à l'étude de la nature, le fait est hors de doute. Ils ont connu pour les besoins de leur industrie des manipulations techniques assez compliquées et ils ont même essayé quelquefois des expériences scientifiques. Mais précisément

(1) Voy. Baillet, I, 30, II, 539, qui renvoie à trois lettres de Descartes. Comparer les deux lettres à Mersenne de fin déc. 1637 (I, 479% sq.) et 20 fév. 1639 (II, 524 108, Voir en outre Corresp. 1, 245* (248 note) ; J1, 822 ; III, 1672?) ; JV, 2287 (251 n.), 5541 ; V, 503-506, 508-512.

(2) Maximilien Marie, Hist. des Sciences mathématiques, t. I.

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il est remarquable que Straton, par exemple, ait mt A rimenté sur l'accélération des corps qui tombent, et que . l'esprit mathématique ou physique lui ait assez manqué pour qu'il ait perdu l’occasion de découvrir la loi du phénomène (1). Cette découverte, au contraire, est peut-être la plus féconde de toutes celles de Galilée, car elle fondait du même coup la mécanique et la physique. Elle fondait la mécanique en suggérant et en justifiant des idées nouvelles sur l’action des forces ; elle fondait la physique en donnant un modèle d'application du nombre et de la mesure aux phénomènes naturels (2). Si on se souvient maintenant que Slévin, d’une manière tout à fait indépendante, procédait Ini aussi à une application des mathématiques à la physique surtout dans le domaine de l'hydrostatique, on comprendra à quel point la vraie physique est la création propre du génie des modernes. Voilà donc un point sur lequel Descartes a été préparé et instruit par les connaissances que ses prédécesseurs immédiats ne devaient qu’à eux-mêmes. Mais, outre que la physique de Galilée et de Slévin conduisait aussi bien à un dynamisme qu'au mécanisme cartésien, et par conséquent n'explique pas celui-ci, le fait que Descartes se rattache incontestablement sur un point aux modernes comme tels, ne saurait nous empêcher de conclure de tout ce qui précède que, dans l'ensemble, Descartes continue l'antiquité ou, au contraire, trouve en elle ce qu'il ne veut plus être et ce contre quoi il veut réagir.

Pourquoi Descartes semble-t-1l ainsi venir immédiatement à la suite des anciens? En indiquant brièvement une réponse à cette question nous allons toucher à une autre, celle de l'ensemble des conditions historiques du Cartésianisme, ou plutôt en approcher. — Dire que Des-

(1) Voy. Rodier, La Physique de Straton de Lampsaque, p. 64. (2) Voy. dans Violle, Cours de Phys. t. 1, p. 168 et sq. l’exposition des expériences de Galilée sur la chute des corps.

cartes fait suite aux anciens, c’est reconnaître que pendant les temps intermédiaires il n’y a eu qu'une activité scientifique et surtout philosophique faible, ou du moins peu féconde. Ce double fait n’est guère contestable et la raison, qu'on a seulement le tort d'oublier quelquefois, n’en est pas ignorée. La recherche scientifique ou philosophique n’est pas une affaire de fantaisie individuelle; car la loi et la raison sont précisément le nécessaire êt l’universel. Cependant ce nécessaire et cet universel ne se révèlent à l'individu qu'au dedans de lui-même, à la condition par conséquent qu'il puisse être lui-même, être exempt de toute contrainte, s’'appartenir. Il s'ensuit que la culture scientifique et philosophique ne peut se développer pendant les époques où la ‘conscience de l'individu est réduite à être l’écho de la conscience collective. Deux fois au moins l'humanité a pu assister à l'épreuve et à la contre-épreuve sur ce point. Tant que la vieille cité grecque a duré dans l'intégrité de son esprit, il n’y a eu ni science n1 philosophie helléniques ; il n'y a eu qu'à grand'peine une science et une philosophie au moyen-âge. Les premiers sages et les premiers philosophes sont contemporains de la désorganisation commençante de la cité grecque ; les Sophistes, Socrate et les Socraliques, avec eux les fondateurs de la géométrie, apparaissent quand décidément les anciennes mœurs et les anciennes institutions sont en décadence. Descartes vient après la ruine des idées sur lesquelles a vécu le moyen-âge, après les guerres de religion. Ajoutons que, pour trouver des conditions plus favorables au développement de sa pensée, il va d’instinct dans le pays où l'individu s'appartient le plus, dans le pays où bientôt paraïtra le plus hardi et, en ce sens, le plus philosophe des philosophes du xvu siècle, Spinoza. Si la tâche serait dificile de montrer que c'était le Cartésianisme ou quelque doctrine de ce genre qui deyait naître vers 1630, du

moins comprend-on aisément que le temps était favorable à la naissance d'une philosophie. Et on comprend aussi que, depuis l'antiquité jusque-là, les temps avaient été au contraire défavorables.

En passant à la biographie de l’auteur, nous ne faisons que continuer l'étude des conditions dans lesquelles la philosophie cartésienne s’est produite ; car l'individu, fonction, au moins en partie, du milieu historique et social, est comme le milieu psychologique des productions de la pensée. Aussi apporterons-nous dans cette : nouvelle partie de notre étude le même esprit que dans la précédente. La biographie d’un penseur se présente sous deux aspects : d'une part elle cherche à tracer le portraitintérieur du personnage, à saisir les traits dominants de son caractère et de son esprit, en s'appuyant sur des actes suffisamment significatifs. Mais les actes de cette espèce sont souvent peu nombreux et l'interprétation en est souvent bien conjecturale. Un acte comme le pèlerinage de Descartes à Notre-Dame de Lorette est significatif assurément et s’interprète sans peine. Peut-être n'en citerait-on pas beaucoup dans sa vie dont on püt dire la même chose. Le parti qu'il prend de supprimer son Traité du Monde quand il apprend la condamnation de (Galilée a l'air de constituer un acte caractéristique ; cependant on ne s'accorde pas très bien sur le sens qu'il convient de lui attribuer. Nous laisserons donc de côté l'étude du caractère et de l'esprit de Descartes. — Nous attacherons-nous à l’autre élément d'une biographie, aux événements de la vie de l’auteur ? D'une manière générale, les vies de penseurs offrent peu d'événements, peu d'événements surtout qui aient influé sur leurs pensées. Le naufrage de Zénon de Cittium, la rencontre du Trailé de l'Homme par Malebranche constituent plutôt des cas exceptionnels. Toutefois il y a dans la vie d’un penseur un événement privilégié qui, quand on a. l'heureuse fortune de le bien

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es : BIOGRAPHIE. LES ÉTUDES DE DESCARTES. 14

connaître, peut éclairer ses œuvres. Cet événement

c'est l'éducation du penseur et en particulier l'ensei- - gnement qu'il reçoit. Ici, on est dans la région des idées

claires, ou relativement claires, et on peut espérer d’apercevoir avec quelque objectivité le rapport de ce que le penseur a écrit avec ce qu'on lui a enseigné. Nous relèverons donc quelques-uns des renseignements que l’on possède aujourd’hui sur les études de

Descartes au collège de la Flèche, au moirs pendant

ses années de philosophie. Nous puiserons pour cela

dans le livre du Père de Rochemonteix : Un collège de Jésuites au XVII et au XVÏII° siècle. Le Collège Henri IV de la Ælèche. (Le Mans, 4889 ; t. IV.) L'opinion de Descartes lui-même sur la valeur de l'enseignement qu'il a reçu chez les Jésuites est connue. Elle n'implique nullement une approbation des doctrines enseignées ; mais elle est bien plus éloignée encore de contester l'utilité de l’enseignement en question pour la formation de l'esprit. En 1641, un de ses amis l'avant consulté sur la question de savoir s'il ne conviendrait pas de choisir les universités de la Hollande pour y faire suivre à son fils les cours de philosophie, Descartes répondit : « Or, encore que mon opinion ne soit pas que toutes les choses qu'on enseigne en Philosophie soient aussi vraies que l'Évangile,’ toutefois, à cause qu'elle est la clef des autres sciences, je crois qu'il est très utile d’en avoir étudié le cours entier, en la façon qu'il s'enseigne dans les écoles des Jésuites, avant qu'on entreprenne d'élever son esprit au-dessus de la pédanterie pour se faire savant de la bonne sorte. Et je dois rendre cet honneur à mes maitres, que de dire qu'il n’y

a lieu au monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux.

qu’à la Flèche (1)... »

On se doute bien que l’enseignement des Jésuites

(1) II, 3785, 12 sept. 1638 d'après AT ; la date de 1641 est celle de Cousin, VIII, 536. Cf. Baïllet, 1, 32 ; Rochemonteix, p. 2.

Cr be 12 DESCAR' | ; était puisé dans Aristote et dans Saint Thomas. Mais peut-être ne se figure-t-on pas avec quelle littéralité. Le P. Salmeron en 1583 écrivait, il est vrai, des déclarations presque libérales à cet égard : « 1 m’a semblé qu'il ne serait pas à propos de forcer les nôtres à soutenir toutes les propositions de Saint Thomas, d'autant

plus que les Dominicains eux-mêmes ne s’ÿ sont pas

condamnés... On croirait que nous aimons plus

l'homme que la vérité... Je crains.que, voulant guérir le corps de la maladie des disputes, nous ne fassions dire de nous que, par une métamorphose admirable, nous sommes devenus, de Jésuites que nous étions, Thomistes ou Dominicains. De ce que notre P. Ignace a dit : 2» theologia prælegendum esse S. Thomam, il ne s'ensuit pas qu'il ait dit qu'il fallait suivre én tout Saint Thomas. » (Rochemonteix, p. 9). Etla Ratio Sludiorum de 1603 parait elle-même apporter quelque modération dans la manière dont elle enjoint aux maîtres de se comporter à l'égard de Saint Thomas : « Professor de S. Thoma nunquam non loquatur honorifice, libentibus ilum animis, quolies oporteat, sequendo ; aut reverenter et gravate, si quando minus placeat, deserendo, » (Rochemonteix, p. 15, n. 2). Mais il faut voir de quel ton parlent la /atio Studiorum de 1586, et une circulaire de 1563 due au Général François de Borgia et publiée pour la première fois par le P, de Rochemonteix : « In logica inquiunt et philosophia naturali et morali et metaphysica doctrina Aristotelis sequenda est... Professores et scholastici ipsum Aristotelis textum ferant in scholam. Et 1° professor prælegat prima quæque verba præsentis

lectionis, explicata breviter continuatione cum præce-

dentibus ; 2° memoriter præsentis textus sententiam indicet... 60 his peractis tractandæ sunt quæstiones : quarum duplex genus accidere solet, unum earum quæ per se ad materiam, de qua disputat Aristoteles, pertinent ; earum alterum, quæ ex alicujus proposilionis,

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8, 2 k Pis

“quam Démienter protuit Aristoteles, occasione nascuntur.. Illud proprie caveant ne ab Aristotele recedant, nisi in ï…is quæ vel fidei derogant aliqualiter, vel doctrinæ cuipiam, quæ ubique fere recepta sit, repugnant. Enixe quoque studeant communiores magisque nunc approbatas philosophorum sententias tueri. »

(ibid. p. 8, n. 4) « Nihil defendatur vel doceatur quod

adversetur vel deroget vel minus /?dei faveat, tam in philosophia quam theologia. Nihil defendatur quod sit contra axiomata recepta philosophorum, qualia sunt ;

tantum sunt quatuor genera causarum; tantum sunt

quatuor elementa ; esse tantum tria principia rerum naturalium ; ignis est calidus et siccus, aer humidus et calidus. » (:5:4., p. 4, n. 1). D'une part, un tel enseignement était fait pour donner la passion de la liberté à qui avait déjà la velléité de penser librement. D'autre part, il nous garantit que ceux qui le suivaient ont été nourris, non de propositions d'origine plus ou moins insaisissable, mais de la pure doctrine de l'Ecole.

Cet enseignement était d’ailleurs assez longuement donné pour avoir le temps d'agir sur les élèves, et, par le genre d'exercices qu'il comportait, il exigeait de leur part une possession des matières, mnémonique peutêtre, mais complète et bien en main. — « Le cours de philosophie durait trois ans et se partageait en trois parties: Logique, Physique, Métaphysique, Mathéma- tiques (1). » « La première année était consacrée à l'étude des ouvrages de logique d’Aristote. Le professeur expliquait à ses disciples d’abord l’/rtroduction de Porphyreet les Catégories, puis successivement le traité de l’Interprélation, les 5 premiers chapitres des Premiers Analyliques, les 8 livres des 7opiques, les Derniers Analyliques où se trouve la théorie de la démonstration qu'on développait longuement, enfin les 10 livres de la

(1) Ibid. 21 ; trois parties, par suite de la réunion de la Physique soit avec la Métaphysique, soit avec les Mathématiques, cf, 32 et 22,

âlorale. Pour la logique, Tolet et Fonseca servaient de guides. » (:0., 27). « Le programme de seconde et de troisième année de Philosophie n’a pas toujours été le même. De 1606 à 4626 on étudie en seconde année la physique et les mathématiques, et le professeur est appelé dans les catalogues professor Physicæ ; en troisième année on voit la Métaphysique d'Aristote et le professeur est appelé professor Melaphysicæ. » (16., 82). — Les leçons et les exercices pendant les trois ans élaient de même type. En Philosophie proprement dite « la leçon (lectio) n’était qu'une explication écrite et dictée d'Aristote ou de Saint Thomas. Chaque professeur avait ses cahiers, ses thèses qu'il dictait à ses élèves. » (1b., 22), La leçon se composait de deux parties : l’une de pure exposition du texte d'Aristote, l’autre plus importante. « Le professeur discute le texte dans une série de questions (quæstiones) extraites de l’auteur, et susceptibles d’interprétations différentes. La question posée, 1l la dégage avec une scrupuleuse attention de toutes les questions étrangères, il la divise, si le sujet le demande, en plusieurs membres distincts, il définit les termes pour écarter l'équivoque, et, après avoir fait précéder la discussion de principes clairs, incontestables, il déduit ses preuves, dont la substance est résumée en un syllogisme qu'il développe avec ordre, en prouvant tour à tour la majeure et la mineure. Puis viennent les objections présentées avec autant de clarté que de force et poussées jusqu'à leur plus exacte précision par une gradation d'instances qui vont toujours croissant, jusqu'à ce que la difliculté soit arrivée à sa dernière période ; alors il oppose aux objections des raisons claires et précises, et résume en quelques mots toute sa pensée sur la question posée. » (1b., 28 sq.) Les exercices consistaient tous en des argumentations entre un défendant et un opposant : les unes, non publiques à la fin de chaque semaine et à la fin de chaque mois, les autres, publiques

3 sa HE Fit NTRS * LEE BIOGRAPHIE. LES ÉTUDES DE DESCARTES. 15

à la fin de l’année par exemple (ib.,p. 24 sq. ; p. 26 sq ).

Le nom du professeur de philosophie de Descartes a

été retrouvé par le P. de Rochemonteix, à l’aide de la

date fournie par Baillet pour les études de Descartes en Philosophie (1609-1612) et d'une liste, conservée à Rome dans les archives du Gesü, de tous les professeurs de la Flèche (26., p. 51 sq.). Ce professeur était le P. François Véron. Auparavant on connaissait seulement par

une lettre de Descartes le nom de son répétiteur, le P. Noël. Mais les noms et les personnes ont ici peu d’im-

portance, puisque l’enseignement reçu était soigneusement impersonnel. Ce qu'il importe de retenir, c'est qu'il a contribué à mettre Descartes en contact avec une

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