Ibid., p
L'astronomie donne des lois à tous les mondes possibles à condition que, dans ces mondes, il y ait des astres ou, plus généralement, des corps pondérables. Pareillement, la chimie du fer donne des lois à tous les mondes possibles à condition que, dans ces mondes, il y ait du fer. Car si, dans un monde différent du nôtre, le fer ou l'oxygène ou le soufre avaient des propriétés différentes, nous n'aurions aucune raison de dire que ces corps fussent du fer, du soufre ou de l'oxygène.
Une loi naturelle fondée sur l'expérience et prouvée par induction exprime un ordre constant. Pratiquement, et pour les applications externes de la science, une telle connaissance a une grande valeur. Si la science a établi, par exemple, qu'un certain phénomène accessible à l'observation est invariablement lié à un autre phénomène caché dans les profondeurs de l'organisme et soustrait à l'observation clinique, le médecin pourra se servir du premier pour fonder un diagnostic et prescrire un traitement. La science a aussi des applications internes : la connaissance d'une loi lui fournit de nouveaux moyens d'action qu'elle utilise à la découverte d'autres lois. Mais la connaissance de \ ordre constant des faits, qui assure l'empire de l'homme sur la nature, ne suffit pas à satisfaire l'esprit du savant. Il veut savoir pourquoi cet ordre est constant, c'est-à-dire que, supposant que ce qui est constant doit être nécessaire, il veut apercevoir cette nécessité; c'est-à-dire encore qu'il
veut arriver à des relations intelligibles, et qu'une fois connu l'ordre des choses, il cherche en outre à l'expliquer.
Expliquer, c'est, dit-on souvent, connaître la cause. CiîWJe est un mot obscur, sur lequel logiciens et métaphysiciens ont amplement disserté. S'il avait pour les savants l'importance que les philosophes lui attribuent, ceux-là se seraient intéressés aux discussions de ceux-ci. Ils n'ont pas daigné le faire. C'est que, pour les savants, la notion importante n'est pas celle de cause, mais celle de loi. Le métaphysicien s'évertue à trouver dans la cause le pouvoir de produire l'effet. Ce pouvoir caché au fond de l'être est-il arbitraire? Il n'est alors objet d'aucune connaissance scientifique. S'il n'est pas arbitraire, c'est le déterminisme des phénomènes qu'il s'agit de connaître, c'est-à-dire leur loi.
Un fait est expliqué quand on en connaît la loi. S'il y a une différence de temps, une relation de succession régulière entre les termes de la loi, le terme antécédent est ce qu'on nomme cause. Mais beaucoup de lois n'expriment pas des relations de succession entre des phénomènes, mais des relations constantes entre les éléments abstraits d'un phénomène. Si le produit du volume d'un gaz par sa pression est constant, pourvu que la masse de gaz soit ramenée à la même température, on ne peut pas dire que la pression soit cause du volume ni le volume de la pression ; mais, si l'on augmente la pression en versant du mercure dans la branche
ouverte du tube, l'augmentation de la pression est cause de la réduction du volume, parce que celleci est conséquence de celle-là en vertu de la loi. Ce n'est pas la cause qui explique la loi, c'est la loi qui explique la cause.
La découverte d'une loi résout un problème, mais du même coup pose un problème nouveau. La loi explique le fait; il s'agit maintenant d'expliquer la loi. Il faut pour cela découvrir une loi plus générale dont la première est un cas spécial et peut, par conséquent, se déduire. Kepler découvre les lois du mouvement des planètes. Mais pourquoi les planètes décrivent-elles des orbites elliptiques? Pourquoi leurs rayons vecteurs décrivent-ils des aires égales en des temps égaux ? — Galilée découvre les lois de la chute des corps. Mais pourquoi les espaces parcourus sont-ils proportionnels aux carrés des temps? Pourquoi les corps abandonnés à eux-mêmes tombent-ils vers le centre de la Terre? — Newton s'avise que la force qui attire les planètes vers le Soleil, les retient dans leur orbite, les empêche de s'échapper par la tangente pourrait bien être la même qui fait tomber les corps vers le centre de la Terre; appliquant les lois de Galilée au calcul du mouvement des planètes, il retrouve les lois de Kepler. Dès lors, les lois de Kepler et les lois de Galilée sont expliquées, car elles se déduisent de la grande loi de Gravitation. Mais pourquoi les corps s'attirent-ils? N'est-il pas possible de concevoir un monde où les corps
s'attireraient selon une autre loi que celle du rapport inverse du carré des distances, ou ne s'attireraient pas du tout, ou se repousseraient? L'idée d'attraction, c'est-à-dire d'action à distance, n'a-t-elle pas paru tout à fait inintelligible aux contemporains de Newton? Elle l'était, en effet, et elle l'est encore, car toutes les tentatives qu'on a faites depuis pour expliquer la transmission à travers l'espace de cette puissance attractive qu'aucun corps interposé ne modifie sont demeurées sans résultat.
Soyez sûrs qu'on ne se lassera pas de chercher; car l'explication d'un ordre de faits par une loi qui est elle-même inintelligible ne saurait laisser l'esprit satisfait. Or toute loi qui n'est établie que par expérience et induction est inintelligible; en connaître la raison intelligible, ce serait en fournir la démonstration a priori.
Faut-il citer d'autres exemples? L'histoire d'une science telle que la physique nous les offrirait en foule. La loi de la réflexion de la lumière, connue dès l'antiquité, celle de la réfraction, formulée par Descartes, celles des interférences, de la polarisation, de la diffraction, découvertes seulement au début du xix** siècle, apparaissent aujourd'hui comme des conséquences de la théorie des ondulations. Lorsqu'on eut découvert, beaucoup plus tard, que la vitesse de transmission des ondes hertziennes est égale à celle de la lumière, le même milieu élastique impondérable put convenir à la
théorie des unes et des autres, et cette théorie, toute mathématique, repose sur l'hypothèse, sur le concept nullement empirique d'un milieu à propriétés définies, inaccessible à nos sens, et dont l'existence n'a d'autre garant que la concordance finale des résultats du calcul avec les faits de l'expérience. — Dans l'ordre des sciences biologiques, Aristote savait déjà que les animfâux à température constante ont un cœur à quatre cavités; est-ce là une simple coïncidence? Nous savons aujourd'hui que le mécanisme physiologique de la régulation de la température n'est possible qu'avec une séparation parfaite du sang artériel et du sang veineux. — Prenez quelque ancien traité de sciences physiques ou naturelles. Vous y trouverez une étonnante accumulation d'expériences de détail destinées à établir des lois que nous estimons aujourd'hui suffisamment prouvées par une seule. C'est que nous en saisissons aujourd'hui toute la portée; c'est que nous les envisageons dans leur généralité, alors que nos devanciers ne les apercevaient que par fragments et, pour ainsi dire, par éclats, les perdant bientôt de vue pour les retrouver ensuite, comme le flambeau d'un homme qui circule dans une maison se montre successivement et par intervalles, à mesure qu'il passe devant telle fenêtre ou devant telle autre.
L'investigation expérimentale ressemble au débrouillement d'un écheveau mêlé ; on saisit une
boucle, on en suit la continuité jusqu'aux points où, des deux côtés, elle s'enfonce dans la masse confuse. On fait de même avec une autre boucle, puis une autre encore- Parfois il arrive que deux boucles se tiennent et se dégagent de manière à n'en faire plus qu'une seule. On a réalisé un grand progrès quand on a trouvé un bout du fil. Un bout, cela veut dire un commencement véritable; entendez un concept qu'on ne fera pas dériver d'un autre concept, mais à partir duquel on pourra suivre un enchaînement logique continu. Une science ne peut devenir parfaitement déductive que quand elle a trouvé son véritable commencement. Nous ne savons pas encore ce que c'est que le fer, le soufre ou l'oxygène. Le chimiste est incapable, actuellement, de les définir; il ne peut que les décrire, c'est-à-dire énoncer un ensemble de propriétés caractéristiques permettant de les reconnaître quand on les rencontre et de ne pas les confondre avec d'autres corps. Une de ces propriétés ou un groupe d'entre elles peut être pour lui le signe de toutes les autres. Mais il ne sait pas comment elles sont liées entre elles et pourquoi elles sont des propriétés d'un même corps. Il ne sait pas, par exemple, pourquoi l'élément chimique qui a telle densité a tel coefficient de dilatation, telle conductibilité électrique, telle température de fusion, etc. Il n'a pas encore réussi à dégager la propriété initiale et essentielle qui fait que le fer est du fer et dont dérivent toutes les pro-
priétés du fer. Il n'est même pas du tout certain que cette propriété consiste, comme on est enclin à le supposer, en une certaine structure atomique du fer. Il faut pourtant bien qu'une telle propriété existe, puisque ce que nous appelons fer, c'est précisément la coïncidence, la constante union de certaines propriétés, et que, pour que ces propriétés soient constamment unies, il faut qu'elles soient nécessairement unies. Nous ne pouvons pas encore définir, mais seulement caractériser les diverses espèces de matière aujourd'hui considérées comme simples. Nous ne savons pas davantage ce que c'est que la matière. Si nous le savions, nous pourrions déterminer le nombre et la nature des diverses espèces de nxaûhve possibles, comme^nous déterminons le nombre et la nature des courbes dusecond degré, étudier les propriétés de ces espèces de matière, comme nous étudions les propriétés de ces espèces de courbes, sans avoir à nous préoccuper si elles se rencontrent à la surface de la terre, si l'analyse spectrale ou quelque autre méthode nous révèle leur présence dans les astres, si elles n'existent que dans des mondes lointains où notre observation n'atteint pas, ou si enfin elles sont de pures possibilités matérielles qui n'ont jamais rencontré et peut-être ne rencontreront jamais nulle part l'occasion de se réaliser. En devenant déductive la physique serait, comme les mathématiques, une science du possible aussi bien que du réel. Ce qui vient d'être dit de la physique peut se
dire des autres sciences inductives. Ce sont dés écheveaux dont on n'a débrouillé que des boucles. Mais, bien que leur achèvement paraisse plus lointain encore et plus chimérique, elles ne sont que provisoirement inductives, parce que la raison ne saurait renoncer à l'intelligible.