‹ Le système du monde moralChapitre 19 sur 19 · PAR LA DOULEUR · texte numérisé non relu

PAR LA DOULEUR

L'exemple dont j'ai parlé, et qui doit compléter mon étude des manifestations de l'âme, nous sera fourni par l'homme même à qui je dois l'idée dont la doctrine que je viens d'exposer n'est que le développement. Il est vêtu de noir; vous pourriez découvrir sur son visage la trace de larmes récentes; et pourtint la sérénité la plus heureuse rayonne dans ses yeux. Il se plaît à raconter son -histoire; car, plus elle est vulgaire et simple, plus il la croit utile; et son vœu le plus cher est de gagner à la doctrine qu'il désire enseigner à ses enfants le plus d'approbateurs possible. — Écoutons-le.

« Mon enfance et ma jeunesse, — nous dit-il, — ont

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reçu du meilleur des pères de sévères principes d'honneur, et à ceux-là je suis resté fidèle; des adorables leçons de ma mère, — le modèle des femmes et des chrétiennes, — je n'ai longtemps conservé qu'un vague sentiment religieux. -— J'ai joui du plus insouciant bonheur jusqu'à un âge où beaucoup d'hommes ont déjà vu leur vie atteinte par le malheur et le chagrin. — J'ai une santé de fer; je n'ai jamais connu la gêne.

« A trente ans, j'épousai une femme dont je ne connaissais que les grâces modestes, l'honorabilité et la fortune. Ce n'était pas l'amour qui m'avait déterminé, mais la réunion de conditions évidemment propres à assurer le bien-être dont je me promettais de jouir dans la nouvelle existence que le mariage allait me donner. — Je ne m'étais pas trompé. Des habitudes plus régulières, le charme croissant et inconnu jusque-là d'un intérieur où la première garantie du bien-être était la présence constante d'une femme dévouée, confiante et bonne, — tout cela ne tarda pas à m'initier aux douceurs d'un bonheur tout nouveau pour moi. Il s'accrut encore le jour où naquit mon premier enfant. Un lien plus .fort m'unit ce jour-là à ma femme; je sentis très-réellement mon cœur se rapprocher du sien ; et celte tendance de ce que je nommais mon cœur à m'échapper me surprit par le plaisir

inconnu qu'elle me donna. II me semblait méme^ quand nous regardions ensemble notre petite fille, que nos deux cœurs se réunissaient dans un seul battement; et cette naïve idée me causait une sensation délicieuse. Puis, viilrent des angoisses communes, à la première maladie de notre enfant; puis le bonheur goûté ensemble de voir ce cher petit être sauvé.

« Quand je fus deux fois père, il ne resta presque plus un seul instant de ma vie qui ne fût consacré à ce petit univers, composé de ma femme et de mes deux enfants. — Mon premier soin fut de Tisoler. -^ La simplicité des goûts de ma femme, et une timidité extrême qui ne lui pennettait de dévoiler qu'à moi les trésors de son âme, me rendaient ce projet facile à exécuter. — Un jour, je crus que l'accès de ma demeure était pour jamais interdit à toute influence malsaine et irritante; ce fut le jour où cette demeure ne fut plus à la ville.

a Ah ! le bonheur dont je jouis alors pendant quelques années n'était peut-être encore qu'un égoïsme transfiguré et agrandi ; mais, si vous demandez vos jouissances à cette terre, je ne puis vous en souhaiter de meilleures. Pourtant, il y avait une légère ombre à ce bonheur. Ma femme goûtait, dans l'exercice assidu et presque inapparent du culte que ma' mère m'avait autrefois appris à

pratiquer^ un charme doux et calme comme elle auquel il ne m'était plus possible de prendre part. Malgré de sérieux efforts, mon intelligence, toute pleine d'une autre philosophie, s'y refusait. J'admirais sincèrement les incontestables services et les ressoits savants de l'organisation chrétienne ; sa morale, bien que trop énervante à mon gré, m'inspirait le plus profond respect; mais je ne pouvais aller au delà; et, au fond de toutes mes résistances, je sentais un invincible besoin de monothéisme que cette doctrine ne pouvait aucunement satisfaire. N'ayant d'ailleurs que des doutes à lui opposer, et pas un fondement solide à donner à la morale, je me résignais, quoique avec peine, à demeurer écarté de l'éducation de mes enfants. Je tenais autant que leur mère à ce que cette éducation fût chrétienne, et Ton m'eût bien étonné alors si l'on m'eût dit que je pourrais jamais avoir à cet égard un moment d'hésitation.

« J'en étais là, il y a deux ans. Je n'avais qu'une réponse à faire à tous ceux de mes amis qui m'interrogeaient; mon langage, mes lettres, n'étaient que la paraphrase de ce seul mot : « Je suis heureux. »

a Tout à coup, à la suite d'un hiver passé tout entier au chevet de nos enfants alternativement malades, après des excès de veilles et des imprudences sans nombre que

toutes mes observations n'avaient pu prévenir, la santé de ma femme, jusque-là délicate mais régulière et égale, fut profondément modifiée. — Elle perdit Tappétit et le sommeil. — Je l'entourai de soins, mais je ne m'inquiétai pas. La vue constante de ses traits ne me permit pas d'en suivre jour par jour l'altération . Pendant quatre mois, il ne m'entra pas une fois dans l'idée qu'aucun danger sérieux pût la menacer. Je finis cependant par apercevoir la gravité du mal; mais il était déjà sans remède que je croyais encore ma seule tendresse assez puissante pour en avoir aisément raison. Je m'étonne aujourd'hui de ce profond aveuglement. Que voulez-vous? — Je n'avais jamais connu que le bonheur et l'insouciance; je ne comprenais pour moi-même aucune autre chose; ma pauvre femme partageait ma sécurité ; et il y avait tout autour de nous comme une conspiration de silence qui nous dissimulait à tous deux l'abîme qui allait s'ouvrir.

« Un jour, je crois voir se déclarer un mieux sensible ; son opil me sourit de ce bon et clair sourire qu'elle avait en pleine santé... bonheur! — Ses forces vont revenir; encore deux mois avant l'automne, — elle les aura reprises assez d'ici là pour que nous puissions nous sauver ensemble, comme les oiseaux, vers ces climats où l'hiver épargne les malades. Au printemps, elle reviendra dans

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notre nid, forte, giiérie, joyeuse!!!... Le soir, ses idées perdirent leur suite et leur clarté; je ne pus lui cacher mes larmes... a Pauvre ami! » me dit-elle. — Ce fut sa dernière parole. — Toute la nuit, des sons confus sortirent pressés et impatients de ses lèvres; — son regard me suppliait; je ne la comprenais pas... Me demandaitelle ses enfants? — lis dormaient, ces chers petits êtres;

— je craignais pour leurs frêles imaginations, après un brusque réveil, l'effet de cette scène déchirante. 11 serait temps le lendemain de les amener à leur mère... Hélas! il n'y eut pas de lendemain pour elle...; elle mourut aux premières lueurs du jour.

« Croirez-vous que ma stupide confiance lui survécut?

— Je la vis morte; mes lèvres sentirent le froid des siennes; je vis, deux jours après, son cercueil descendre dans la fosse... Une convulsion machinale arrachait des larmes de mes yeux; mais aucun sentiment précis de ma situation ne se faisait jour en moi-même; — je ne savais pas être malheureux.

a Tous les éléments de mon bonheur passé me causaient pourtant un malaise indéfinissable. Ma maison, la vue même de mes enfants, tout pesait sur moi d'un poids lourd et pénible. Je pris Thabitude de passer plusieurs heures par jour dans la campagne, seul et marchant à

grands pas. C'est là que je connus les vraies larmes; elles ne coulaient abondamment que là, et pourtant toujours avec effort. 11 me fallait, pour en sentir mes joues inondées, me représenter ma pauvre femme dans sa tombe, et me répéter : « Je ne la verrai plus! » Rentré chez moi, je retrouvais toujours le même manteau de plomb qui m'attendait au seuil de ma maison.

« Un jour, au milieu d'une- de ces courses sans but, ~ je ne sais ce qui vint tout 5 coup à se déchirer en moi... Ce fut comme si un coup de foudre m'avait subitement atteint... Je venais, je crois, de comprendre pour la première fois la mort de ma bien-aimée... Pourquoi ce nom prit-il, de ce moment, sur mes lèvres, un sens nouveau que je ne lui avais jamais donné? — C'est que, ce jour-là, je connus la violence d'un sentiment dont jusqu'alors je n'avais connu que les douceurs... l'amour, — l'amour furieux, enchaîné, et cherchant à briser sa chaîne. J'avais attendu, pour aimer ma femme avec délire, qu'elle me fût pour toujours enlevée.

«f Quel était donc le charme particulier qui n'avait fait, pendant sa vie, que me captiver doucement, et dont il fallut que sa mort me révélât l'irrésistible pouvoir? 11 ne me faudra pas beaucoup de mots pour le décrire; il est tout entier dans un seul : la honiè^ l'exquise bonté.

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a A dater de ce jour, je ne puis vous dire les folies, les démences, les fantaisies d'enfant ou de forcené, dont furent témoins tels bois, tels sentiers, tels rivages. — Que je n'aie pas alors cédé à l'égoïste oubli de mes devoirs de père qui me livrait sans défense aux séductions du suicide, c'est ce dont aujourd'hui je ne saurais trop m'applaudir et in'étonner. Quelquefois un seul mot s'échappait obstinément de ma bouche, comme si, en le rejetant violemment hors de moi, j'avais cru pouvoir me dérober à son atroce tyrannie ; j'allais criant comme un fou : l'irrévocable ! l'irrévocable !

a Un matin, après une de ces trêves que le sommeil accorde à la douleur, je m'éveillai plus calme. Mon esprit se reporta au temps encore peu éloigné où, sans souci de l'avenir, j'aimais à pénétrer les secrets de la nature, à m'élever en idée jusqu'à son mystérieux auteur : « Toute-puissance, m'écriai-je, toi que j'avais cru comprendre, alors que j'étais heureux, que ne me cèdes-tu un moment ta force souveraine 1 Je rendrais la vie à ma bien-aimée, — je la lui rendrais immortelle, ainsi que la mienne, afin qu'aucune séparation nouvelle ne fût plus jamais possible... » Puis, revenant à mes violences : « Mais il n'y a pas de Toute-puissance, ou bien elle est inique, puisque le mal est sa limite ou son œuvre...

« Que se passa- t-il en moi, alors? — Je le sais à peiue. — Ce fut une impression rapide. — Je me trouvai tout à coup à genoux, criant : DIEU ! DIEU ! MON DIEU ! N'est-ce pas le mot qui vient sur toute lèvre humaine, quand la toute-puissance apparaît revêtue de la suprême BONTÉ? — Je venais de Tentrevoir cetle bonté divine... Par delà cette vie, — parmi des joies célestes, — elle me rendait ma bien-aimée !

« Mais presque aussitôt je me relevai indigné. Je crus être le jouet de quelque ironique hallucination : Pauvre dupe, me dis-je, à quel piège grossier te laisses-tu prendre? — N'est-ce pas là cette foi que tu raillais tout bas en elle, quand tu Ty voyais soumettre humblement sa raison? N'est-ce pas là ce Dieu à qui elle disait, les mains jointes : « Seigneur, ayez pitié de moi !» — et qui ne Ta pas écoutée?... —Et je crus que ma douleur, un moment apaisée, allait se réveiller phis blasphématrice et plus violente. — bienfaisante douleur... ma sauvegarde, et ma révélation! tu avais ce jour-là pour toujours cessé de me torturer. — Sois bénie, ô douleur ! .car tu ne me reviens, adoucie et sereine, que pour éclairer et raviver la foi que tu m*as donnée.

a Vous la connaissez cette foi qui, pour m'aider à attendre le bonheur qu'elle me promet, m'enseigne à en

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trouver encore sur la terre. — Mais il faut que je cherche à vous expliquer le phénomène qui se produisit dès lors presque à mon insu, en moi, et dont je n*ai pu que plus tard étudier le développement. Tout spontané et tout instinctif, il fut le résultat d'ahord confus d'une révélation encore très-confuse elle-même.

« Il commença par ces deux grandes secousses, trèsdifférentes mais égales en intensité, que je viens de vous décrire : une douleur atroce, et une joie délirante. Maintenant que je puis examiner froidement toutes les transformations qui les suivirent, et qui depuis ne cessèrent de s'opérer en changeant chaque jour d'objet, je vois que ce qui se transforma d'abord en moi, ce fut la nature de mon amour. En analysant bien le genre de bonheur que j'ai dû, i>endant neuf ans, à celle que j'ai perdue, je suis forcé de reconnaître qu'il se composait presque uniquement des plaisirs quotidiens que nous donne la certitude d'être aimé. Assurément, je croyais dire vrai quand je lui disais : je t'aime ; mais je vois bien aujourd'hui que ce que j'aimais en elle, c'était surtout moi-même. Ce genre d'amour m'explique le genre de douleur que j'éprouvai dans les premiers jours qui suivirent sa mort. Souffrais-je donc seulement d'avoir perdu l'autel où j'avais placé mon image? — Je ne puis songer sans frémir.

ô mon Dieu ! que si j'en étiis resté là, j'aurais pu, comme d'autres, chercher un autre autel extérieur destiné au même emploi, ou rétablir en moi-même ce culte de ma personne que je pratiquais avant de me marier. Heureusement ce culte malsain fut brusquement détruit le jour où la véritable douleur tomba sur moi comme la foudre. Je ne puis avoir aucun doute sur la transformation qui se produisit ce jour-là dans mon amour. Ce n'était plus moi que je pouvais aimer dans ma pauvre morte ; c'était bien elle, elle seule, que j'aimais enfin, puisqu'elle n'était plus là, puisque je ne pouvais plus me sentir aimé. Ne sens-je pas d'ailleurs que, depuis le jour où j'entrevis la radieuse espérance de la revoir, mon âme s'est élancée hors de moi avec une. telle violence d'impulsion qu'elle vit moins dans ce corps qu'auprès de ma bien-aimée? — Et ai-je besoin de dire que ce n'est pas vers sa tombe que se porte mon âme? — 'Longtemps cette tombe m'a inspiré plus d'cfTroi que d'émotions tendres; aujourd'hui elle n'a presque plus de signification pour moi.

^ Une transformation analogue, mais moins caractérisée, s'opéra dans ma tendresse pour mes enfants. — 11 y a sans doute une loi de notre nature qui fait de cette tendresse le pljis salutaire écueil pour notre égoïsme. J'y

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vois, en effet, à quelque époque que ce soit, beaucoup moins d'amour de moi que dans Tamour plus vif que je croyais ressentir pour leur mère. — Aussi, mon absolu dévouement actuel à ces chères créatures, et l'entier oubli que je fais de moi-même en les aimant se distinguent-ils moins de mon ancienne affection que dans l'autre cas. Ce qui accuse surtout dans celui-ci la différence, c'est que si, parmi les nécessités que m'impose mon rôle de père, il en est auxquelles j'ai pu autrefois donner le nom de devoirs, parce que j'y voyais quelque chose de pénible et de forcé, — je ne saurais plus aujourd'hui les reconnaître, tous les détails de ma tache ne m'offrant plus que des variétés de plaisirs. Cela tient sans doute à ce que la plupart des plaisirs que nous devons à nos enfants nous viennent moins d'eux-mêmes que de la contemplation du bonheur immédiat et direct dont ils enivrent la mère. L'efficacité de la vie de famille pour faire prédominer la force expansive sur la concentration égoïste n'agit pas de la même façon sur les deux sexes ; elle est plus spontanée dans l'un, plus réfléchie dans l'autre. C'est la femme qui détermine l'expansion chez l'homme ; ce sont les enfants qui la maintiennent à l'état permanent chez la mère. D'où vient que les impressions du père resté seul deviennent plus spontanées et plus vives? — C'est que les fibres sen-

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sibles de Tâme de la mère absente se sont ajoutées à celles de rame paternelle.

a II n'est pas inutile de vous parler aussi d'une transformation d'un autre ordre qui m'a permis de voir qu'aucun bon sentiment ne pouvait se développer dans l'âme sans amener tous les autres à sa suite. — Ce que j'appréciais le plus dans mon existence passée, c'était le peu de gêne que m'imposaient mes devoirs envers les hommes. Je me faisais, il est vrai, l'esclave de l'honneur, et nulle puissance humaine n'aurait pu me faire transgresser la moins précise de ses lois. Mais nous donnons parfois à notre conscience un bien étrange accoutrement quand nous lui substituons les fantasques et complaisants arrêts de l'opinion ! et ce n'était pas sans quelque confusion secrète que je décorais du nom de devoirs les faibles entraves que s'imposait ma morale facile. Je ne pouvais même me défendre d'une certaine surprise, — fort peu disposée à l'imitation, — à la vue de ceux que leur position soumet à de pénibles devoirs. Ah! je le reconnais à présent, l'inutilité sociale, le bonheur trop facile et la solitude sont de bien funestes conditions pour la vitalité de l'àme. Le sens moral s'émousse, lorsque le contîict social et les difficultés de la vie ne viennent pas l'aiguiser. Il n'est [)as bon non plus (|ue l'égoïste affection

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de rhomme favorise chez la femme le goût exclusif du bonheur intérieur ; elle a un rôle social indispensable à remplir; il ne doit point lui être ôté.

« Ce qui m'anime aujourd'hui à l'égard de tous ceux à qui le devoir fait sentir son aiguillon^ c'est une sorte de rivalité jalouse. Ne vous étonnez pas de ce brusque revirement. Ici encore, — quoique moins complètement, — le devoir a perdu pour moi cet aspect maussade que les phrases philosophiques ne parviennent pas à dissimuler; ce n'est plus le frein qu'imposent la crainte du châtiment ou du blâme, et l'espoir de la récompense ou de l'estime; ce n'est plus la défense placée devant le plaisir, — c'est le plaisir lui-même. Car tout devoir à accomplir amène une lutte, et j'ai en moi une vie nouvelle qui ne s'entretient que par le mouvement, et pour laquelle l'issue de chaque lutte est une jouissance. Comprenez-vous maintenant pourquoi, n'ayant pas assez de devoirs, je me plains de n'avoir pas assez de plaisirs? — Comprenez-vous aussi pourquoi le plus vif bonheur que je puisse éprouver en ce monde serait d'avoir rendu aux hommes un service durable et désintéressé avant de me consacrer tout entier à ce bonheur de toutes les heures qui doit remplir le reste de mes jours : l'éducation de mes enfants? — Mais avant que je l'entreprenne, il faut

que la conscience publique m'ait autorisé à remplacer, selon ma conscience, les leçons de la mère chrétienne qu'elles n'ont plus.

a J'ai son approbation à elle, j'en suis sûr; car, à cet égard comme à d'autres, c'est elle-même qui fortifie ma conscience. Mon âme n'est plus réduite à ses seules forces, elle a une autre âme qui l'encourage et qui l'attire, qui prévient ses défaillances et se fail le témoin invisible de tous ses actes. A Dieu ne pldise que je veuille laisser croire à une communication surnaturelle ! Mais ce que je ne veux pas nier, ce dont je suis loin de me défendre, c'est que je me plais à me placer sous les yeux de ma pauvre morte, à me la représenter souriant à ceux qu'elle a laissés en ce monde, et que le pouvoir vrai ou faux que je lui attribue exerce sur toutes mes déterminations la plus sûre et la plus salutaire influence.

«Je ne sais... mais il me semble que tandis que les traits de sa personne physique s'efîacent de mon souvenir, ceux de sa personne morale s'y groupent et y dessinent une image de plus en plus sensible aux perceptions de la mienne. QiXelquefois pourtant un doute poignant me désole; je me demande si nos âmes ne pourront pas se rejoindre, se confondre peut-être, sans conserver le souvenir du passé. Ce bonheur inconnu, quelle qu'en puisse

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être rinlensité, m'effraye et n'excite en moi aucun désir. De même que je ne comprends pas pour l'autre vie un bonheur solitaire^ de même un bonheur partagé sans avoir la conscience distincte de son être et du mien n'a rien qui me séduise. Il me faut sa personne morale pour que je puisse l'aimer, et il me faut la mienne pour que cet amour soit du bonheur.— Non, il n'a pas mis en vain ces mystérieuses aperceplions dans notre âme, ce Dieu bon qui en a préparé avec tant d'art les impressions et les instincts.

« Dois-je à ce sujet poursuivre le récit de mes impressions personnelles? Je n'ai plus à vous parler ici d'une transformation, mais d'une véi'itable naissance Cest l'amour qui m'a fait naître à la vérité. Que pouvais-je jusque-là concevoir en Dieu? — Rien; car je ne sentais rien, si ce n'est,— par réminiscence de mes premières années,— quelques terreurs vaf^ues qui excluaient justju'à la possibilité de l'amour. C'est parce que j'ai senti le bienfait que j'ai compris le Bienfaiteur; ce sont les dimensions subites que l'amour a données à mon âme qui lui ont permis d'élever ce même amour jusqu a son Dieu.

« Faites comme j'ai fait. Si vous êtes assez heureux pour connaître l'amour, contemplez la Création avec les yeux de l'amour, et vous verrez quel aspect magnifique

et splendîde prendra tout à coup pour vous l'œuvre divine. Hais^ dans cette œuvre immense^ commencez par ce qu'elle contient de plus beau^ de plus achevé et de plus près de vous,— votre âme. Si vous avez besoin d'assimiler les procédés de la pensée divine aux vôtres, représentez-vous Dieu méditant la substance qu'il voulait rendre capable de mérite et de bonheur; en pourrezvous concevoir une autre aussi délicate, aussi ouverte à tous les modes et à tous les degrés de la sensation, aussi bien préparée pour recevoir de ses propres efforts une solide trempe? N'est-il pas admirablement bon Celui qui a conçu l'idée de l'âme humaine ? — Puis, quand vous

vous serez pénétré du sentiment de la bonté du Créateur

de l'âme, servez-vous de cette bonté elle-même, comme d'un flambeau, pour étudier le monde. Construisez-en une première ébauche avec les quelques données préconçues que cette bonté implique. Vous verrez qu'à cette ébauche tout viendra se relier ; rien n'y manquera ; la puissance d'agrégation du principe suffira pour amener de proche en proche à lui tout l'univers physique et moral. Vous connaîtrez alors l'ineffable douceur d'aimer le Dieu bon dont vous aurez reconstruit l'œuvre; et si vous vous étonnez de ce sentiment inconnu de votre âme qui s'y maintient et y croit sans effort; si vous vous de-

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mandez d'où il naît, vous n'aurez pas de peine à voir que TOUS aimez Dieu^ depuis que tous le connaissez mieux et ne le craignez plus.

« Combien je me plais à comparer le sentiment qu'il m'inspire aujourd'hui à celui qu'il m'inspira dans mes premières années! J'ai longtemps tremblé devant le terrible Jébovab. Derrière ces nuages sillonnés de foudres où sans doute mon imagination naïve le supposait caché, je croyais parfois voir apparaître sa face irritée menaçant les pâles humains de ses vengeances. Aujourd'hui je vois dans toute la nature son calme sourire tempéré par une gravité prévoyante et paternelle. Tous les bruits de ce monde sont peu à peur entrés pour moi dans un riiythme unique dont je saisis enfin l'harmonie puissante et douce. Du milieu du tumulte confus des plaisirs de la terre, se détache le chant pur et suave qu'élèvent vers Dieu les âmes que l'amour et la douleur vivifient. C'est un long tressaillement de vie qui s'étend et se propage jusqu'à la sphère inconnue d'une nouvelle activité. — Moi aussi, j'ai mêlé ma voix à celle des heureux de ce monde ; j'ai pris part à ces joies qui, me disait-on, attirent la colère divine; d'où vient qu'aujourd'hui que l'idée même du châtiment n'a plus d'accès dans mon âme, ces joies sans dangers ne me tentent plus? — C'est que mon amour en a

détruit en moi jusqu'au souvenir; c'est que mon être a puisé dans cet amour^ avec l'intelligence de son Dieu, le respect de sa plus belle œuvre, le sentiment de sa valeur et de sa dignité.

ot Qu'il soit à jamais béni le doux lien qui unit Thomme et la femme, le saint et sublime amour... cet instinct tendre et pur de l'âme féminine, cet aiguillon magique et souverain de l'intelligence de l'homme !

a Mais qu'il soit béni avant toutes ses œuvres, Celui qui a créé l'âme humaine pour aimer ! Bénédiction, gloire et amour au Dieu bon ! »

cr Puisse notre â^e inaugurer Tunanime concert de reconnaissance et d'admiration qui^ de Thumble terre, doit monter vers toi, ô grand Être dont nous ne pouvons connaître ici-bas, et par leurs moindres preuves, que la Toute-puissance et la Bonté !

a Ta Toute-puissance a une limite, mais c'est ta Bonté qui la lui donne : Tu ne peux pas crier le ma/.— Et c'est là toute ta Justice.

<x Tu n'es Créateur que parce que tu es bon. «Hors de moi, — a dit ta Bonté, — je veux qu'il y ait vie et bonheur. » Et, à ce moment, au sein de ton étemelle immensité, sont nés le temps et l'espace, — car ta toutepuissance, accomplissant le vœu de ta Bonté, avait d'un seul jet créé le monde.

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c Cest sans doute ta Loi universelle que, dans toutes les sphères dont la libre essence de l'âme lui ouvre l'accès^ chacun de ses progrès soit marqué par une diminution de la distance qui la sépare de toi, en vertu de ce double reflet de toi-même que tu as mis en elle : la puissance intellecluelle et la bonté; car c'est seulement à l'aide de ces traits communs à elle et à toi qu'elle peut, en les grandissant sans cesse, composer peu à peu tout ce qui, dans ta divine image, parait accessible aux facultés de l'être fini. L'âme humaine doit-elle s'étonner de n'avoir de cette image qu'une perception si confuse? Quels degrés lui resteraient à parcourir, dans sa plus large et sa plus vivifiante carrière, si, dès le degré le plus éloigné de toi, elle pouvait pénétrer ton essence infinie? N'est-ce pas le plus puissant attrait que ses stations futures puissent exercer sur elle, que l'espoir de se voir progressivement rapprocher de son Dieu ? n

Telle est du moins la loi à laquelle est soumise sur la terre la connaissance progressive du Dieu tout-puissant et bon. — Car c'est de la production, dans deux races d'hommes distinctes, de deuj: courants dHdées religieuses ayant pour point de départ, l'un le sentiment de la Bonté, l'autre Taperception de la Toute-puissance, —

c'est de Vextension à travers les siècles de ces deux courants d'abord isolés, puis de leurs rencontres, et enfin de leur fusion, que s'est composée et se composera toute l'histoire de la civilisation terrestre (1).

Celle de ces deux races qui, dès son éveil à l'intelligence, a été touchée de la bonté de Dieu a été moins frappie par l'idée de sa puissance (2). Elle n'a pas d'abord aperçu son unité; elle s'est plu à diviniser chacun de ses bienfaits et à leur vouer à tous un cuite familier. Pour s'expliquer le mal dont elle ressentait les atteintes, elle s'est crue victime d'ennemis invisibles dont son Dieu multiple s'efforçait de détourner les coups. Des fantaisies de son imagination féconde sont nés les mythes nombreux qui, tout en altérant plus ou moins la conception primitive, ont ouvert à l'intelligence le vaste domaine de l'Idéal et toutes les voies élevées de la spéculation.

L'idée de la Toute-puissance, en frappant tout d'abord l'autre race (3), lui a par là même révélé I'unité de Dieu. Mais elle ne pouvait concilier Tidée du mal avec cette

(1) Quel beau sujet ù traiter : Les progrès de la coniiaissance de Dieu sur la terre ! — Je me borne aujourd'hui à Tindiquer en quelques mots.

(2) C'est la race indo-européenne, la nôtre, par conséquent.

(3) La race sémitique; Hébreux et Arabes.

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conception qu*en supposant le créateur de riionime débordé par sou œuvre, irrité de cette rébellion imprévue, et accordant sa faveur à des peuples privilégiés pour en faire les ministres de ses vengeances. — De grandes personnalités (1) venant à naître au milieu d*une telle race devaient trouver dans ses croyances innées uue base solide pour y exercer une énorme influence, y imprimer profondément le sceau de leurs propres idées, donner à leurs ordres une puissance terrible, et immobiliser Tintelligence en renfermant dans un cercle d'autant plus infranchissable que c*était Dieu lui-même qui semblait l'avoir tracé.

C'est au sein de cette race que devait naître, sans y trouver créance, le dogme mystérieux qui prétend concilier l'unité de l'essence divine avec la pluralité des personnes et des rôles. Cette grande idée qui réunit en Dieu la Bonté et la Toute-puissance devait séduire les descendants épars de la race polythéiste, mais elle devait aussi leur inoculer la dangereuse contagion de l'immobilité intellectuelle.

Tel est cependant l'attrait qui entraine l'homme vers son Créateur que son image enfin conquise tout entière, •

(I) Un Moïse, un Mahomet.

bien qu'altérée par la dualité, a ébloui la terre de sa beauté et de sa grandeur; et, pendant dix-huit siècles, rame humaine fascinée a imposé à la raison la plus cruelle torture qu'elle puisse connaître : une foi contradictoire dans ses termes.

« Le jour est-il venu, ô Dieu, où ta Bonté et ta Toutepuissance ramenées sans effort à une unité réelle resplendiront enfin aux regards des hommes? Le jour est-il venu où tes fils reconnaissants sentiront que pour t'aimer il ne faut pas te craindre? — Le jour est-il venu où ta cause, cessant d'être représentée par des hommes et de se confondre avec leurs fragiles institutions, cessera aussi d'en subir les vicissitudes et le déclin?»

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