CHAPITRE III
LB JUSTE ET l' U T I L E
En accordant le sentiment du juste et de Vinjuste à Inintelligence de l'être fini^ la Toute-puissance a, en quelque sorte^ soumis ses œuvres à l'appréciation de sa créature : elle lui a du moins montré que ce n'est pas par des principes différents de ceux qu'elle a gravés dans la conscience humaine qu'elle se dirige elle-même; car par quoi nous serait-il donné de connaître ses décrets et d'y conformer nos actes, quel moyen aurions-nous d'éviter le piège placé par nous-mêmes sous chacun de nos pas, si le rayon qui pénètre dans notre conscience n'y portait l'image affaiblie, mais exacte, de l'étemelle Équité? Ainsi a été donné à l'homme le guide le plus précieux et le plus sûr pour diriger ses investigations parmi les obscu-
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rites du monde moral, cl pour l'autoriser à rejeter à priori comme fausse toute apparence contradictoire à cet infaillible critérium qu'il porte en lui-même : le sentiment inné de la justice.
C'est à ce critérium souTerain que toute tbèse morale doit d'abord être soumise. Or, je prétends prouver que, parmi toutes les opinions émises ou possibles sur la destinée de l'homme, une seule est capable de satisfaire en tous ses points à toutes les exigences de la stricte équité : c'est celle que je propose.
Pour en juger, un seul point de vue pourrait nous
suffire^ car il embrasse tous les autres. Cependant^ en
raison de sa généralité même, nous devrons le compléter
par des considérations plus spéciales qui circonscriront nettement la question.
De tous les axiomes admis généralement par la conscience humaine et traduits sous diverses formes dans les législations^ il n'en est pas de plus évident ni de moins contesté que celui- ci : ce Tout don exige le consentement de celui qui reçoit; ou, en d'autres termes, nul ne peut s'obliger en recevant s'il n'a pas consenti à recevoir. » Le sentiment du juste peut en effet déclarer digne de pitié et de blâme, mais non de châtimeMy celui qui, n'ayant rien demandé, ne sait ou ne veut pas faire un
utile emploi du don qu'il a reçu ; et la seule solution conforme à la justice est^ de la part du donateur^ le retrait du don,
La yie peut être assimilée à un don^ bien que^ dans ce cas, le donataire se confonde avec ce qu'il reçoit. — Isolons-les par la pensée et appliquons notre axiome au don de la yie fait par la Toute-puissance à sa créature. La Toute-puissance a tiré une espèce du néant sans lui donner le choix entre Tétre et le non-étre^ sans lui imposer d'obligations d'aucune sorte, sans discuter les charges et sans tracer les limites d'une responsabilité quelconque. Quel a pu être son dessein dans la prédisposition des circonstances qui devaient amener cette masse d'êtres à l'existence? — A-t-elle pu se dire : « Je leur donne la vie; et ce don, selon l'usage qu'ils en feront, sera leur bonheur ou leur supplice; mais, une fois octroyé, il sera irrévocable; ils naîtront, et, dès cette heure, ils ne pourront plus ne plus être; s'ils ne savent pas comprendre le genre de bonheur que j'attache à ce don, ils seront punis de leur erreur par le regret, immortel comme eux, de l'avoir commise. » Non, tel n'a pas pu être le dessein de cette Toute-puissance qui au don de la vie a joint celui du sentiment de la justice; car elle aurait par là même accordé à sa créature le droit de la blâmer. A ces
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conditions, le prétendu bienfait de la Tie pourrait derenir par sa pérennité même, la plus effroyable iniquité, — l'iniquité élevée à sa plus haute puissance, puisque l'Auteur même de la yie punirait, dans sa créature ffN|Mirfaiu, l'imperfection qu'il lui a laissée.
Serait-il juste, d'autre part, que la Toute-puissance eût créé une espèce dans des conditions physiques hors de proportion avec ses besoins, et en même temps dans des conditions intellectuelles telles que l'espérance d'un sort meilleur dût naître invinciblement du sentiment de ses misères; — et qu'il n'y eût pas de compensation à ces misères, pas de satisfaction à cette espérance?
Mais aussi ne serait-il pas souverainement injuste que, pour vhve intelligent et libre, le choix du bien ou celui du mal fût sans influence sur la destinée, et que des conséquences identiques résultassent du bon et du mauvaiê usage du don de la vie? -— En ce cas, quel serait le sens de la liberté laissée à l'homme? Vertu, devoir, abnégation, mérites..., que voudraient dire ces mots?
De ces dilemmes, de ces arrêts prononcés au fond de la conscience par le sentiment du juste, quelle conséquence le simple bon sens doit-il tirer lorsqu'il ne s'arrête pas à l'un de ces points de vue, mais qu'il sait les combiner et en apprécier l'ensemble?— C'est que le don de la
Yîe doit être temporaire ou illimii, selon l'emploi que sait en taâre celui qui Ta reçu.
Afin de ne laisser dans l'ombre aucun côté de cette question capitale^ donnons une autre forme à notre argumentation.
L'admission à priori de l'immortalité de toutes les âmes humaines amène toutes les pbilosophies qui éta- Uissent une différence entre le mérite et le démérite à ce I»incipe commun : «la Toute-puissance ayant créé en toutes choses le bien^ et l'usage fait par l'homme de sa Uberté 7 ayant introduit le mal^ il est juste que ce mal soit expié dans une autre vie. » — Qu'on y prenne garde^ cette opinion ne fait que substituer le mal absolu au mal relatif. — ^A mon point de vue, le mal est réduit à son expression terrestre^ et n'est d'ailleurs que relatif, puisqull cesse aTec le châtiment que ceux qui l'ont commis s'infligent à eux-mêmes en cessant de yiyre. Mais^ sous forme d'expiation^ c'estrà-dire de souffrance infligée et sans remède, il s'étend au delà de la terre^ et^ comme il ne lui est pas assigné de fin^ il devient absolu. Ce serait donc la liberté de l'homme qui aurait produit ce mal absolu. Hais alors^ — de deux choses l'une : cette liberté est ou n'est pas l'œuTre de la Toute-puissance ; — si elle n'est pas son
œuvre, ou si elle s'est étendue au delà de ses prévi-
sions, elle impose une limite à laToute-puissance, ou plutôt elle détruit radicalement sa notion^ comme je Tai. déjà démontré en termes généraux (p. i80 et suiv.); — si elle est son œuvre^ si la Toute-puissance en a mesuré toute la portée^ c'est évidemment au Créateur de la liberté qu'incombe la responsabilité du mal absolu qui en ré> suHe.
L'erreur naît ici d'une fausse appréciation de la nature animale qui assurément n'est pas mauvaise en soi^ puisqu'elle est organisée dans tout un rëgne^ avec un art admirable^ en vue d'un bonheur très-réel qui ne devient coupable et ne parait odieux, dans ses excès humains, que par suite de la comparaison que l'homme seul esL capable de faire entre ce bonheur et un bonheur plus pur. Or, d'où vient à l'homme le pouvoir de faire une telle comparaison! — 11 lui vient de cette sensibilité spéciale^ de cette force dont la lutte avec la force animale est la génératrice de sa liberté. Donc, la vérité est que la liberté^ au lieu d'être la cause du mal, est au contraire la grande et salutaire cause du bien, puisque c*est elle qui d'un milieu inférieur dégage un élément supérieur. Et ce qu'on ne saurait assez admirer, ce dont il ne faut pas se lasser de louer et de bénir la Toute-puissance — dont la notion ressort mtacte de ce point de vue, c'est qu'il y ait
un être auquel elle ait daigné laisser le mérite et la noble jouissance de devoir à lui-même^ à sa volonté libre^ la continuation de sa vie, la ir ans formation de cette vie en une expression plus élevée et plus pure!
Se peut-il, ô Liberté, qu'il faille plaider ta cause devant les hommes; qu'il faille leur montrer que, loin d'être un don funeste, toi seule es capable d élever d'un degré la vie immatérielle qui est en eux, et que, de tous les privilèges qui peuvent rapprocher la créature de son Créateur, le plus précieux et le plus magnifique est celui qu'ils possèdent en te possédant! Tu es une si grande chose que l'intelligence finie ne peut concevoir comment la Toute-puissance elle-même a pu te créer hors de sa propre essence; car sa prescience parait être ta négation. Elle Ta pu cependant, parce qu'elle l'a voulu; et c'est là la plus grande de ses œuvres, le plus impénétrable de ses mystères.
Avant d'aborder directement cette importante partie de notre sujet, il n'est pas inutile, afin qu'aucun point de vue ne nous échappe, de résumer ici en termes nouveaux la doctrine que la science, l'histoire, la constitution même de l'être immatériel nous avaient fournie, — et que le sentiment du juste vient de confirmer.
Pour que, dans tous les cas possibles le don de la vie
puisse être considéré comme un bienfait et que^ dans le cas où cette Tie est libre^ le don de la liberté puisse se concilier avec la justice, — il faut que la Toute-puissance ait établi^ dans chaque sphère d*actiyité, un genre de bonheur parliculier à celte sphère, mais que la jouissance exclusive de ce bonheur soit de nature à éliminer et à rendre au néant les éléments impropres à un bonheur supérieur (i). Dans de telles conditions^ Fagent libre devra être sollicité^ en sens inverses^ par deux aspects du bonheur également accessibles; Tun dont les charmes vulgaires et plus voisins, dissimuleront Finfériorité; — Tautre, dont la supériorité énorme sera dissimulée par la nature plus délicate de ses jouissances, et par une obscurité mystérieuse que la privation du premier aidera à percer. En plaçant sous les yeux de Tagent libre l'image du bonheur vulgaire et grossier goûté par des êtres inférieurs qui n'en peuvent connaître d'autre^ et en rendant évidente, par l'irrécusable extinction de ces êtres, la fin qui est réservée à leur bonheiur^ la Toutepuissance aura fait tout ce qu'exigeaient à la fois sa justice et les mérites qu'elle entendait laisser à la liberté. —
(1) Voir, dans h première partie^ le procédé généml d^éliminttion, p. 71 et suiv.)
Ck)inment concilier autrement, en effets l'indépendance et la direction?
J'ai montré ailleurs que la direction providentielle^ ainsi déterminée par les conditions mêmes de la liberté, aurait été jusqu'ici insuffisante pour Thomme, et qu'il avait été nécessaire que quelque autorité spirituelle humaine y joignit, dans les siècles passés, d'autres promesses et d'autres menaces. On peut se demander si cette nécessité n'existe pas encore, et si le temps est venu où la vérité seule peut être enfin considérée comme un frein moral assez fort, — une sanction dogmatique suffisante?
Pour méconnaître la salutaire influence d'un tel dogme, il faut tenir peu de compte de l'énorme puissance qu'a dans l'homme le simple instinct de la conservation de la vie. En toute possession, le désir de conserver ne peut se faire vivement sentir qu'à l'égard des biens que l'on est exposé à perdre. L'instinct de la conservation de la vie ne peut donc agir avec toute sa force qu'en face d'une menace de mort que la prudence et l'énergie ont le pouvoir d'écarter. Or, jamais jusqu'ici on n'a usé de cette force comme agent moral ; l'âme humaine n'ayant jamais été considérée comme facultativement immortelle (i).
(I) Cette assertion n^est rigoureuse et vraie qu*à la condition d'être
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Mais cherchez à vous placer^ comme moraliste^ à ce point de vue tout nouveau. Élargissez^ dans la plus am|de mesure^ rinstinct de la conservation ; enseignez à l'homme^ dès l'enfance, qu'une autre vie que celle du corps peut s'éteindre en lui, et que celle-là seule est importante à conserver puisqu'elle peut n'avoir pas de fin. Que, dès qu'il se sent vivre, il apprenne à se dire : a Je suis libre de ne plus cesser d'être; j'habite un corps qui me mettra quelque temps en rapports avec un monde inférieur où tous ses appétits tendront à me retenir ; mais je puis me détacher de ce corps, si je le veui; et le jour où, usé par rage ou désorganisé par la maladie, il cessera de vivre, il suffit, pour que je ne partage pas son sort, que j'aie su me mettre à l'avance à l'abri du coup qui doit le frapper. » Quelle différence l'homme saura dès lors établir entre les divers dangers qui menacent sa vie ! Quelle importance acquerra pour lui la santé morale de son être ! Et quand il possédera cette impérissable santé, quelle atten-
exprimée dans les termes mêmes que j'emploie ; car le fait le plus considérable de Thistoire humaine est directement résulté des énergiques stimulants fournis par une idée très-voisine de celle-ci et beaucoup moins spiritualiste. Ceci soulève une importante question de critique religieuse que j'aurai k traiter, pièces en mains, dans im autre ouvrage.
tion accordera-t-il à Taccident qui doit mettre fin à son séjour sur la terre (1 ) ?
Reprenons maintenant la justification du Créateur de rame humaine^ au point où nous l'avions laissée.
Le seul point de vue où Ton puisse avec fruit se placer
(\) Il se produira saus doute dans le public, à Tégard de Tefficaci(6 pratique de la sanction qui ressort de ce dogme, un partage d'opinions analogue h celui que j*ai pu observer parmi les personnes que j'ai consultées. Les unes se sont récriées sur la bénignité du châtiment, les autres Tout trouvé trop rigoureux ; la plupart ont pa'^sé d*une opinion h Tautre, pour en venir, d'oscillations en oscillations, à se fixer définitivement à la mienne. Entre ces sentiments contradictoires, ma conscience se rassure; c'est à ces signes que, dans les lois humaines, se reconnaît la stricte équité.
Je remarque aussi que cette doctrine n'oifusque chez personne la croyance en Timmortalité de TAme. Il ne m'est fait, du moins, à cet égard, aucune objection directe; et je ne crains pas de dire qu'une seule objection irréfutable suffirait ici pour que toute ma doctrine périt par la base. Mais l'on ne peut m'en opposer aucune, parce que toutes les preuves sur lesquelles s'appuie cette grande croyance sont tirées de la justice du Créateur, et que toutes les preuves de ce genre sont, si je puis dire, h double ti*anchant; car, si la justice implique l'immortalité dans certains cas, elle implique non moins rigoureusement la non-immortalité dans d'autres. Que tout penseur généreux s'interroge, et il reconnaîtra que l'immortalité des ftmes perverses est, dans ses croyances, un douloureux embarras. — Ali ! que ne m'est-il possible de faire voir à tous les yeux, aussi clairement qu'aux miens^ ce que serait une société instruite et croyante dont le mobile moral serait VmmortaliU( facnHaiwel
soi-même pour chercher à saisir le sens adorable et profond de la création morale, est celui du père prévoyant qu'une tendre et sage sollicitude préserve^ à l'égard de ses flls^ des dangers de la rigueur et de ceux de la faiblesse. Bien mieux que d'autres^ les âmes paternelles qui ont longtemps médité aux moyens les plus sûrs de développer en de jeunes âmes la générosité^ la droiture, la mâle et Ûère énergie, peuvent apprécier l'infaillible procédé adopté par le Créateur pour élever de degrés en degrés la dignité des êtres sortis de ses mains. Je me borne à indiquer ici ce point de vue qui doit dominer la suite de cette discussion, où suivant ma méthode, je m'astreindrai peu à l'ordre chronologique des faits et des idées, estimant que de leurs mélanges et de leurs eiyambements ressort plus clairement l'unité de l'œuvre totale. La prévision paternelle que je viens de louer dans la Toute-puissance peut dès l'abord sembler bien peu justifiée par les restrictions de toute sorte que les nécessités de la condition humaine imposent à la liberté. Pourquoi soumettre en ce monde sa créature privilégiée à une préparation si active et si pénible? N'esi-ee pas là un contrat où se fait sentir l'absence de l'un des contractants, et que la présence de celui-ci eût certainement modifié à son avantage? — Il n'eût pu le modifier, répondrai-je, qu'à de
plus fâcheuses et à de moins bonnes conditions pour luimême.
Quand Thomme comprendra-t-ii donc enfin qu'en toutes choses acquérir est plus méritant que recevoir, et que sa dignité^ sa grandeur^ sa noblesse^ consistent à tenir les biens qu'il désire — non de la faveur, non des supplications stériles — mais de sa valeur personnelle, et de ses féconds efforts? Quand admirera-t-il assez en ce point l'indulgente prévoyance de son Créateur? (Condamner l'homme au travail n'était-ce pas le mettre dans l'obligation d'accroître à son insu la dignité de son être, et y attacher d'avance la rémunération la plus équitable, en faisant de ce travail lui-même une condition de vie?
« Le travail (disais-je, p. ii9) qui a tous les caractères d'une loi au moins provisoire, puisqu'il est encore, pour la très-grande majorité de l'espèce, d'une nécessité absolue, semble avoir pour but et pour eflfet de détourner l'homme de lui-même. » Comprend-on à présent le sens évident de cette loi qui, en créant en apparence une injuste et exceptionnelle nécessité pour l'homme, le place en réalité dans la situation la plus favorable pour vivifier son être par la simple expansion involontaire que produit l'attention fixée sans relâche sur un objet extérieur ? — Assurément, dans cet acte involontaire, l'âme n'acquiert
une vitafiié réelle que si elle se sent captivée par le travail^ si elle se laisse franchement entraîner par le plaisir qui s'attache à tout obstacle Taincu. Les effets sont tout autres^ quand la tâche est odieuse et sans aiguillon, quand elle n*engendre que comparaisons haineuses, et jalouses convoitises. Quel prix la condition du travailleur acquerrait à ses yeux, s'il savait en tirer parti pour sa condition présente, et bien plus encore pour sa destinée future; s*il savait comparer les lentes et lourdes heures de Toisif, à ces heures rapides qui abrègent son passage sur la terre, et Tentralnent si sûrement à une meilleure vie ! — Ah ! si la saine appréciation de la valeur comparative des diverses conditions sociales se faisait enfin jour parmi les intelligences, que de regards abusés verraient tout à coup tomber le bandeau qui les couvre! Avec quel sourire de dédain exempt de haine Fenvieux de la veille considérerait ces oisives vanités qui lui apparaissaient comme les jouissances suprêmes, s*il comparait leur précaire avenir à celui que lui conquiert la vie laborieuse, dès qu'il cesse de s'opposer à ses vivifiants effets ! Et le vaniteux à son tour, ne prendrait-il pas en pitié son passé plus fécond en amertumes qu'en douceurs s'il comprenait enfin que, dès ce monde, il n'est pas d'éclat et de pompe qui élève l'homme aussi haut que la plus modeste utiUté,
qu'il n*y a d'inrériorité sociale réelle que celle qui naît de Finégalité des serrices rendus^ et que cette infériorité qu'il s'impose à lui-même il est toujours libre de la faire cesser sans pour cela faire à la société d'inutiles sacrifices!
Par cela même que l'œuvre de la société humaine est progressive^ et ne s'étend que lentement et par les voies les plus diverses sur le domaine qui lui a été livrée il faut que la possession de* ce domaine et la disposition des ressources qu'en tire le travail^ se divisent inégalement entre les hommes^ afin qu'aucune branche de l'activité physique intellectuelle et morale ne reste en souffrance, et qu'aucune conquête utile ne périclite. Le devoir et l'intérêt de la société lui commandent^ en tout temps, de garantir à l'individu ses conquêtes particulières, et d'assurer, par l'attrait des succès isolés dûment sauvegardés, l'accroissement du fonds général. A chaque époque, ce devoir est plus ou moins bien compris, et laisse toujours un large champ aux rectifications partielles que le sentiment du juste permet d'y apporter. Hais, ce sentiment même est longtemps condamné par les nécessités du début en tout ordre de choses, par la faiblesse inhérente aux premiers éléments d'une œuvre qui se constitue, à de fausses appréciations de la nature humaine, qui don-
nentde son Auteur lui-même une idée erronée^ et qui ne sauraient se prolonger sans résultats funestes^ lorsque rbumanité a atteint Tâge yiril, lorsque les sociétés se sfmt assises sur leurs véritables bases^ lorsque Tindividji est parvenu à la notion exacte et précise de ses rapports avec la Puissance dont il tient l'être et avec le milieu social dans lequel elle le fait vivre. — Parmi les formes successives que Tinégalité tend à revêtir^ celle dont je tiens surtout à faire ressortir, à tous les points de vue, les graves dangers moraux, est la tutelle.
Cette forme est celle que le progrès amène inévitablement à la suite de l'esclavage. La longue et durable utilité d'une telle forme ne saurait être contestable, et rien ne le démontre mieux que l'égal empressement à la maintenir de la part de ceux qui s'y soumettent et de la part de ceux qui peuvent l'exercer. Aucune autre forme ne semble en effet plus propre à adoucir d'abord les relations entre Tinférieuret le supérieur; aucune nesemMe permettre à celui-ci un plus complet exercice des tendances généreuses par lesquelles il peut être entraîné et qu'il traduit alors en protection, en secours, en bienfaits. — Et, pour le pupille, quelle consolation de savoir qu'un œil est ouvert sur ses besoins et ses misères, qu'une oreille attentive écoute ses prières et ses plaintes! Hais
tonte organisation sociale ou religieuse^ — utile à Tindividu tant qu'elle a sa raison d'être, — devient abusive et de plus en plus contraire au progrès à mesure qu'une nécessité nouvelle se substitue à celle qui Ta engendrée. Or, la seule raison d'être de la tutelle est Vincapacité du protégé. Dès que celui-ci possède assez de moyens, assez de forces, assez de lumières, pour vaincre seul les obstacles qui lui sont opposés, la persistance de la tutelle accuse, chez le tuteur, Tégoïste attachement au pouvoir ou l'in-intelligente appréciation des véritables intérêts dont il s'attribue le soin, — et, chez le pupille, Tabsence de ressort, l'hypocrite exagération d'une faiblesse feinte, la paresseuse préférence donnée aux effets de la prière et de la plainte sur ceux de la volonté.
Plus les sociétés acquièrent les saines notions de la juste et utile pondération de leurs forces, moins elles ingèrent la puissance collective dans la direction du travail individuel, moins elles entravent son essor par des réglementations protectrices, plus elles s'appliquent à dégrader la triste condition de parasite, en inspirant à tous le sentiment de la responsabilité, en montrant dans le sage emploi du présent la garantie de l'avenir. C'est par leurs institutions prévoyantes, bien plus que par leurs secours immédiats qu'elles moralisent et améliorent; et, lorsque
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la forme politique a mis eç communication directe l'organe qui élabore les lois avec les vices sociaux dont ces lois sont appelées à tarir les sources^ il ne peut longtemps rester douteux que la seule voie ouverte au progrès est l'abolition graduelle de toute tutelle effective et la révélation faite à l'individu^ par tous les moyens compatibles avec sa liberté^ des conditions de sa dignité d'homme et de coopérateur utile et intéressé à la grande œuvre collective de l'amélioration générale.
Si c'est à cet avenir que tend l'humanité, si c'est à ce résultat que doivent aboutir le progrès des institutions et la salutaire réaction du corps social sur chacun de ses membres ; s'il suffit d'indiquer ce but pour montrer a quel ennoblissement du type humain il doit correspondre ;^'est commettre une bien étrange inconséquence, c'est se faire une bien fausse idée de Celui qui a proposé un tel but à la société humaine, de ce Père tout-puissant qui a voulu donner aux âmes de ses fils cette trempe solide qui natt de l'exercice assidu des forces et de la confiance en leurs effets, que de croire qu'à son autorité seule il a prétendu conserver cette forme de tutelle dont cependant, en ce cas comme en tout autre, les avantages cessent avec Yincapacilé du protégé; qu'il a réservé ses faveurs à l'humble attitude du suppliant; qu'il s'est plu
à encourager la plainte^ à paralyser la volonté^ à favoriser une inutile activité des lèvres au détriment de celle de rintelligence ou des bras. Bien loin de chercher à vaincre les paresseuses tendances de notre nature animale^ s*en serait-il donc fait le complice et le complaisant partout où il convient mieux à Tégoïsme de prier que d'agir^ partout où il parvient à se duper et à se méconnaître en donnant à ses mille désirs la forme de la doléance et de la solUcitation? Le Créateur du monde moral se serait-il donc proposé pour modèle à ces souverains qui se croient ou se disent ses mandataires et devant qui le stérile empressement du courtisan est un titre, l'hypocrite servilité une vertu? — Que d'amoindrissements ne lui fait-on pas subir en lui prêtant les grandeurs et les faiblesses des puissances humaines!
Depuis six mille ans, les prières des hommes montent à flots pressés de la terre au ciel ; combien, depuis six mille ans, parmi ces vœux innombrables et contradictoires, en ont-ils vu exaucer?— Pas un seul, à l'exception de ceux qu'accompagnait un acte de volonté ou d'expansion en rapport exact avec l'effet produit. Et les hommes n'ont pas encore compris l'enseignement que contient cet apparent déni de justice ! Ils n'ont pas discerné les effets réels de la prière, Vordre particulier d'iniiréis qui
peut $t%U VadmeUre, et les limites qu'elle ne peut firancbir! La prétention insensée de provoquer par la prière une modification quelconque des lois du monde pby«que, commence à être jugée sainement dans les idées modernes. Mais l'esprit scientifique^ fort de son triomphe à cet égard^ tend à pousser plus loin ses négations absolues^ et c'est avec ses armes mêmes qu'il faut ici le combattre. Là où règne une loi immuable et inflexible il prend en pitié tout désir exprimé^ tout vœu tendre^ ardent ou raisonné s'élevant de ce monde à un autre. Mais s'il avait étendu la loi jusqu'au monde moral^ il reccnmaitraitque c'est à cette loi même que la prière doit une infaillible efficacité.
a Oui, sans doute, — dirons-nous aux matérialistes, — nous reconnaissons que les vœux réunis de tous les bommes ne sauraient, par exemple, empêcher une éclipse d*avoir lieu à son heure, à sa minute précise ; ils ne prévaudraient en aucune manière sur les effets électriques de la foudre ; ils ne changeraient rien à ceux d'une combmaison chimique ; ils ne pourraient dénaturer ni suspendre aucune des lois qui régissent ou altèrent les élaborations de l'organisme, non plus que celles auxquelles la raison humaine est de même contrainte d'obéir. ^-Oui, en toutes ces choses, — au même titre et au même
degré, — l'ordre établi est immuable, et toute sécurité, toute certitude, toute prévision, tout progrès, toute conquête définitive, dépendent de cette immutabilité; et de plus, tout effort, toute activité serait atteinte en son germe, si la prière et l'intervention qu'elle appelle pouvaient y suppléer. — Oui, nous admettons et nous déclarons avec vous qu'il y a telles prières qui sont un outrage flagrant à l'étemelle justice, celles par exemple qui s'élèvent d'un champ de bataille où, de l'un des deux côtés au moins, est une cause injuste. — Oui enfin, nous reconnaissons hautement que, dans l'ordre tout entier des intérêts temporels, la prière est inutile, illusoire et le plus souvent funeste, en tant que favorable à la fataliste et inactive attente de ses effets (1). — Mais il est un ordre d^intéréts où ses bienfaits ne sauraient être appréciés à une trop haute valeur ; où elle peut à son gré se donner toutes les formes, — les plus naïves comme les plus élevées ; — où elle peut se modeler sur les situations les
(4) Les peuples de TOccident ont toujours été plus ou moins préservés, par les tendances actives de leur race, des dangers moraux de la prière substituée à Taction. Mais, voyez la déplorable torpeur et le profond abaissement du sens moral qui en résultent ailleurs. L'état actuel du mahomélisme eo est un des plus frappants exemples.
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plus diverses^ sur les besoins les plus multipliés; où elle a un degré correspondant à tous les degrés de la connaissance de Celui auquel eUe s*adres8e; où eUe livre à riionune le plus inépuisable fonds de lumières, de consolations et d'encouragements; où elle peut élever jusqu'à des inspirations surhumaines le dévouement et l'ardent désir d'être utile; où enfin, elle est d'autant plus efficace qu'elle réunit dans un même vœu un plus grand nombre d'hommes ;— c'est l'ordre tout entier des irUéréls ipiritueli et moraux^ parmi lesquels il faut bien se garder de confondre un intérêt exclusif quelconque. »
a Pourquoi la prière aurait-elle ici plus d'efficacité qu'ailleurs? » demanderont les esprits qui ne voient pas de conciliation possible enlre une loi inunuable et la prière. « Parce que, — répondrons-nous, — c'est la loi du monde moral que tout élan extérieur est un atte vital et produit un accroissement de vie ; or, par quoi l'être immatériel pourrait-il se donner une vie individueUe plus forte, de plus larges et de plus hautes dimensions, que par ses élévations et ses élans vers son Créateur, par l'expression filiale souvent renouvelée de son amour, de sa confiance, de sa reconnaissance, de son admiration, de son respect!— Quelle incompara^ble vigueur ne donnent pas à l'âme ses efibrts pour embrasser Tœuvre univer-
LA FORCE MORALE. 40f
selle^ pour y distinguer son rôle^— quelque humble qu'il soit, — raccepter avec une résolution empressée et flère, et s'emplir des sentiments et des inspirations saines et fécondes qu'une telle contemplation engendre d'ellemême!— Par quoi aussi le bonheur moral^ dont la condition première est l'union entre lès hommes, pourrait-il se donner de meilleures chances d'actualité ou de prochahi avènement, que par un élan commun, — non de yœux séparés par l'égoïsme, machinalement émis et formulés peut-être dans un inintelligible langage, — mais de vœux confondus dans une même adoration, dans une expansion sympathique et fervente ! — Voilà les vraies prières; et à celles-ci jamais la Toute-puissance n'a fait défaut^ quelque naïve qu'en fût la forme, puisqu'elle les a toutes exaucées d'avance par Ténorme surcroit de vie qu'elle a attaché à la prière isolée, et l'inévitable progrès moral qu'elle a fait dépendre de la prière collective. Il est de la dernière évidence, en effet, que, danaces deux cas, et sous ces deux formes, — demander^ c'est obtenir. • Que l'on cesse donc de faire à l'Auteur de toute justice l'injure de croire que, pour la distribuer, il se soit plu à attendre l'instant précis oii on la lui demande. Avonsnous assez montré que ses voies sont plus grandes et ses moyens plus sûrs?
40t QUATRIÈME PARTIE.
Et en combien d'autres points cette justice préroyante ne se signale-t-elle pas en traits éclatants! Voyez Tadmîrable corrélation qui, pour la société comme pour FindÎTidu, a été établie entre le juste et VutiU (4).
Gomme il était indispensable au progrès que la société fût sans cesse sollicitée à (aroriser par ses institutions te déyeloppement parallèle du bUn^Ire matériel et du hien^tre tnaral, et que Tun des deux ne pût jamais rester longtemps en arrière, la loi la plus simple a d'avance uni ces deux déyelqipements entre eux, mais à une condition expresse, c'est que, dans un milieu social donné, il n'y eût d'exclusion pour aucim intérêt; dans ce cas, mais dans celui-là seulement, le juste et Vutile peuvent toujours se servir de contrôle l'un à l'autre. En toute question sociale d'une généralité suffisante, on peut donc toujours choisir entre ces deux points de vue celui que les circonstances présentent avec le plus d'évidence, et déclarer avec certitude que la mesure qui satisfait le mieux au point de vue choisi est aussi celle qui par là même satisfait le mieux à l'autre. Voici deux partis proposés :
(4) On rencontre à diaqae pas de cet corréUtionfl intimes, gages de rharmonie et de Téquilibre futurs. Nous avons déjà signalé celle qui relie le beau au «rat, — les périls de Vdmc aux aberrations de Vesprit, etc. Bientôt nous relierons aussi le droit au devoir.
est-on sûr que celui-ci est le plus utile à un ensemble d'intérêts... On peut sans hésiter assurer qu'il est le plus juste. A-t-on à se déterminer au contraire au point de yue de la justice... tel parti est démontré le plus ju^lf^ — qu'on l'adopte aussitôt sans s'inquiéter de son utilité; elle est sûre.
On conçoit combien cette corrélation s'élargit et combien de difflcultés internationales elle est appelée à trancher^ à mesure que les rapprochements de peuples à peuples multiplient entre eux des intérêts communs; Jusqu'ici elle a été surtout applicable aux intérêts intrinsèques de chaque nation en particulier^ toutes les fois que ces intérêts ont pu être considérés dans leur ensemble ; mais elle tend de plus en plus à amener à un ensemble sui)érieur les intérêts généraux de l'humanité tout entière ; et rien n'est plus propre que son précieux ascendant à détruire cet égoïsme collectif^ ce faux patriotisme qui, en isolant les peuples, entrave leurs progrès moraux et matériels, et contre lequel la conscience moderne commence à protester si hautement.
Ce qui est d'une vérité absolue pour la société,— dont
tous les intérêts doivent nécessairement se ramener à des
considérations matérielles et morales purement terrestres, —est vrai aussi pour l'individu; mais la logique
veut^— et cela ressort de nos démonstrations précédentes^ — que, la destinée indÎTiduelle se divisant entre ce inonde et un autre, la loi de réciprocité entre le juste et Futile ait ici besoin de trouver son complément dans des considérations relatives à cet autre monde. Et l'on doit remarquer que, cette question étant la seule où la balance étemelle peut trouver ou ne pas trouver son équilibre sur la terre, on arrive ici à une autre démonstration directe de l'immortalité restreinte aux cas où la justice l'implique. Il résulte de ceci que, pour l'individu, l'utilité immédiate et personnelle ne peut servir de critérium au sentiment du juste que s'il étend ce point de vue à tout Tensemble de sa destinée.
En face de cette destinée dont il a été jugé digne de rester le maître, l'homme doit donc cesser de se croire "coupable d'un irrespectueux orgueil, lorsqu'il reprend devant son Créateur la libre attitude pour laquelle il a été créé. — Il doit reconnaître que la Toute-puissance ne se plaît ni à régner sur des esclaves, ni à prolonger une tutelle apparente au delà de sa nécessité, et que ce n'est pas pour réduire la liberté, à un humble et timide emploi qu'elle a mis aux mains de sa créature le noble instrument qui seul peut l'améliorer, la relever, la grandir. Il est passé, le temps de l'obéissance passive, de la morne
résignation^ ou de la réyolte insensée contre une souveraineté incomprise ; et le temps qui s'approche^ celui qui doit succéder à cette périô&e de transition .et de trouble qui voit Tordre social chercher^ au milieu d'a^tations sans but^ à se constituer avec d'inconciliables éléments^ — c'est le temps de la foi communey le temps de Yaction, dragée de toute entrave^ hardie et confiante^ intelligente de sa cause et de sa fin^ accomplissant^ sous Tdlil indulgent qui lui a tracé sa voie^ la première et la plus rude phase de son mouvement immortel.
Hais il faut avant tout que l'homme sente sa valeur et en conçoive une légitime fierté; il faut qu'à son Créateur ou à la société il ne craigne pas de dire : a Je ne veux plus rien devoir au hasard^ à la tolérance^ à la pitié^ à la faveur; je ne veux plus, dans l'œuvre commune, d'autre place que celle qui m'est légitimement acquise par mes bras ou mon intelligence, par mes services matériels ou moraux. Das ut dem; facis ut faciam (1). Plus est incontesté et complet mon droit de vivre inutile, moins je
(I) J*aimeraîs h voir modifier a'msî Fantique formule du droit romain. Ne serait-il pas plus moral et plus conforme à la saine appr^iation de U réciprocité des droits que la priorité fût restituée à Texpression du droit d'autrui? L*égoIsme cesserait peut-être alors de se croire autorisé à se placer toujours en première ligne.
406 QUÂTRIÈiilE PARTIE.
coDsentirai à user de cette liberté^ — la seule dont je ne veuille pas. Si aucun contrat ne me lie, c'est moi qui saurai m'en imposer un moi-même ; car ma dignité me défend, à quelque mouvement que je prenne part, de rester jamais en arrière, b
Est-il besoin de dire qu'un tel langage admet et con* sacre toutes les positions sociales, et commande à chacun de rester dans la sphère de son utilité, ou de ne l'échanger que contre une sphère plus haute? — Ce serait s'abandonner soi-même, et de plus abandonner son poste, que de ne pas accepter résolument la mission spéciale que confeip à chacun la position que le sort ou ses efforts lui onASite. Qu'il en comprenne les obligations, et ne laisse à personne le droit et le devoir d'en user mieux que lui. 11 ne serait conforme ni à la justice ni à la raison que, dans toute question où la personne intervient, ses droits ne figurassent pas au même titre que les droits opposés. Sans doute il est toujours bon que la volonté corrige d'avance la tendance natureUe à la partialité en faveur de soi-même par l'équivalent en parti pris contraire; mais faire plus, ce serait supprimer, dans
les conditions de l'équilibre social, Tutile et nécessaire
contre-poids de l'intérêt individuel; ce serait rappeler la lulelle sous une nouvelle forme. Ainsi compris, le senti-
ment penonnel^— bien que le mot soit en cause et puisse triompher^ — est toujours essentiellement empansif, puisque c'est au dehors^ au permanent foyer de la yérité et de la justice^ qu'il demande ses inspirations et ses lumières : a l'espèce est^progressive; son bien-être général doit aller croissant^ et tous contribuez à cet.accroissement dans la mesure de yos forces^ de yos lumières, de vos services; il est juste que vous preniez à ce bien-être une part proportionnelle et croissante. Votre avoir est le résidtat d'une occupation antérieure et régulière, ou de votre travail et de celui de vos asc^idants, il est juste que vous en jouissiez pour en faire l'usage le plus intelligemment utile à vos semblables et à vous, — usage qui a sa raison d'être et son rêle nécessaire et tout préparé dans la position que vous donne la possession même de cet avoir (1). »
(4) Le progrès des mœurs amènera sans donte une pratique que la société ne peut pas exiger, mais qu'une autorité plus haute,— celle de la conscience, — devrait imposer aux pères comme le plus strict de leurs devoirs, aux fils comme le premier de leurs droits : c'est la justification claire et complète de tous les titres d'une possession quelconque, au moment où elle se transmet d'une génération à l'autre. G^est une sécurité d'honneur qui manque aujourd'hui à un grand nombre de fortunes*
Riea ne serait plus contraire à la saine notion de la condition actuelle derbomme et des desseins de la Toutepuissance^ qu*un irrationnel dédain pour des biens qui n'auraient pas été mis à notre portée si leur acquisition et leur possession ne pouvaient toujours s'allier avec l'acquisition et h, possession de biens plus précieux. La vie terrestre perdrait l'un de ses sens essentiels^ si on ne la considérait que comme une pénible épreuve^ conune la préparation douloureuse,— imposée ou méritante,— d'une autre vie. Nécessaire à la période de dénûment et de résignation, une telle conception voit décroître sa valeur morale à mesure que diminue sur la terre le rôle de la douleur physique. Aucune des forces que l'homme développe au dedans et au dehors de lui n'est faite pour resterj sans emploi, parce que chacun de ses résultats devient un agent de moralisation d'autant pltis puissant quej par son abondance, il peut étendre et généraliser davantage ses bienfaits. Il s'agit seulement, — et nulle règle générale ne peut ici suppléer pour l'âme aux inspirations et à l'exercice direct de Yinstinct de sa conservation convenablement raisonné, -- il s'agit pour chacun d'observer la mesure qui, loin de nuire à la vitalité de son être immatériel, peut lui fournir au contraire un utile aliment. Partout où le plaisir est réellement expan-
sify il est moralement bon ; sa légitimité d'ailleurs est établie par la loi naturelle^ qui permet au travail de transformer tous ses produits en jouissances; le plaisir est la récompense actuelle de Futilité, et la réciprocité l'ennoblit en le multipliant : « en faisant jouir vos semblables de votre travail ou de vos services, vous acquérez devant vous-même le droit de jouir des leurs. »
Hâtons-nous cependant de rappeler l'admirable compensation que la prévoyante Équité a d'avance établie dans la distribution des biens de ce monde : il reste un bien plus grave danger moral à courir pour ceux à qui le plaisir prodigue ses séductions, que pour ceux qui, sans le connaître, consacrent à un pénible travail leur passage entier sur la terre. Qu'il est facile à ceux-ci de ravir à cette terre une vie qui n'a été qu'un long sacrifice, s'ils savent préserver leurs simples intelligences des haines qui les enveniment, ou des poisons qui les éteignent!
a Patience et courage, pauvres retardataires du mouvement social; vous ne verrez pas tous sans doute le temps où vos pareils naîtront enfin à la vie saine, au travail modéré, — partagé entre l'activité du corps et celle de l'intelligence; mais ils vous suivront de près, ce sont vos fils ou les enfants de vos fils ; ils vous touchent assez
pour qu'au milieu de toi durs lalieurt tous aimiez à sourire à leur ayenir^ en portant toi regards yers le séjour plus heureux où tous les devancerez. -^ Tout ce mou* yement d'idées qui se fait autour de tous et que yous yojes sans le comprendre, toutes ces inyentions modernes, toutes ces machines inconnues que yous êtes tentés de maudire parce qu'elles yiennent remplacer yos bnis^ -* c'est le rachat de vos entants ; c'est ce qui leur permettra, — quand un ordre nouveau aura succédé à ce long moment d'attente générale^que nous traversons, — de prendre une moins humble place au grand atelier, d'y mettre en jeu d'autres forces que celles que vos corps y prodiguent, d'y connaître plus d'intelligents loisirs, et de moins courtes joies. »
Hais cet avenir lui-même foit pressratir au moraliste des dangers qu'il cherche en vain à prévenir. 11 jette un coup d'œil inquiet sur les temps futurs, et n'y rencontre pas ces remèdes éi^rgiquês qui, dans le passé, venaient combattre en l'homme les molles et lâches tendances de sa nature animale. La guerre est le plus souverain de ces remèdes ; aussi, perdant de vue ses côtés alQigeants, le moraliste se prend à regretter ce mal à ses yeux nécessaire qui, durant tout le cours des siècles écoulés, a
plus OU moins été Tétat nonnal et ininterrompu des so* ciétés et des empires^ et qui seul parait y avoir entretenu la tradition et le foyer des plus mâles vertus. Par quoi la période industrielle aux débuts agités de laquelle nous assistons^ et qui tend avec la dernière évidence à faire succéder sur notre globe la paix à la guerre^ ~- par quoi cette période d'apaisement et de calme remplacera-t-elle les puissantes excitations qui si longtemps ont fait naître, . au sein des âmes les plus vulgaires, l'amour du danger, le mépris de la mort, le complet oubli de soi, et cette suprême expansion que Ton nomme rhéroîsme|! ^A cela, il n'y a qu'une réponse, mais elle est péremptoire ; c'est que, comme toutes les choses qui ont eu leur nécessité et qui ne l'ont plus, la guerre doit cesser, du moment que la raison, — assez générale et assez forte pour imposer à la passion ses arrêts, — la réprouve et la déclare hautement injuste; car dès lors, en vertu de la loi de corrélation que l'instinct avait appliquée jusque-là en sens inverse, elle cesse d'être moralement utile (1). En vain s'eflbr-
(4) Rien ne le démontre mieux que les procédés de la stratégie actuelle. Du moment que la guerre en vient à n*être plus qu^uoe froide question scientifique ayant pour but de faire k distance, et le plus rapidement possible, le plus grand nombre possible de cada-
ceraitron de mainteair contre la justice un stimulant qu'elle n'autorise plus.
Toute la question est de chercher à tirer du régime nouveau un stimulant équivalent^ — et supérieur en moralité sinon en énergie^ — à celui qui disparait avec le régime épuisé. On l'aura trouvé le jour où l'on sera parvenu à montrer à l'homme qu'il est un sacrifice qui peut le rendre plus réellement et non moins héroïquement utile à ses semblables que le sacrifice de son sang : c'est le généreux el difficile sacrifice de toute opinion exclusive,
Mais^ sur ce nouveau champ de bataille comme sur l'ancien^ il faut que l'exemple parte de haut. Pour que le noble enthousiasme du bien^ — la nouvelle valeur morale, — gagne de proche en proche tous les rangs sociaux, il faut d'abord qu'il s'allume parmi les plus élevés. C'est là que ce qui a été jusqu'ici un principe de division et de discorde peut devenir un guide utile. Car c'est le plus souvent quelque progrès — moral, intellectuel, ou même matériel — déjà réalisé, qui crée^ entre un certain nombre d'hommes, cette solidarité, cet esprit aristocratique et exclusif dont la vanité sait tirer un
vres, — elle proclame elle-même sa déchéance, car elle ne peut plus inspirer que Texécration et le dégoût.
LA FORCE MORALK. 443
si grand parti. Quelle est en effet la très-spécieuse excuse qu'invoquent^ dans leurs distinctions et leurs dédains^ toutes les coteries sociales, politiques et religieuses? — C'est le côté incontestablement bon que présente, en chacune d'elles, leur principe de cohésion. Rien n'est plus légitime assurément que le désir de conserver une conquête utile. Mais pourquoi s'appliquer à définir cette conquête en termes destinés à Tempêcher de se généraliser? Pourquoi mettre un soin jaloux à la restreindre et à la conserver isolément, au lieu de se réunir pour étendre et conserver touies les conquêtes en commun? — Conciliées et mises en faisceau, elles deviendraient, pour rapprocher, un principe aussi puissant qu'elles l'ont été jusqu'ici pour désunir.
Qu'est-ce que la patrie? Est-ce tel ou tel maître, telle ou telle secte, telle ou telle caste?— Non; car sous un nom mensonger, ce serait la servilité, l'intolérance, l'exclusion, et,— au fond de tout cela, — l'intérêt personnel. La patrie est la totalité des hommes qu'unit les uns aux autres un système commun d'institutions politiques. Aimer sa patrie, c'est désirer pour tous ceux qui la composent la plus grande somme possible d'avantages matériels, intellectuels et moraux ; et ce n'est pas faire preuve d'un tel amour que d'opposer à la vulgarisation de chacun
de CM arantagM des barrières et des conditions d'admission qui en rétrécissent Taccès.
Quelle que soit notre patrie^ composons-nous-en donc une image idéale avec tous les mérites spéciaux^ tous les traits disUnctifs qui représentent ses conquêtes partiellement réalisées^ et ses hautes aspirations; que^ deyant cette image abstraite, chacun de nous abjure et sacrifie rétroit sentiment de Tanité qu'il mettait à se parer de l'un de ces mérites, et s'engage à contribuer, dans la mesure de ses forces, de ses aptitudes et de ses moyens acquis, à la réalisation de cet idéal, c'est-à-dire à la généralisation progressive de toutes les conquêtes de rintelligence et de l'Ame, de toutes les conditions du bienêtre nécessaire au corps. Ainsi, en tout ordre d'idées, aux principes isolés, aux questions de doctrines et de personnes qui divisent la société en autant de camps hostiles et d*irréconciIiables partis, se substituera la féconde influence d'un principe indivisible et impersonnel; et, en donnant au grand nom de patrie une signification plus large, ce nouveau principe de cohinon ne le dépossédera pas de son puissant attrait sur les âmes. — Mais pour que ce sentiment n'engendre pas au dehors les rivalités et les discordes qu'il doit apaiser au dedans, il importe que l'énergique refus, fait par la con-
science indiyiduelle^ de coopérer au triomphe de tout intérêt national exclusif^ crée et fortifie au-dessus du patriotisme lui-même un autre sentiment^ — heureux germe de paix générale^— 'qui prépare entre les direrses fractions de l'humanité les liens destinés à constituer son unité morale et religieuse.
Dans rêtre collectif^ non moins que dans Têtre Indi- Tiduel^ la liberté remplit un office intellectuel et moral d'une importance capitale. L'absence de liberté entrare tous les progrès de Tintelligence ; et ce n'est que par le conflit des libertés individuelles et la limitation naturelle qui en résulte que la société Toit peu à peu se substituer^ panni ses membres^ le type moral au type animal primitif. Cette assertion n'aura bientdCplus besoin de preu- Tcs; car^ bientôt sans doute^ il n*y aura plus une seule question sociale de quelque importance qui^ après avoir été agitée sous toutes ses formes^ après avoir donné lieu aux plus laborieux essais^ ne trouve enfin une solution simple et satisfaisante; et si l'on examine alors l'ensemble des solutions obtenues^ nul ne pourra méconnaître la vertu souveraine du principe unique qui les aura toutes fournies. La société a donc le plus grand intérêt à faire de la liberté individuelle la base de toutes ses institutions
416 UIIATRIËME PARTIE.
et rénergique ressort de toutes ses évolutions et de tous ses progrès. Mais^ de même que, dans l'être individuel^ rharmonie des forces actives dépend de leur subordination rationnelle, — de même, dans l'être collectif, les forces matérielles doivent être subordonnées aux force, morales; et la liberté alors fournit elle-même à la répression du mal des ressources d'autant plus légitimes et sûres qu'elle préside plus souverainement au développement du bien. Précisons davantage ce point important. En tout être doué de vie, l'harmonie peut s'obtenir de deux manières : soit au moyen d'une intelligencr pourvoit à des besoins matériels (c'est le type généra, que la nature adonnéàranimalité);— soitau moyend'un intelligence dirigée elle-même par une âme sensible et motrice (c'est le type humain dans sa plus haute expression). Ces deux moyens d'obtenir l'ordre sont également applicables à l'être collectif; mais jusqu'ici la première de ces formes est la seule dont les organisations temporelles aient cherché à se revêtir. 11 est bien évident cependant que si Tune des deux formes contient la vraie garantie de l'harmonie, de la grandem* et du bonheur d'une société, — c'est la seconde; elle est seule normale, et toute autre, — bien que très- durable, — ne doit être considérée que comme
LA FOnCE MOHALK. 417
transitoire. Si cette forme était une fois réalisée^ la liberté n'aurait besoin ni d'être décrétée ni d*ètre soumise à des mesures préventives^ elle existerait et se corrigerait partout d'elle-même ; Vàme sociale serait instruite par sa sensibilité propre des blessures et des déchirements que le moindre excès de liberté partielle peut faire subir à la liberté générale. Hais^ pour qu'une telle forme passe de la théorie à la pratique^ une condition préalable est in* dispensable^ c'est que cette forme sociale soit appelée et ^terminée par une foi commune qui^ embrassant dans jn pomt de vue universel la politique comme tous les autres ordres d'idées^ lui assigne son rang relatif^ lui fournisse ses bases et précise à l'avance la nature et l'emploi de tous ses ressorts.
Observons aussi que la force de cohésion nationale, ou la pidssance de l'État, peut être produite par deux modes . d'agrégation très-différents : l'un est une coercition imposée, l'autre urie convergence volontaire. — Le premier ^e ces modes, bien que longtemps ut le, est toujours précaire; le second seul est normal et vivifiant pour l'âme individuelle; le progrès moAl ne saurait même avoir une autre formule. Ce principe de cohésion réside dans une double progression qui ne se manifeste dans le passé qu'à l'état irraisonné et pour ainsi dire instinctif,
ils QUATRIÈME PARTIE.
et qui, pour acquérir une force d'entraloemeot et une rapidité croissantes^ ne réclame plus qu'une appréciatioD saine et claire de l'utilité réciproque que la todité et Vindiviéu doiyent avoir l'un pour l'autre. Nous aTons d^jà caractérisé ailleurs la progression eoUectivt : c'est la tendance des formes politiques à se modifier de manière à sauvegarder de plu9 en plus les intérêts généraux de l'individu. La progression manifestée, dans la suite des temps, par Yindividu est la tendance croissante à sauvegarder les intérêts de son âme par les senrices qu'il rend à la êociiU. De cette double progression une fbis bien comprise natt, pour la société et pour l'indiTidu, un devoir tout tracé.
Le devoir de la société est de chercher à garantir à chacun de ses meinbres ses biens les plus {Mrécieux, en fournissant à son être les meilleures conditions possibles de développement et d'expansion. Son but est de ne laisser en souffrance aucun des désirs légitimes que la terre peut satisfaire, mais en élevant sans cesse la éphère des désirs, de façon qu'à chaque époque corresponde une expressltm nouvelle de cette provocation à l'expansion extérieure, de cette révélation d'une autre vie, qui jusqu'ici a été surtout la douleur, et qui sera de plus en plus dans Tavenir l'insuffisance du bonheur.
\je devoir de Tindividu est d'acquérir et de maintenir, par ses actes et ses services, son droit de contrôle sur les institutions locales ou générales qui sont de son ressort; et, dans le cas où quelque garantie de vitalité viendrait à y manquer à Tâme individuelle, de contribuer, dans la plut haute mesure de ses forces, à conquérir ou à restituer, à ses concitoyens et à lui-même, les conditions reconnues utiles au développement moral.
Afin que Ton ne puisse se méprendre sur la nature de ce devoir, et qu'on en apprécie l'extrême utilité, je dois compléter ici ce que j'ai dit ailleurs du rôle normal et de l'importance nécessaire de l'individu dans l'État.
La liberté de l'individu tendant toujours en tout état social, — quelque éloigné qu'il soit de sa perfection, — à n'avoir d'autre limite que la justice, la pression constante exercée plus ou moins sciemment sur la société par ce besoin impérieux et légitime détermine le progrès plus ou moins rapide et régulier des institutions. Cette force lente et sûre agit d'une manière latente au-dessous de toutes les vicissitudes sociales. En effet, dans tout orga-> nisme, c'est de 1 appareil sensible que l'appareil moteur reçoit les avertissements qui doivent servir de guide à son activité ; et ce n'est que de l'interversion de cette disposition normale que naissent les rétrogradations et les
déperditions de force. Or^ dans l'orgaoîsme social^ l'appareil sensible est représenté par l'individu ^ et l'appareil moteur par l'État; c'est donc de l'individu exprimant librement ce qu'il sent que doit régulièrement partir l'iniative sociale. C'est de ce droit primordial que doivent dériver tous les autres; ceux-<:i sont toujours rectiflables et temporaires; lui seul est normal^ constant et inaliénable^ car il émane de la propriété de sentir^ laquelle prime évidemment la faculté de vouloir, personnifiée dans rÉtat. L'individu peut et doit, pour l'avantage commun, consentir à donner une forme vivante à cette volonté, et s'y soumettre ; mais la nature et la morale lui interdisent de se dessaisir volontairement du premier de ses droits, — dont l'indispensable fonction sociale fait en même temps un devoir,— celui d'exprimer ce qu'il sent. Encore faut-il cependant qu'il sache discerner et exprimer les diverses affections de sa sensibilité physique intellectuelle et morale, et que, pour que l'expression n'en soit pas dangereuse et subversive, il puisse déterminer luimême la limite que la justice et la vérité lui imposent. — A cette double nécessité correspond celle de Yinstruction et de VéducatioUj — point capital, — agent essentiel de moralisation, —qui doit nous arrêter un instant, — mais un instant seulement, car je me tromperais fort si ce que
j'ai à en dire ne ressortait pas déjà^ avec la plus complète évidence, de tous les principes émis dans ce livre.
D*où vient que renseignement le plus généralement répandu jusqu'ici, parmi les masses populaires, a été celui-ci : a Souffrir, se taire, et espérer?» C'est qu'il eût été iinprudent et dangereux d'y répandre d'autres enseignements. Le maintien de l'ignorance était, pour les gouvernés non moins que pour les gouvernanls, une sorte de nécessité sociale. Dans toute société en effet où le fondement dogmatique de la morale peut être ébranlé par les progrès de l'intelligence, l'instruction populaire est plus funeste qu'utile, car elle a pour résultat assuré de confondre dans le même discrédit la morale et le dogme ébranlé qui lui senait de base. Du jour, au contraire, où le fondement dogmatique de la morale est transporté au delà de tous les progrès possibles de l'esprit,— mais dans le prolongement de la direction constatée de tous ces progrès, — la propagation des lumières, l'accélération du mouvement général des intelligences, deviennent des conditions d'ordre social que l'intérêt et le devoir imposent à titre égal aux gouvernements, puisque chaque progrès intellectuel rapproche la science de la foi, et que, dans l'individu, toute connaissance acquise a pour consé- ((uence un progrès moral. Ainsi comprises, l'éducation
et rinstruction (!), à tous leurs degrés, ne doivent plus être qu'une seule et même chose, c'est-à-dire Tampliflcation plus ou moins étendue d'un principe unique ; — principe aussi simple et aussi compréhensif que possible, puisque, partant de l'âme indiyiduelle, il rayopne en tous sens Jusqu'à l'infini, embrassant virtuellement dans son orbe sans limites tout ce que la connaissance de l'être fini a pu et pourra jamais atteindre (3).
A côté et au-dessus de ce puissant agent de moralisation, la nature aidée par la société en place un autre bien plus efficace encore. Je l'ai indiqué déjà bien des fois, et
(1) Combien paraîtront étranges aux générations futures les tours de force accomplis de notre temps pour concilier Tancienne et immuable éducation religieuse avec les exigences de rinstruction moderne! On n'y parvient, — par un prodige d'illogisme, — qu'en habituant les jeunes intelligences à considérer* comme parallèles deox lignes diamétralement divergentes.
(2) Voir ce que j*ai déjà dit de Téducaiiou à propos de la mémoire, (pages 191 et suivantes) : Que les intelligences élevées ad(»plent notre doctrine» et un livre sur l'éducation suivra bientôt celui-ci. Que de plumes, d'ailleurs, se disputeraient l'honneur d'écrire un tel livre, le jour où l'on aurait enûn compris que le plus énergique besoin des temps modernes est une éducation fondée sur de nouvelles bases! Jusque-là la révolution, commenr>ée dans l'ordre politique, cherchera vainement sa voie. C'est dans l'ordre religieux qu'elle doit trouver le complément qui lui manque ; mais c'est l'éducation seule qui peut y préparer les jeunes générations.
le lecteur doit s'attendre à le trouTer ici comme Tinéyitable concluBion pratique delà partie morale de ce livre. — Je teux parler de la famille.
N'est-ce pas en effet à la description de cette admirable conséquence de la création de l'homme et de la femme que doivent converger et aboutir toutes les données terrestres du grand problème dont la solution universelle est dans ce mot : le bonheur progressif; — puisque la famille^ dans ses conditions normales^ est le résumé complet de toutes les Joies, vivifiantes, assurées, progressives, que la terre peut fournir à Tâme, — ^ et qu'elle ne se décompose et se renouvelle que pour établir, entre ce monde et un autre, ces précieux liens que tend l'amour et que la foi fortifie?
Peut-être, dans mon désir de rendre évidente aux yeux de l'homme la liberté absolue dont son Créateur a voulu le laisser Jouir, ai-Je trop refoulé Jusqu'ici les sentiments d'amour et de reconnaissance à l'expression desquels se prètetit si peu les termes abstraits dont Je me suis servi. Mais ne devais-je pas, pour compléter la notion de ce Créateur, attendre que sa plus belle œuvre, arrivant en son lieu, m'en fournit d'elle-même les moyens? Celui-là seul en effet peut posséder cette notion au degré le plus complet qu'admette l'intelligence humaine,--celui-là seul
4i4 gUATRIÈMC PARTIE.
est capable de connaitre et de seotir un ardent amour pour la Puissance dont il tient Tètre^— qui a pu apprécier le bienfait de la vie par les pures ivresses et les admirables combinaisons de sentiments que contient en germe l'union de l'bomme et de la femme.
Ainsi se trouvera comblée cette énorme lacune que chacun a pu remarquer dans mon étude des manifestalions de l'âme. Je n'y ai pas donné place en effet à la plus importante de toutes : l'amour proprement dit, - non plus qu'à la plus naturelle et à la plus douce : la tendresse et le dévouement de la mère et du père pour les êtres qui leur doivent l'existence. Par cette omission préméditée^ j'ai laissé le champ libre à ceux de mes lecteurs qui ont pu observer qu'il n'y a guère que les natures exceptionnelles chez lesquelles l'expansion trouve à se développer dans Visolement, par Tun des attraits que j'ai définis. A cet isolement qui^ pour la femme peut-être plus encore
que pour l'homme^ engendre inévitablement la tendance
à une égoïste concentration, le remède souverain est cette indissoluble union qui fonde la famille. Le mariage^ — tel qu'il est de nos jours,— pèche en trop de points pour (|ue ce remède agisse dans tous les cas. Tel qu'il est cependant^ il est rare qu'il n'amène sans effort, par la douce et naturelle influence de ses effets quotidiens,
rextioction progressive et quelquefois radicale de Tégoisme.
Un exemple vulgaire me servira^ dans le chapitre suivant^ à faire apprécier cette influence ; car^ ainsi que je l'ai déjà fait ailleurs^ je crois bon d'éclaircir ici le prin* cipe par le fait.
Combien le mariage serait plus efficace encore s'il se contractait sous l'inspiration de sentiments desquels l'égoîsme serait déjà écarté ! Rien ne le prouve mieux que le terrible dilemme auquel viennent se heurter tous les moralistes^ sans pouvoir lui trouver une solution : Au point de vue de la liberté et du bonheur individuel des époux^ l'équité exige^ dans certains cas, la dissolubilité du mariage; au point de vue des intérêts matériels et moraux des enfants qui en sont nés, ce que l'équité exige impé* ricusement, c'est l'indissolubilité.— II n'est aucun moyen de trancher cette difficulté, tant que Tinstitution du mariage ne se place pas à une hauteur d'où les regards de l'homme et de la femme puissent dépasser les étroits horizons de la terre; et,— disons-le en passant,— rien n'est inoins fait pour donner au mariage sa haute signification morale qu'une doctrine qui semble bannir des destinées de l'âme, après cette vie, toutes les affections humaines.
Placez-vous à cette hauteur, vous tous qui songez à
426 QIATRIÊME PARTIE.
unir Totre exittence à une autre. Qu'il ne s'agisse plus d^une union transitoire dont tous derez peut-être apprécier d'autant plus les liras qu'ils se prêteront datantage à Feitension et au relAobement. L'homme en quête d'une fenune agiraitril arec la légèreté, -^ la cupidité^ devraisje dire^ ~ qui le guide d'ordinaire dans cette recherche, s'il se disait : c Ge n'eèt pas pour cette yie seulement qu'il me faut une compagne ; les quelques années que nous aurons l'un et l'autre à passer sur cette terre ne sont qu'une courte période accordée à nos Ames pour se dilater à l'aise au sein d'un bonheur calme et pur, foire naître d'autres Ames au même bonheur et river entre elles et les nôtres les douces et fortes chaînes qui reformeront ailleurs notre groupe d'heureux. » Gardons-nous d'en douter, le jour n'est pas loin où un tel langage, — toujours plus ou moins ébauché dans l'Ame féminine,— ne paraîtra plus étrange dans la bouche d'un homme; et du jour où ce noble et prudent souci préoccupera les jeunes flmes, toute union sera précédée d'une si attentive étude réciproque, les considérations qui l'emportent aujourd'hui paraîtront si secondaires, et l'éducation générale tendra si énergiquement à les écarter, que la' triste question du divorce sera peu à peu résolue par l'inutilité même de la poser.
LA FORCE MORALE. itf
Alors aussi une situation toute nouvelle aura succédé à celle qui tend si déplorablement à s'aggraver de nos jours. Je veux parler de cette désastreuse abdication du premier et du plus rigoureux de leurs devoirs que les exigences de la raison moderne imposent en quelque sorte à la plupart des pères. En présence des respectables scrupules religieux des mëres^ ils se voient forcés d'abdiquer la haute direction morale de leur famille^ sous peine de contraindre leurs lèvres à professer des principes dont leur intelligence^ — tout en en reconnaissant Futilité^ — ne peut admettre la forme. Paut-il s'étonner des conséquences d'une telle anomalie? — En est-il de plus propre à ouvrir une porte aux mauvais penchants, à frayer la voie au désordre, à élargir enfin de jour en jour, entre la famille et son chef, une distance qui équivaut bientôt à une séparation? — Une seule chose peut restituer au père de famille son indispensable rôle, c'est rintroduction, parmi les pures tendresses du foyer, d'un dogme religieux commun aux deux époux qui puisse à la fois fournir à Fâme et à l'esprit une délicate et substantielle alimentation. A de telles transitions une prévoyante distribution naturelle a d'avance pourvu. L'âme de la femme reste fixe et stable dans ses tendances, mais son esprit est mobile; l'esprit de l'homme est plus
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constant et plus ferme^ mais soq âme a des tendantes moins accusées. Or, en tout dogme religieux, il y a deux choses, l'une qui concerne Tâme, l'autre qui concerne Tesprit : c'est le ienliment et la forme. Que le sentiment reste, et l'âme de la femme sera satisfaite; que la forme soit rationnelle, et l'esprit de l'homme s'y fixera. 'Le mariage seul peut aussi résoudre une difDculté qui a dû se présenter plus d'une fois à l'esprit du lecteur de ce livre. J'ai montré les dangers moraux que pouTaient introduire, même parmi les rêves de bonheur dans une autre existence, les trompeuses inspirations de l'égoïsme liabile à se modifier, à se travestir, à se rendre méconnaissabie, à (aire oublier à l'âme le rôle utile et actif qui doit, en ce monde, entretenir et multiplier ses forces. — Entourez-vousd'étres que vous soyez plus heureux d'aimer que vous-même, et, sous la réserve de vos devoirs généraux, proposez pour but à votre activité Tamélioration, sous toutes ses formes actuelles et futures, du sort de ces êtres. Ce ne sera plus votre égoïsme qui vous inspirera, quand vous travaillerez à leur bonheur moral, à leur développement intellectuel et à leur bien-être; quand, jouissant de leur présence et de votre amour pour eux, vous transporterez en idée dans une autre vie cette présence et cet amour; quand, les ayant perdus.
votre âme fixera ses vœux sur le séjour où elle doit les rejoindre^ en continuant à se dévouer ici-bas à ceux qui doivent l'y suivre.
Avant de passer^ sur ce sujets à des idées moins générales, il me reste un mot à dire des préjugés que consacre à cet égard la souveraine actuelle du monde civilisé^ — Yopinion (i) — dont les capricieux arrêts modifient incessamment le code mobile de Thonneur.
En fait de responsabilité purement sociale^ l'opinion peut à la rigueur suffire comme guide de la conduite privée^ mais pour Fhomme seulement. Que ce guide serait trompeur pour la femme qui n'en connaîtrait pas d'autre !
(1) La tyrannie de Topinion vient d'être caractérisée en termes énergiques, mais h un point de vue trop exclusivement britannique peut-être, par M. John Stuart Mill, dans son remarquable opuscule On Liberty, Bien plus encore qu'à la liberté, Topinion fait tort à la morale. De plus en plus réduite k cette réserve prudente que Tœil inquisiteur de la société impose aux passions, la conscience moderne peut toujours, sous des dehors soigneusement maintenus à Tabri du blâme^ permettre les compromis les plus vils et sanctionner les plus féroces satisfactions de Tégoîsme. J'aime à croire que la morale qui ressort de ce livre me dispense, h cet égard, de détails plus précis, et sufBt pour opposer une réfutation implicite aux principales erreurs de l'opinion ; je me borne à en citer une seule, le duel, cet élrange anachronisme, ce reste irraisonné de l'ancienne croyance en un arbilre surfauraaio du droit.
iSO gUATniCllE PARTIE.
L'analogie des intérêts amène, entre les honunes, dans la plupart des drconstanoes, une certaine unanimité d'opinions d*oit résulte une force imposante très-propre à sauvegarder ces intérêts mêmes, en fUsant de leur violatioQ une questicm d'honneur. Mais les questions de mœurs qui confèrent à la fenune un r61e tout particulier créent, entre les sexes, des intérêts contraires. Tandis que, dans toutes les autres relations, l'homme même le plus égdste a intérêt à vivre au milieu d'hommes à qui l'honneur défend de faiblir, ici — au contraire — l'homme et la femme passionnés ont intérêt à vivre au milieu de femmes à qui l'honneur permet la faiblesse, -p* d'autant plus qu'en ces matières, de par la partiale et souveraine autorité de l'opinion, rien ne saurait atteindre el ternir l'honneur masculin, n en résulte une sorte de conspiration tacite ayant pour but de travestir, aux yeux de la femme, les lois les plus élémentaires de la morale, afin de les lui faire plus facilement enfreindre. On lui persuade que sa faiblesse la soustrait au joug vulgaire, et lui garantit l'impunité. Que de charmes l'irresponsabilité n*a-t-ellc pas pour l'égoïsme; et quel piège plus perfide et plus sûr pourrait être tendu sous les pas de la femme qui n'a pas compris sa valeur morale, la supériorité innée des tendances de son âme, sa haute mission en ce
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monde, sa qualité de guide et d'introductrice dans cette vie qui ne s'achève pas ici-bas ! — Qu'elle accepte l'humble rôle dont on lui dissimule les écueils et les revers, et bientôt cette irresponsabilité tant vantée en aura fait un jouet misérable que l'opinion, trop tard sévère, brisera sans pitié.
Femmes, daas l'intérêt même de votre vie mondaine, commencez par revendiquer hautement votre part de responsabilité. Cesi par là qu'il faut d'abord diminuer la distance sociale que l'homme a mise entre vous et lui. Hais ce n'est là que votre moindre rôle, et il serait loin de justifier le fervent espoir que fonde tout moraliste sincère et éclairé sur l'aide puissante que vous pouvez prêter à l'œuvre de l'avenir. — S'il vous sufût d'être bonnes et aimées pour accomplir à votre insu votre belle mission, que serait-ce si vous vous épreniez de ce rôle enfin compris et rendu plus facile par l'assentiment de la raison chez l'homme ! Puisse s'allumer dans vos âmes le noble enthousiasme des conquêtes à la foi, cette douce et ardente flamme qui doit amollir et vaincre la glaciale influence du matérialisme et de l'incrédulité !