PÉRIODES PRÉPARATOIRES DE LA FORMATION
DR l'inMVIDU
Je vais d'abord prendre encore pour sujet d'étude, à ce nouveau point de vue, l'animal le plus élevé, l'Iiorame; et je n'ai sans doute aucun besoin de dire qu'en tout ce qui concerne la vie organique, le choix de ce sujet, parfaitement indifférent d'aiUeurs, n'est déterminé ici que ' par le désir d'être plus aisément compris du plus grand nombre des lecteurs.
Les physiologistes placent l'homme à la tète de la grande classe des mammifères que d'autres nomment piliféreSy parce que l'un des traits distinctifs de cette classe est une peau couverte de poils. L'homme actuel est le seul, parmi tous les animaux de sa classe, qui
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naisse sans ce tégument, mais sa peau parait posséder, conmie celle des autres, la propriété de le produire (1).
Si l'on compare l'instant qui suit la naissance à celui qui la précède, on aura lieu de s'émerveiller de la métamorphose opérée dans c^ comi intervalle. Les organes de la respiration en présentent le siège le plus remarquable. Dès la première inspiration de l'enfant, il manifeste tous les phénomènes que nous avons décrits en parlant de la respiration de l'adulte ; la circulation du sang s'établit comme elle devra persister pendant tout le reste de sa vie, et au bout de quelques Jours le cœur s'est en tout conformé à ses fonctions nouvelles. — Quelle différence avec ce qui se passait lorsque le nouvel être vivait encore de la vie fœtale ! — Une des cloisons du cœur était percée d'un trou qui permettait une circulation appropriée à la privation d'air et à une nutrition parasite; le poumon était inerte, et les vaisseaux qui vont maintenant établir des rapports incessants entre le cœur et lui n'avaient jusque-là d'autre fonction que de lui ap-
(I) Rien ne me paratt plus loisible que de considérer le meconium comme composé des élémenls d'une enveloppe pileuse avortée et résorbée par rintestin du fœtus. La suite de ce cbapitre et le chapitre suivant éclairciront Tidée de cet avortement d*im appendice aujourd'hui inutile 4 Thomme.
porter les suc$ nourriciers dont s'est formée sa substance spongieuse. Un système admirable de communication faisait participer le fœtus à la vie de la mère; aucune continuité n'existait entre leurs vaisseaux capiUaires; une mystérieuse endosmose faisait passer de l'une h l'autre les éléments réunis du sang veineux et du sang artériel^ dans la forme et dans la mesure convenables pour que la nutrition du petit être fût complète^ et que la séparation pût s'opérer sans déchirements funestes.
On se tromperait fort si- l'on croyait que des précau' tions si minutieuses et de si étranges métamorphoses caractérisent seulement le court passage de l'état embryonnaire à la vie proprement dite. Si l'on suit rétrospectivement la série décroissante des divers états que présente l'embryon^ depuis le dernier mois de la gestation jusqu'au premier^ on assistera au plus singulier spectacle. *^ On peut spécialiser cette étude et la faire porter sur un seul organe. ~ Ce cœur, par exemple, que voici divisé en quatre cavités, groupées sous une forme générale à peu près ronde, par combien d'apparences n'a-t-il pas passé avant d'arriver à lademièreî Étudiez-le chez des fœtus de plus en plus jeunes; il vous présentera tantôt une forme allongée et très -contournée, tantôt l'aspect d'un tube creux, tantôt celui d'un cylindre plein.
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— Qu'ont été ces vaisseaux par lesquels s'opère, en dernier lieu, avec tant de régularité et de précision, la distribution du liquide vital? Ils étaient de simples anses naissant à la suite les unes des autres, de telle sorte que la partie courbe de chacune était comprise entre les deux branches de celle qui la précédait; les parties courbes se sont atrophiées, et les bi*anches se soudant les unes aux autres ont formé les vaisseaux.
En veut-on d'autres exemples? — L'appareil digestif, longtemps inutile, n'arrive à sa perfection que dans les dernières périodes de la vie intra-utérine; cependant, avant ce moment, certaines déplétions ont été nécessaires. — Qu'avait fait la nature pour y pourvoir? — EUe avait, au moment voulu, créé pour cet usage l'organe connu sous le nom de corps de Wolf; mais cet organe a cessé d'exister, dès qu'il a cessé d'être utile. — Que de fonctions transitoires déterminent ainsi l'apparition d'organes bientôt atrophiés! — De ces organes, les uns disparaissent entièrement, les autres laissent des traces qui ne servent plus qu'à témoigner de leur utilité passée. C'est une incessante instabilité dansjes rapports et les proportions entre les diflérentes parties du petit être en qui les conditions de la vie, pour arriver à leur expression dernière, semblent d'abord avoir eu besoi
de se détruire Tune l'autre. Avant de se décider à suivre une marche à peu près rectiligne, dans le développement d'un organe^ la nature parait hésiter et procéder par tâtonnements; elle abandonne un point pour porter sur un autre sa puissance formatrice, puis elle revient sur ses pas et imprime un perfectionnement rapide à ce qu'elle a longtemps laissé en arrière. De cette marche irrégulière il résulte, — et c'est là le seul point qu'il m'importe de bien établir, — il résulte, dis-Je, les diversités les plus grandes dans V apparence générale que présente Vemhryon à ses différents âges. Qui reconnaîtrait, par exemple, l'embryon humain à ce moment de sa formation où il offre tous les traits d'un phoque? Aussi est-elle déjà ancienne (1) cette opinion, dont il n'est plus permis de douter aujourd'hui, que tous les animaux, y compris l'homme, traversent, dans les transformations de leur état embryonnaire, tous les degrés auxquels s'arrête le développement définitif des animaux qui leur sont inférieurs. Pour n'en citer entre mille qu'un exemple, parce qu'il montre dans un détail de l'organisme une conformité singulière à deux échelons bien distants de la série animale : le foie du fœtus d'un vertébré
{\) Voyez Meckel.
montre^ à un certain moment^ une structure absolument semblable à ceUe du foie des crustacés décapodes.
Les embryologistes ont divisé par périodes le dévelop* pement fœtal. On peut aisément pressentir^ d'après ce que nous Tenons de dire^ que dans un même embranchement les embryons des différentes classes , des différents ordres des différentes espèces (1), doivent présenter entre eux, à chaque période correspondante, de grandes analogies. Il résulte aussi assez évidemment de ce mode de développement parallèle, que chaque espèce réclame un nombre de périodes de formation d'autant plus grand qu'elle occupe un rang plus élevé dans l'échelle animale. Il ne faudrait pourtant pas en conclure que l'embryon destiné à devenir un mammifère, par exemple, suit sans s'en écarter le développement du poisson ou du reptile, — types inférieurs au sien, — jusqu'aux dernière» périodes de la formation de ceux-ci, et que ce n'est qu'une épigénèse (2) plus prolongée qui donne à sa vie embryon-
( I ) Embranchements, — doêseSj — ordres, — espèces, — (Hyisions zoologkjues de moins en moins générales, c'est-à-dire, déterminées par des caractères de plus en plus spéciaux et embrassant, par conséquent, des types de plus en plus rapprochés. Je supprime, pour abréger, les subdivisions intermédiaires.
(2) Épigénèse, formation successive des parties.
naire toute la perfection qu'elle peut atteindre; — assuré* ment, non. Mais il y a, dans le déyeloppement d'un embryon quelconque^ une succession de moments carac-* téristiqués et séparés par des intervalles plus ou moins longs^ à chacun desquels sa structure se confond avec celle d'un nombre de plus en plus restreint d'autreiï embryons. Au premier de ces moments^ — celui qui suit de plus près la conception, — tous les embryons du même embranchement présentent la même apparence; au second, un embryon ne se confond plus qu'avec ceux de sa claise; au troisième, seulement avec ceux de son ordre; au dernier enfln, avec ceux-là seuls qui consti* tuent avec lui une espèce particulière; car, dans les in-' tervalles" qui séparent ces moments, ont lieu les divergences organiques servant d'acheminements successifs au type spécial qui, dans chacun des quatre grands embranchements, caractérise d'abord la classe, puis l'ordre, puis l'espèce, puis enfin rmdividu(l).
L'embryon n'offre plus rien de distinct si, Ton veut remonter au delà du moment qui fournit le grand ca*
(<) Il y a, — ^je le répète, — des stations intermédiaires dont je ne tiens pas compte. — Les physiologistes actuels sont tous d'accord sur le fond sinon sur les détails de cette théorie capitale dont je suis forcé, aux dépens de la clarté] peut-être , de ne donner qu'un aperçu.
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ractère de rembrancbement auquel il doif appartenir ; mais, ce qui est éyident^ — car la plus simple inspection le démontre^ — c'est que^ à Fétat initial^ rien ne distingue essentiellement même le germe animal du germe végétal ; en effets que Ton considère une graine, ou bien l'œuf d'un ovipare ou d'un vivipare, on n'y trouve de part et d'autre qu'un imperceptible rudiment vital invariablement entouré d'une substance albumineuse^ dont la présence suffit pour rendre compte des premières élaborations chimiques que détermine Véveil de la vie, quand il est favorisé, dans des conditions diverses, par les forces et les agents dont la nature dispose, c'est-à-dire l'humidité, la chaleur, etc.
On peut donc se représenter la vie embryonnaire conmie composée de périodes évolutives destinées à dessiner, pour ainsi dire, un à un tous les traits qui caractérisent chaque organisme individuel, en commençant par les plus généraux, et en finissant par ceux qui lui assi* gnent son rang définitif parmi les variétés de son espèce. C'est un mécanisme fonctionnant longtemps avant d'avoir atteint sa perfection ; et la nature n'est guère plus admirable quand elle nous montre cette perfection réalisée, que lorsqu'elle nous permet de surprendre les ingénieux expédients dont elle s'est servie pour arriver à la forme
voulue, en passant par des formes Irès-différ entes. J'insiste sur ce point, et je le signale tout particulièrement à l'attention, parce que j'aurai bientôt à mettre en évidence l'analogie que présentent, au point de vue de la succession des formes, le développement de l'embryon et le développement de l'espèce. Et rien ne peut mieux nous disposer à saisir cette analogie qu'un coup d'oeil jeté auparavant sur les étranges accidents de la vie de certains animaux.
Ici, la nature semble avoir voulu franchement montrer à tous les yeux ses procédés de transformation; car les états successifs que nous nommons larve et nymphe, et que revêtent la plupart des animaux inférieurs, — qu'est-ce autre chose que les difiTérents temps d'arrêt que subit, sous les apparences les plus dissemblables, leur évolution embryonnaire? Y a-t-il rien de plus incroyable, rien qui choque davantage les idées naïves, et semble plus contraire à une enchaînement régulier de causes et d'effets?
Qui croirait que cet animal informe, réduit à une grosse tête et à une queue mobile deviendra un de ces élégants batraciens dont on admire la peau finement nuancée; que cet agile coléoptère a, sous la forme de ver, enfoui pendant plusieurs années son existence sous la
. terre; que ce beau papillon vient de sortir d'une terne enveloppe qui pend encore à la paroi de quelque mur, qu'il a dormi là cinq ou six mois^ immobile jusqu^au moment où il s*est mis lentement à substituer des ailes et de nouvelles pattes aux anciens organes moteurs de la chenille? Qui croirait que^ parmi les industrieuses abeilles, la différence ou l'absence de sexe, la distribution des fonctions et des rôles, tiennent à des différences de nourriture et d'éducation qui ont poussé plus ou moins loin le développement organique de tels ou tels membres de la communauté ?
Voulez-vous approfondir ce genre d'étude , allez aux bords de la mer; faites-vous montrer par quelque infatigable chercheur des secrets de la nature ces ôtres aux formes les plus diverses reproduisant d'autres êtres sans aucun rapport avec eux-mêmes, et ceux-ci en produisant à leur tour de non moins éloignés de leur ressemblance; voyez ainsi se succéder cinq, six... dix générations, étrangères en apparence les unes aux autres, et toutes agames; observez toujours, et vous finirez par arriver à une génération ovipare, des œufs de laquelle sortira ime série nouvelle, en tout semblable dans ses anomalies mômes à la première, et aboutissant comme elle à l'apparition de sexes séparés et d'œufs produits par une
femelle. — Vous faut-il quelque chose de plus étrange encore?— n y a des êtres dont il vous sera impossible de découvrir l'origine ; ici^ nulle trace de parents ni d'aU'cune génération antérieure ; ils naissent là où se produisent certaines rencontres^ certains jeux du hasard* Vous pourrez vous-même provoquer leur apparition en donnant naissance aux circonstances qui les engendrent^ en abandonnant certains liquides à un repos prolongé, sous certaines influences^ en laissant se décomposer certaines substances organiques. Que dis-jeî Vous obtiendrez des êtres tout différents suivant que vous laisserez se vivifier les mêmes matières à la lumière ou dans Tobscurité; dans le premier cas, vous verrez se produire des végétaux cryptogames ; dans le second, des animalcules. Enfin,— résultat plus frappant encore! vous pourrez, sur les traces de William Edwards, arrêter le développement de certains animaux à leur forme de larve, et perfectionner cette forme de diverses façons, au moyen de régimes variés que les conditions normales n'auraient pas fournis. — ^Ai-je besoin de faire remarquer combien de telles expériences viennent puissamment confirmer les pressentiments que nous ont déjà donnés d'autres observations sur le pouvoir modificateur que la nature peut exercer à son gré sur tout organisme, en faisant
varier ses conditions d'existence et de fonctionnement? Jusqu'à présent cependant^ quelque parti que nous prenions dans une question tour à tour abandonnée -et reprise par les savants, — admissions-nous même, avec le plus petit nombre d'entre eux, la spontanéité de certaines générations actuelles, — nous serions tout au plus arrivés à concevoir que les seules forces chimiques suffisent encore aujourd'hui pour donner naissance aux formes les plus élémentaires de la végétabilité et de l'animalité ; mais le problème reste entier en ce qui concerne les formes qui constituent essentiellement la flore et la faune terrestres. — En remontant de l'individu à son germe, nous trouverons toujours ce germe issu plus ou moins directement d'un individu semblable, et lé plus souvent de la réunion de parents de sexes différents, qui euxmêmes doivent isolément leur origne à un phénomène exactement pareil. Si loin que nous poussions cette investigation dans les générations passées, nous serons toujours en face du même fait, et les témoignages historiques, depuis que la science a des annales, seront toujours là pour nous interdire, à l'égard des formes supérieures, l'hypothèse d'une génération spontanée.— Remarquons du reste que, pour la plupart des espèces animales actuelles dont les jeunes réclament, durant une
période plus ou moins longue^ les soins de leurs parents^ une telle hypothèse nous obligerait à admettre la production spontanée — non de germes — mais d'adultes. n faut donc^— ou bien renoncer à toute explication naturelle du grand phénomène qui frappe partout nos yeux à la surface du globe que nous habitons, — ou chercher, hors des annales humaines, dans les flancs mêmes de ce globe, quelques révélations qui puissent nous aider à pénétrer plus ayant dans les obscurités du problème de la vie.
Ici encore va s'offrir un ordre tout nouveau de transformations.