PÉRIODES PRÉPARATOIRES DE LA FORMATION
DBS ESPÈCES
La surface actuelle de la terre recouvre, dans ses parties planes, des couches plus ou moins nombreuses, dont chacune représente au point qui la sépare nettement de celle qui lui est superposée, la surface de cette même terre, à une époque plus ou moins éloignée de l'époque présente. Ces couches n'ont pas partout le même nombre, et la couche superficielle n'a pas partout la même composition, parce que le même lieu a eu à diverses époques des hauteurs très-diverses qui, tantôt l'ont élevé au-dessus du niveau des mers, tantôt lui en ont fait occuper le fond. C'est dans ce dernier cas seulement qu'un lieu déterminé peut représenter le sédiment marin accumulé
durant une certaine période ; et la série complète des terrains sédimentaires constatés par la géologie ne pourrait se montrer dans sa succession normale qu'en un lieu qui^ depuis les premières précipitations de l'eau à la surface terrestre^ aurait été constamment submei^é. Les soulèTcments^ les affaissements, les convulsions de toute importance et de toute sorte ont, depuis cette époque primitiTe, tellement modifié, remanié, torturé le sol, qu'il n*e8t sans doute aucun lieu du monde qui puisse présenter cette succession normale. On peut seulement établir que, quels que soient les degrés absents ou présents dans un lieu quelconque. Tordre régulier n'est jamais interverti ; tel terrain n'occupe jamais, ici un étage inférieur, là un étage supérieur à tel autre. Mais tous ou presque tous les étages supérieurs peuvent manquer en un point donné de la surface actuelle; et cela prouve,— dans le premier cas, que ce point n'a jamais été submergé,— dans le second, qu'il est resté au-dessus du niveau des mers depuis la formation des plus anciens sédiments (i). On conçoit que cette distribution des terrains permet
(<) Je laisse ici entièrement de côté les terrains de cristallisation, qui proviennent de soulèvements brusques dont l'époque se détermine par d'autres moyens.
d'étudier les sédiments de toutes les époques sans pénétrer à de grandes profondeurs.
Si mince que soit, relativement à la masse totale de notre globe, Fenveloppe solide que lui ont faite les myriades de siècles écoulés depuis Tépoque de sa primitive incandescence, cette enveloppe suffit cependant pour soustraire le sol actuel à Faction de la chaleur intense qui maintient encore en fusion ses entrailles. Tous les phénomènes qui se produisent à sa surface ne subissent plus que des influences légèrement et périodiquement variables,— suivant l'inclinaison de Taxe de la terre et ses déplacements réguliers à l'égard du soleil, — suivant les déplacements (réguliers aussi au fond, malgré leurs apparentes anomalies) des couches atmosphériques (i), — suivant enfin la latitude terrestre sous laquelle on les observe. Ce ne sont là que des différences physiques pour la plupart; les différences chimiques sont presque nulles; et Ton peut en général exprimer toutes les variations essentielles de l'habitat terrestre par une simple différence de degré dans l'échelle thermométrique, différence d'ailleurs suffisante pour donner lieu aux effets les plus variés. Chaque
^ (1) Voyez, à cet égard, la très-remarquable et très-satisfaisante théorie du sarant américain M. Maurv.
région du globe^ présentant une température moyenne inyariable offre par là même une invariable assiette aux phénomènes organiques qui peuvent s'y produire.
Cette fixité dans les conditions des phénomènes organiques n'est pas particulière à notre époque; elle a dû s'établir sur le globe à la suite de chacun des grands bouleversements qui, — après avoir brusquement transformé son relief^ changé ses continents en mers et ses mers en continents, placé sur la voie de ses courants aériens la haute croupe de nouvelles chaînes et de nouveaux systèmes de montagnes, et modifié la composition du mélange gazeux qui l'entoure, — l'ont ensuite laissé jouir de longues périodes de calme de la durée desquelles la partie déjà écoulée de la période actuelle ne peut donner qu'une faible idée.
n ne faudrait pas sans doute remonter très-haut parmi ces périodes antérieures, pour arriver à ime époque où la chaleur terrestre, cet élément à peu près insensible aujourd'hui, devait, durant chaque période, avoir une influence réelle et constante aussi sur les faitsx)rganiques qui se produisaient au-dessus de l'enveloppe alors moins épaisse et plus perméable. On conçoit que le rôle de cet élément de modification se montre de plus en plus important à mesure que l'on remonte plus haut dans l'histoire
de la terre^ si bien que Ton doit eiiân atteindre une époque où les régions polaires^ inhabitables aujourd'hui^ étaient éyidemment les seules qui pussent présenter des conditions de yie quelque peu analogues aux conditions actuelles de nos latitudes les plus chaudes.
Ces prémisses posées^ — en face de cette succession de longues périodes de stabilité empruntant leurs caractères propres aux conditions physiques et chimiques introduites par de subites et yiolentes convulsions du globe^ — il semble que tout esprit attentif ne peut manquer de raisonner ainsi :
Si de fhibles différences physiques exercent aujourxl'hui une telle influence sur l'économie animale et yegétale que^ pour tel ou tel des organismes actuels^ les conditions du développement normal ou même de la persistance de la yie sont une simple question de lati* tude plus ou moins élevée; quels puissants etTets organiques n*ont pas dû produire et fixer des périodes se succédant avec des différences incomparablement plus grandes^ non-seulement dans les conditions physiques, mais aussi dans les conditions chimiques, bien plus modiflcatrices'encorel — Un nombre énorme d'individus de toutes les espèces a du périr au milieu de chacun de ces
cataclysmes effroyables qui ont servi de transition d'une période à l'autre ; quelques-uns y ont échappé sans doute; mais, parmi ceux-ci, combien s'en est- il trouvé qui ont pu s'acconimoder du sol nouveau que les mers venaient de laisser à sec, et de la composition nouvelle des eaux, des substances alimentaires et de l'élément respirable ? Assurément, pour beaucoup d'entre eux, la vie n'a plus été qu'un acheminement plus ou moins rapide à la mort ; et si quelques-uns sont parvenus à se reproduire dans ces conditions défavorables, leur espèce a dû subir un inévitable déclin qui, au bout de quelques générations, s'est sans doute exprimé par des caractères d'infériorité, la plaçant, dans l'échelle des êtres, à un échelon différent de celui qu'elle y occupait auparavant. Mais si, au contraire, parmi les survivants, il s'en est trouvé aux tendances organiques desquels les conditions nouvelles étaient favorables, Teffet inverse a dû se produire : le développement individuel a dû atteindre un plus haut degré de perfection; des organes peut-être rudimentaires et inutiles durant la période antérieure, ont dû peu à peu entrer en fonctions, en rendant plus spéciales et par là même plus parfaites les fonctions des autres organes; ce qu'une seule génération n'a pu mener au degré déflnitif que les conditions nouvelles devaient
permettre d'atteindre, les générations successives n'ont ' pas tardé à le réaliser; il a dû se produire ainsi, pour
des espèces entières, un fait analogue à celui qui caractérise chaque pas de Tépigénèse individuelle, et certaines espèces ont pris le pas, en fait de dignité (i) organique, sur d'autres qui jusque-là leur avaient été supérieures. —Au lieu d'affecter seulement les individus et les espèces, ces causes modificatrices, fortifiées par les effets réunis de plusieurs périodes consécutives, ont pu s'étendre à un genre, à un ordre, à une classe, à un embranchement tout I entier, et finir par bouleverser de fond en comble toutes
r les hiérarchies organiques. — Dans tous les cas, il doit
paraître évident que les agents modificateurs amenés par cliaque cataclysme n'ont eu besoin, pour produire tous leurs effets, que d'un temps relativement fort court; en sorte que si l'on pouvait dresser un tableau chronologique du développement général de l'organisme, les formes transitoires exprimant les rapides phases d'une de ces modifications sur lesquelles une longue période de calme venait ensuite poser son sceau, ne devraient y occuper qu*une imperceptible place. Si les choses se sont passées ainsi que nous venons de
(I) J'emprunte ce mot ^ M. de Blaioville.
le pressentir à priori, et à supposer que les diTerses couches de la croûte terrestre aient conservé les traces des générations qui les ont successiyement habitées^ que devons-nous trouver parmi ces restes enfouis? — Évidenunent^ d'abord, ils doivent nous présenter des formes d'autant plus différentes des formes actuelles que nous les extrairons de couclies plus anciennes; de plus, parmi ces formes, il doit s'en trouver qui n'ont plus même aujourd'hui d'analogues, et où nous devons voir les espèces à jamais perdues que les cataclysmes ont détruites; — toutes ces formes d'ailleurs doivent être par^ faitemenl nettes et n'offrir aucun caractère transitoire; puisqu*une longue période de calme les a fixées; — enfin, les espèces les plus élevées aujourd'hui en dignité organique peuvent et doivent même être représentées, dans les couches les plus anciennes, par d'humbles spécimens si distants des types actuels qu'il devienne de plus en plus difficile et finalement impossible de les reconnaître.
La pratique donne-t-elle ici raison à la théorie? Et d'abord le sein généreux de la terre livre-t-il à notre examen les précieux éléments de son histoire ? 11 suffit d'être initié aux merveilleuses découvertes de la science moderne pour être en mesure de répoudre à cette ques-
tion. Oui^ notre sol tient ourertes^ aux yetix de quiconque y Teut lire^ d'irrécusables annales où rien de ce qui rend à bon droit suspectes les traditions humaines ne saurait se glisser. Nulle histoire n'offlre un tel caractère de sin* cérité ; et si la yérité s'y montre en traits souvent obscurs^ il ne se peut pas que la lumière obstinément rapprochée d'eux ne finisse par les rendre tous lisibles^ puisqu'ils renaissent en quelque sorte au moindre appela et que leur abondance même défie la falsification.
Débris végétaux et animaux^ formes entières ou incomplètes, os isolés ou squelettes intacts, empreintes de pas, témoignages à peine apparents et d'autant plus précieux des existences passées; — voilà les matériaux chaque jour plus nombreux dont la paléontologie se sert pour élever rapidement son jeune et brillant édifice. Chaque couche terrestre est un ossuaire d'où la science extrait^ pour les rendre en quelque sorte à la vie, les générations qui nous ont précédés sur la terre. Penchons-nous donc un instant avec elle vers ce gardien si longtemps muet des mystères du passé, et demandons-lui d'abord l'histoire des périodes les plus voisines de la nôtre.
Uue voyonsHious dans les couches que la géologie place immédiatement au-dessous des sédiments les plus
modernes? L'espèce humaine^ dans sa forme la plus récente et la plus noble^ n'y parait pas représentée. Parmi des débris assez rares où se montre déjà notre type à peu près achevé^ le plus grand nombre doit être attribué à des singes dont Tbabitat était alors plus septentrional qu'aujourd'hui ; les autres répondent à un type intermédiabre^ plus grand, plusTigoureux, mieux armé (4) que le type humain actuel, et comparable, quant à la structure du crâne, à celui des races qui ne vivent plus aujourd'hui que sous la zone torride, et qui n'ont jamais pu s'élever au-dessus de l'état sauvage.— Et, chose bien singuUère et bien pleine d'intérêt, — les rudiments de l'industrie grossière qui pourrait aujourd'hui servir à caractériser cet état si voisin de la simple animalité s'étaient manifestés dès lors ; car, si la forme humaine parait, dès l'époque la plus rapprochée de la nôtre, difficile à reconnaître parmi celles du même genre ^ les hommes antédiluviens ont laissé de leur présence une autre trace
(1) Parmi les spécimens les plus remarquables de ce type il faut citer les os de géant conservés au Musée anatomique de Boon, et ceux qu*on a, dit-on, récemment découverts dans la vallée de Néander (provinces rhénanes). Rien ne répond mieux que cette stature gigantesque des hommes antédUw>iens aux idées de déchéance généralement répandues parmi, les peuples primitifs.
LR MÉCANISME ORGANIQUE. 45
bien plus expressive que ne peuvent l'être leurs os ; ce sont les humbles échantillons de leur savoir-faire, c'est-àdire des pierres qui, par leur forme légèrement altérée, devenaient propres a certains usages élémentaires. Quelques indices permettent aussi de croire que la production artificielle du feu ne leur était pas inconnue; particularité précieuse qui, si elle était confirmée, achèverait de donner la mesure de l'état intellectuel propre à notre es* pèce avant la grande perturbation terrestre qui devait lui faire franchir son dernier pas (i) .
Les races animales contemporaines dé l'homme à cette époque présentent, dans les mêmes contrées, avec
(4) Voir les curieuses relations des découvertes de M. Boucher de Perthes, dans les environs d'AUi)eville. — Yoir aussi les nombreux faits de paléontologie sur lesquels s'appuient les théories savantes de M. Charles Darwin et de M. Bronn (d'Heidelberg). Qu'on ne s'étonne pas de me voir adopter avec si peu d'hésitation une opinion qui commence à peine à se faire jour dans le monde savant. J'ai déjà dit que c'est au matérialisme lui-même que la thèse spiritualiste que je soutiens doit emprunter ses armes, et je dois plutôt le précéder que le suivre partout où il lui est possible de trouver un argument, partout où les découvertes futures de la science pourront lui en fournir. — J'admets donc ici, aussi nettement que possible, que l'espèce humaine a traversé^ sous diverses formes, tous les âges géologiques, et que son humble origine se confond avec l'origine commune à toute la nature animée.
les races actuelles, des différences à peu de chose près analogues à celles que nous Yemms de définir pour notre espèce; et cela doit être, car, dans des conditions égales^ les modifications ont dû atteindre, ' sur tous les organismes qui les ont subies, environ le même degré. Quand on les a étudiées d'abord sur une espèce qu'elles n'ont pas très-sensiblement défigurée, on doit s'attendre à ne pas trouver sur les autres types une altération (dus grande; et réciproquement, lorsque dans d'autres cas l'étude, d'abord portée sur la généralité des types, les a montrés si fort atteints par les causes modificatrices qu'ils en sont devenus méconnaissables, on est en droit de conclure que telle espèce qui ne paraissait pas avoir laissé de vestiges doit être reconnue sous des formes qui n'offrent plus de rapports avec celles de teUe ou telle époque.
Ainsi, pour les races animales comme pour les races humaines, l'un des principaux effets du dernier cataclysme a été un déplacement. La faune fossile des terrains tertiaires supérieurs, dans les contrées septentrionales, est à peu de chose près la même que la faune actuelle des régions voisines de l'équateur. Plus on pénètre dans les couches inférieures, (dus les différences se caractérisent. Toute trace de quadrumanes ne tarde
pas à disparaître; mais les mammifères les plus éleyés au-dessus d'eux font remonter à une époque beaucoup plus reculée leur suprématie siu* les autres animaux. Les espèces analogues de celles dont l'habitat est séparé aigourd'hui par les plus grandes distances vivaient alors dans les mêmes contrées; ce qui prouve assez clairement que la chaleur intérieure maintenait encore à la surface une température qui réduisait à de faibles variations les inégaUtés des saisons^ des latitudes et des hauteurs. Les classifications zoologiques trouvent à remplir leurs cadres dans l'abondante mc^sson de formes aujourd'hui perdues ou entièrement méconnaissables que les carnassiers^ les ruminants^ les édentés^ les pachydermes de ces époques fournissent^ avec une variété de moins en moins grande^ à mesure qu'on descend aux plus basses couches du terrain tertiaire. — Dès qu'on pénètreau-dessous^ les représentants de la grande classe d^mammifères disparaissent rapidement^ et; chose qui parait d'abord étrange ^ ceux qui se montrent encore appartiennent presque tous à la sous-classe des mammifères didelphes^ si bien que^ dès les premières couches du terrain secondaire^ on se trouve au milieu d'une faune presque entièrement analogue à celte qui caractérise aujourd'hui l'Australie;
48 PREMIÈRK PAKTIE.
c'est que la plus grande partie de ce continent est restée^ depuis cette époque^ isolée et au-dessus des eaux^ d'où il résulte que les espèces qui l'habitaient alors^ soustraites à Finfluence des accidents postérieurs^ con* tinuent^ avec des modifications organiques d'ailleurs importantes^ à l'habiter aujourd'hui.
Au milieu de ces mammifères inférieurs (qui^ surtout le reste du globe^ ne se trouvent plus qu'à l'état fossile) et dans les couches les plus récentes du terrain secondaire^ apparaissent de grands reptiles^ dont les espèces présentaient un déclin sensible dans les couches tertiaires placées au-dessus d'elles et que nous venons d'étudier. Ces deux faits rapprochés montrent que^ avant de passer aux mammifères^ le sceptre avait appartenu à cette classe des reptiles si réduite et si modestement représentée de nos jours^ même sous nos climats les plus chauds. Les formes et les dimensions de ces créatures monstrueuses s'écartent tellement de celles que nous voyons aujourd'hui qu'il faut renoncer à en donner une idée à ceux qui n'ont pu considérer leurs squelettes restaurés par une main patiente que guidait le*génie.
Descendons- nous dans les couches les plus basses du terrain secondaire^ nous n'y trouvons plus que les ancêtres de plus en plus rares de ces étranges souverains du
globe^ et il nous faut saluer la dynastie antérieure^ celle des poissons; car^ pendant toute la période intermédiaire entre l'époque primitive et l'époque secondaire^ la faune maritime a eu le pas^ en fait de dignité organique^ sur la faune terrestre^ et l'élément mobile qui lui est propre l'a préservée depuis des mêmes altérations. Ce n*est toutefois qu'aux plus bas étages du terrain secondaire que l'on rencontre encore des squelettes osseux de poissons dont les formes présentent quelque analogie avec les formes actuelles; plus on descend au-dessous^ plus ces formes s'altèrent^ moins est grande la consistance de leur charpente osseuse^ et l'on finit par ne plus reconnaître que des traces de poissons cartilagineux.
Au delà s'arrête tout vestige du grand embranchement des vertébrés^ et la vie n'est plus représentée^ dans les couches les plus anciennes^ que par d'innombrables variétés de crustacés^ de mollusques et de zoophytes^ dont nous aurions pu constater la présence inégalement répartie^ sous des formes très-diverses^ aux différents degrés de l'échelle que nous venons de descendre^ et dont les espèces actuelles ne nous montrent plus que les arrière-rejetons dégénérés.
Dans toute celte étude rétrospective de la vie aux âges de plus en plus reculés de la terre, nous n'avons jus-
qu'ici donné aucune place à la Tic v '^gétale. Quelques mots nous suffiront pour montrer que, sous cet aspect particulier, le phénomène général de la Tie suit une marche parallèle à celle que nous Tenons de décrire. — D est vrai que depuis Tépoque que Ton nomme encore intermédiaire, c'est-à-dire celle que survit immédiatement l'époque primitive, la flore de notre globe semble présenter une dégénérescence continue, mais c'est en un sens qui, à certains égards, rend cette dégénérescence commune aux deux règnes, c'est seulement au point de vue de la dimension des sujets et de Ténergie de la vie qui les anime. Nous pouvons difficilement nous feirc une idée de la magnificence que devaient étaler à cette époque les forêts dont étaient couverts les continenls d'alors— si pauvres pourtant en humus. C'est que la nutrition aérienne, alimentée par une atmosphère bien plus riche en gaz favorables à la végétation, dispensait alors les végétaux géants de plonger dans le sol de profondes racines; aussi, les classes et les familles qui se distinguent encore aujourd'hui par leur faible développement souterrain et par le luxe de leur feuillage sont-elles celles qui primaient alors toutes les autres en vigueur sinon en nombre. Les grands acotylédonés et monocotylédonés des époques intermédiaire et secondaire ont
peu à peu cédé le pas aux plantes dicotylédonées qui, moiùé s{)len(!ides de formes, mais moins exigeantes en fait de conditions calorifiques et chimiques, compensent le itiodeste développement de leurs feuilles par l'^aÉon- (fance et la tariété de leurs fruife (1 ) .
(1 ; Jéne pn\s douter que la paléontologie générafe ne tire quelque jour un très-hetiveux parti du procédé remarquable récennnettt hktroduit par M. Georges Ville dans Tétude du règne végétal. Eft appliquant à quelques-unes de nos plantes usuelles des régimes gazeux habilement diversifiés, il a obtenu sur leur végétation des effets que k nature avec ses forces et ses agents actuels ne peut plus produire, mais tout à fait analogues à oeux qu*elle produisait aux épo-> ques antérieures. De tels résultats ne font-ils pas naître Tespoir d'arriver, de tâtonnements en tâtonnements, et au moyen d'un système d'eipériences et de comparaisons largement institué, à reconstituer artificiellement les conditions de toute sorte qui ont caractérisé diaque période géologique? L'organisme végétal, très-tolérant dftn& Texercice de ses fonctions respiratoires et dans lequel ces fonctions remplissent un important office nutritif, se prête évidemment beaucoup mieux que l'organisme anunal à ce genre d'expériences, et le principal essai à tenter d'abord sur ce dernier est sans doute celui d'une alimentation composée de végétaux déjà modifiés par cette méthode. Mais là oîi la pratique rencontre trop de difficultés, la théorie peut lui venir en aide ; et que de fois les affirmations du calcul n'ont-elles pas précédé la découverte des faits ! Si l'on en était arrivé à formuler assez nettement les conditions vitales de ohaqne période, serait^il donc si impossible de résoudre un problème ainsi posé : Étant donné tel organisme animal, quelles modifications lui sont nécessaires pour qu'il puisse fonctionner dans telles conditions ?
Quels que soient d'ailleurs le développement et la succession des formes végétales^ à travers les âges^ la nature animée a^ dans ce règne comme dans l'autre^ les plus humbles origines; et^ si Ton remarque que Vanimalplanle, le modeste zoophyte^ est Tainé de toutes les races paléontologiques^ on sera tentée en faisant un faible pas de pluS; de confondre dans une même origine les extrémités convergentes de ces deux rayons sur lesquels se seraient insérées^ en se ramifiant de plus en plus^ les innombrables branches dont les subdivisions actuelles nous présentent; dans Fun toutes les variétés de plantes^ dans l'autre toutes les variétés d'animaux.
— Â chaque modification dont la nécessité serait constatée, corres* pondrait une forme générale différente de la forme aauelle; on aurait alors à i^rifier si cette forme fournie par le calcul a son analogue parmi les formes animales que fournit la couche terrestre correspondant aux données du problème; si Tune de celles-ci présentait Fanalogie cherchée, on appliquerait encore hypothétiquement, à cette forme ainsi obtenue par deux voies à la fois, un autre système de conditions vitales. Nouyelle modification, nouvelle forme correspondante, nouvelle analogie à constater; et, à supposer le succès à chaque degré^ on en viendrait enfin à l'application hypothétique des conditions tout à fait primitives, auxquelles ont dû correspondre les rudiments mêmes de la vie. Ce serait la contre-partie de Timniortel travail de Guvier, mais elle ne manquerait pas d'avoir pour résultat le triomphe définitif de la lumineuse théorie de son illustre rival.
Est-ce dans les longs jours et les longues nuits du pôle^ alors torride^ que s'est faite la séparation initiale des deux règnes, comme sembleraient l'indiquer les effets différents de la lumière et de l'obscurité sur certains faits actuels de génération qu'il est bien difficile de ne pas croire spontanés? Quelle importance a eue^ à toutes les époques successives^ cette spontanéité créatrice dont nous ne voyons plus que la puissance expirante dans les conditions défavorables que la natm*e lui ofhre aujourd'hui? — Chacun des types si caractérisés des trois grandes divisions du règne végétal^ et des quatre grands embranchements du règne animal^ s'est-il au même moment^ ou à des moments très-distants^ séparé de la souche conmiune? — Ou bien^ sont-ils tous isolément et spontanément résultés^ dans leur forme rudimentaire^ d'un concours particulier de circonstances propres à imprimer sur chacun d'eux son caractère spécial?... Questions obscures — dont nous ne possédons que quelques données^ et dont la terre cache encore la solution dans ses flancs.
S'il est une source de renseignements qui puisse jeter 8ur ces problèmes de vives et précieuses lumières, c'est assurément la surprenante analogie que présentent entre eux les deux sujets sur lesquels nous venons de jeter un
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coup d'œil rapide, c'est-à-dire cette succession dp périodes nettement tranchées que nous avons observée d V bord dans l'embryogénie individuelle, et en second lieu dans ce que nous pourrions nommer V embryogénie des espèces^ — q^^ de services réciproqi^s ces deux études ne peuvent-elles pas se repdre ! Et comment se lasser d'admirpr, sous l'apparente complexité de tant de gigan-tesques enchaînements, la simpUcité de moyens, l'unité de plan, la précision, la rectitude, Timperturbable assurance — si je puis dire — de la nature suivant sa voie ! Elle reste fidèle au même dessein, daqs toute cette longue série qui du germe d'une espèca perdu dans la nuit des âges conduit, de traQsfonpations en transfor^ mations, au germe d'un indivjdu actuel, — lequel, dans les évolutions rapides de son propre déyeloppament em-r bryonnaire, reproduit la frappante image de tous les termes'de cette série ! 1
Qu'on me permette ici une sorte de parenthèse dont op ne sentira que plus tard l'importance.
Beaucoup de lecteurs pensent peut-être qu'après avoir assigné à toute la nature animée une origine dopt quel^ ques faits contemporains nous fournissent l'analogue, je vais m'écrier : « Ainsi, tout est expliqué I une propriété
de la matière rend compte de toute la créatioo; la vie^ sous ses formes les plus élémentaires^ est primitivement née de combinaisons chimiques opérées dans des circonstances dont le concours n'est plus qu'imparfaitement possible aujourd'hui ; et le développement successif des innombrables formes qu'elle a revêtues, et dont nous voyons le dernier terme dans l'ensemble actuel des êtres vivant à la surface du globe, résulte fatalement des modifications fortuites que ce globe a subies ! d
Que l'on ne se hâte pas trop de me prêter un tel langage. Le simple bon^ens.Jii-^'' "' -^i^'^u
n'eipiique rien , tant qu'elle n'est pas expliquée eUe-même, et que, si cette force est supposée aveugle, elle ne peut manifester un plan, lui rester fidèle, et enfanter des merveilles d'habileté et de mmutieuse précision. —Je me range humblement à l'avis que proclame le bon sens vulgaire. J'ajoute seulement que, plus est simple la cause d'où découlent d'admirables effets, plus j'admire, sous la dernière cause à laquelle je puisse remonter, l'intelligente prévision qui l'a rendue si féconde. — Quant aux révolutions et aux cataclysmes qui ont agi sur cette cause, au point de l'amener à nous donner l'imposant spectacle de la flore et de la faune actuelles, — si l'on me supposait tenté de n'y voir que le jeu fatal de forces
déchaînées, je répéterais que^ là pas plus qu'ailleurs^ le hasard ne peut être invoqué^ à moins de lui attribuer^ ce qui est absurde^ d'harmonieux enchaînements. Je demanderais^ par exemple^ si c'est le hasard qui a disposé toutes les bouches volcaniques du globe (i) sur trois grands cercles perpendiculaires entre eux et divisant sa surface en huit quartiers égaux^ et je m'associerais encore à la réponse que me ferait le bon sens : a Cette régularité^ que d'autres faits confirment^ implique évidemment que la même prévision qui a doué la matière d'une telle apti- «►-*- A««^nf«,»mafinn8 a disposé, hors de notre globe^ les influences qui devaient le transfonutsi lui-iuéute^ dans la mesure et à des intervalles rigoureusement et— pour ainsi dire — géométriquement calculés pour déterminer les directions, fixer les eflfets, et atteindre le but. » Ce n'est pas tout. En réduisant l'exercice apparent de la vie organique à de simples opérations que la chimie peut à la rigueur imiter, — ai-je donc défini cet aspect de la vie? une teUe prétention est bien loin de ma pensée. Je me suis borné à montrer que ce premier degré vital, —au-dessus duquel tant d'autres degrés bien plus admirables encore nous restent à étudier, —a pour condition
(<) Voyei M. Élie de Beaumont.
et pour effet une élaboration incessante et plus ou moins complexe de la matière ; mais cette élaboration est-elle la vie elle-même! qui nous empêcherait alors de la faire sortir de nos laboratoires^ et de lui créer des mécanismes nouveaux? — H n'est d'aucun intérêt^ pour la thèse que je soutiens^ de pousser^ à cet égard^ nos recherches au delà du point où nous Tenons de les conduire ; maiS; que nous puissions ou non^ plus tard^ jeter quelques lumières sur cette question si obscure^ nous n'en pouvons pas moins tirer de cette obscurité même l'enseignement que voici :
Nous voyons^ dans l'organisme^ que la matière sert de manifestation à la vie^ mais cette manifestation même scinde nettement les deux phénomènes^ puisque nous ne pouvons en imiter qu'un seul ; l'autre se dégage, évident et complet, de l'élément qu'il emploie et. façonne, en ce cas particulier; en sorte que, lorsque ce grand phénomène de la vie nous apparaîtra se produisant ailleurs sans l'aide de la matière, nous n'aurons pas davantage, il est vrai, les moyens de le définir, mais assurément nous n'aurons aucune raison pour le comprendre moins.
Ces réserves faites, nous pouvons maintenant, sans
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afQcher une prétention trop haute, nous représenter l'état initial du plus simple appaiieil organique.— Pour cela, il suffit de supposer,— dès l'époque où la vie sera devenue possible sur le globe refroidi,— un concours prévu de circonstances simplement physiques entretenant la continuité d'un courant^ par l'apport et le départ de molécules pourvues d'affinités déUrminéeSy jusqu'à ce que l'élaboration chimique de ces molécules ait atteint le degré nécessaire pour leur permettre de donner elles-mêmes naissance à un courant semblable, sans le secours des circonstances. qui l'avaient d^abord produit. Dès ce moment, la force qui se trouve ainsi localisée ne peut plus se confondre avec celle dont la chimie constate les eflfets, bien qu'elle ne se manifeste que par la production automatique de décompositions et de combûiaisons. Que d'auti'es circonstances viennent ensuite à favoriser, dans tel ou tel sens, le développement de cette force, elle deviendra modificatrice à son tour et réagira sur les éléments soumis à sa puissance, en compUquant de plus en plus le phénomène primitif. A tout ensemble nouveau de conditions favorables correspondront toujours de nouveaux progrès de cette force, de nouvelles formes, de nouveaux types créés et animés par elle. Un de ces types n'avait-il, à un certain moment, qu'une
LE Mf£Ar«ISM£ OACAJVIQUE. ^9
seule expression^— pio* unç ^rje d'efforts mocessUlB eUa arrivera à lui en donner deux d'abord^ puw un plu3 grand nombre ; chacune d^ cas expressions d'un même type^ sans laisser effacer ses c^p^ctères essentiels, m prêtera à une variété de plus en plus grande de formes dérivées ; et <:jeUes-ci subiront h l^ur tour des divensifications analogues que dlnflexibles entraves maintien'^ dront^ — si loin qu'elles soient poussées,— à Tabri de toutç dégénérescence et de toute confusion ; cor, les plus extrêmes ramifications de (^ fleuve de via s'élargiç* sant sans pesse ne pourront jam^^is s'unir (i).
Sans doute, la vie qui anime aujourd'hui les animwx supérieurs, et dont 1^ forme actueUe de l'homme reprè^ sente le dernier effort, a eu besoin d*un temps énorme pour enrichir ses propriétés modificatrices; peut-être même a-t-elle dû passer, pendant de longues périodes, par tous les modes de reproduction agame auxquels nous voyons encore certaines espèces condamnées, avant d'être assez puissante pour donner lieu à la séparation des sexes et à Iq reproduction ovipare; et comment
(I) On comprend que je fais ici allusion à cette admirable prévision de la nature qui n'a permis quelques rares alliances entre certaines espèces toismes qu'en condamnant d'tvaace loWTS produits à r infécondité.
discerner aujourd'hui les humbles formes sous lesquelles le plus noble type animât a obscurément assisté à la multiplication et au règne transitoire des types inférieurs? Hais^ qu'importe cette modeste origine? qu'importe la lenteur de la marche et les incertitudes du passé? le résultat seul est à considérer^ et voici son expression générale :
Tout être vivant, à quelque règne qu'il appartienne, et à quelque moment de l'existence du globe que sa propre existence soit placée, porte en lui-même une représentation abrégée mais exacte de toutes les modifications de forme intérieure et extérieure qu'a subies jusqu'à lui la série entière de ses ascendants directs, c'est l'appareil que sa vie maintient en activité, c'est son mécaniême organique.
Lorsque les relations entre ce mécanisme et le milieu dans lequel il fonctionne sont telles que ce milieu fournit, de lui-même , tous les éléments nécessaires à une vitalité qui ne se manifeste que par de simples opérations chimiques, le mécanisme organique , dépourvu de toute autre force, devient en quelque sorte l'impasse où, après s'être transmis jusqu'à lui et s'être servi de lui pour se transmettre encore, le courant vital laisse s'enfermer et s'éteindre un de ses prolongements. C'est le
cas du Tégétal — dont nous n'aurons plus à nous occuper (1).
Mais^ quand le milieu cesse d'entretenir de lui-même les fonctions de l'organisme^ la vie deyient incomparablement plus complexe. D^abord elle fait franchir à l'être qu'elle anime un pas énorme : eUe le rend indépendant de la matière extérieure en le détachant du sol terrestre; De plus en le mettant^ pour la conserver^ dans la nécesr site de chercher au dehors les éléments de cette conser- Tation, il faut qu'elle lui permette de s'y mouvoir. Mais conunent déplacer cette lourde matière qui compose l'organisme animal^ si à cet organisme n'est pas unie une force motrice entièrement distincte de celle qui détermine ses mouvements végétatifs et automatiques^ s*il ne s'en laisse pas pénétrer en entretenant lui-même les ressorts par lesquels cette force se met en communication avec lui^ et si cette force elle-même n'est pas soumise à des intermittences et à des variations qui limitent et diversifient ses effets? Ne faut-il pas aussi que quelque chose règle^
(4) Je prie le lecteur de remarquer les termes employés pour exprimer les conditions de vie de l'être végétal et la nécessité de sa fin. Une très-légère altération de ces mêmes termes permettra plus tard d'exprimer les conditions de durée à'un autre être, ou la nécestilé de sa fin.
ordonne^ modère, active ces mouvements, et en détermine le sens; et dès lors n'est- il pas nécessaire que le même être doit eiïrichi d^'un second mécanisme destiné à élaborer leï éléments de ses déterminations î— Nous nommons intelligence ce mécanisme nouveau, et volonté la transmission de ses ordres à celles des parties de ^organisme que fanimal a tesoin de mouvoir et, en général, à tout ce qui est en lui facultativement mobile. Mais, dans le principe et les fonctions de l'intelligence et de la volonté, la matière inter>1ent-elle, apparaît-elle quelque partît— NuÛement. Plus aucune trace de décompositions ni de combinaisons chimiques; plus rien que ûous puissions atteindre, toucher et voir. Nous nous trouvons en face de faits purement immalérieh. Nonseulement nous sommes bien loin de pouvoir définir ce nouvel aspect de la vie, mais il soulève une question, — iï contient un problème d'une si haute importance, que l'avoir résolu ce serait avoir préparé la solution de tous ceux qui se poursuivent sur la terre.