III
d’aucune façon, il n’y a acte, il ne se peut, d aucune façon, rencontrer quelque chose de plus ou moins actuel.
» Que l’on n’aille pas dire : Ce qui établit des distinctions en la matière, ce sont certains rapports ; ce sont les relations qu a cette matière ou puissance à l’égard des formes diverses qu elle peut recevoir. Ces rapports, en etfet, n’ajoutent rien de réel à 1 essence de la matière; la matière ne peut donc se trouver ainsi subdivisée
en matières distinctes par ces rapports. »
La conclusion s’impose donc : partout où il y a matière première, cette matière est la même. Ceux qui mettent une matière véritable non seulement dans les substances soumises à la génération et à la corruption, mais encore dans les orbes célestes, voire dans les créatures angéliques, se leurrent donc grossièrement lorsqu’ils veulent ensuite distinguer l'une de l’autre et hiérarchiser entre elles la matière inférieure, la matière céleste et la matière angélique.
E. L'unité de la forme substantielle.
Jusqu’ici, nous avons vu Godelroid de Fontaines très exactement fidèle k la philosophie péripatéticienne et averroïste ; sa pensée suit l’enseignement du Philosophe et du Commentateur de plus près que ne l’avait fait celle même de Siger de Brabant. Mais, d’autre part, notre théologien ne veut aucunement s’écarter de la doctrine catholique la plus orthodoxe ; il est prêt à renoncer à l’opinion d’Aristote si le dogme chrétien l’exige ; mais avant de céder à ces exigences dogmatiques, il veut avoir l’assurance qu’elles sont péremptoires et dûment autorisées ; parce qu’il plaît à tel docteur en théologie de déclarer que telle proposition est erronée, il ne se croit pas tenu de s’incliner devant ce jugement; nous l’avons entendu dénier à un prélat, lût-il archevêque de Cantorbéry, le droit de décider à lui seul qu’une thèse est hérétique.
Il sait, d’ailleurs, dans les questions controversées, se garder des affirmations tranchantes, entourer son opinion des précautions nécessaires ; il sait aussi soumettre son jugement à celui des autorités légitimes. En la frondeuse et turbulente Université de Paris, tous les maîtres ne gardaient peut-être pas, à ce moment, la même déférence et la même circonspection. Godcfroid nous apprend 1 qu’on attribuait à un certain \ alens, clerc et maître,
, Godefroid de Fontaines, Op. laud. Quodlib. III, quæst. V : Utrum dicere quod corpus Christi mortuum et alterius hommis mortuum fuent corpus æquivoce sit erroneuin. Ed. cit. , p. iqb.
GODEFROID DE FONTAINES
le propos suivant : Celui qui veut soutenir l’existence, en l’homme, d’une seule forme substantielle et les propositions qui ont rapport à celle-là, n’est pas tenu, en ces questions, d’ajouter foi à l’autorité du pape, ni de Saint Grégoire, ni de Saint Augustin, ni de semblables docteurs, ni de quelque maître que ce soit ; l’autorité de la Bible et la contrainte de la raison lui suffisent. Yalens, il est vrai, avait affirmé à Godefroid lui-même qu’il n'avait jamais dit ni pensé pareille chose. « Je ne crois pas, ajoute Godefroid, qu’aucun fidèle oserait aujourd’hui tenir semblable langage. »
Fort justement, Godefroid remarque 1 que « la question de l’unité de la forme substantielle en toute substance est une question philosophique. Mais en la restreignant à l’homme et, particulièrement, au Christ, on la réduit à être une question de foi. Il semble, en effet, à certaines personnes que la supposition d’une forme substantielle unique dans le Christ contredit à la foi, tandis que c’est le contraire qui, à d’autres, parait vrai...
» A ce sujet, donc, je n’ai jamais rien dit d’une manière définitive et arrêtée ; je n’ai pas affirmé que l’une des deux thèses fût fausse et impossible et que la thèse contraire fût véritable et nécessaire. Ce que j’ai dit, c’est seulement ceci : La thèse selon laquelle il n’y a en l’homme, comme en tout être composé de matière et de forme, qu’une seule forme substantielle, est une thèse que l’on peut soutenir comme probable ; les raisons en faveur du parti contraire sont susceptibles de solutions probables... Les raisons très puissantes et très efficaces en vertu desquelles certaines personnes ne mettent, en du feu ou dans une pierre, qu’une seule forme substantielle, ne me paraissent pas avoir moins d’efficace pour l’homme que pour tout autre composé. De même, donc, que je n’ai pas affirmé qu’il y eut, en l’homme, une seule forme substantielle, de même je n’affirme pas qu’il y ait, dans les autres composés, une seule forme substantielle ; je ne vois pas, en effet, pourquoi les dites raisons n’auraient pas même été efficaces à l’égard de toutes les substances. »
Il est clair qu’en écrivant ce passage, Godefroid songeait à Henri de Gand ; après avoir démontré qu’on ne peut trouver, en un individu quelconque, plus d’une forme substantielle, Henri faisait exception pour l’homme et pour l’homme seul ; Godefroid l’accuse d’inconséquence.
Beaucoup de maîtres, à Paris, étaient sans doute, en ce point,
i. Godefroid de Fontaines, loc. cil., p.197.
268 d’henki de gand a duns scot H! - 30
de l'avis de Godefroid ; les uns n’admettaient jamais plus d’une forme substantielle en un composé individuel, ce composé fût-il un homme ; les autres recevaient plusieurs formes substantielles tout au moins en tout être animé ; seuls, « quelques n*aitres peu nombreux 1 ne mettaient qu’en l’homme plusieurs formes substantielles ».
Si Henri s’est vu contraint de prendre cette allure inconséquente, c’est que la thèse de l'unité de la forme substantielle, vers laquelle l’entraînait toute sa théorie, ne pouvait éviter ce corollaire : Le cadavre de Jésus-Christ n’est pas absolument et numériquement le même corps que le corps vivant du Christ. Or, cette proposition, il la jugeait erronée en la foi.
De cela, nous l’avons vu, Godefroid ne se croit nullement assuré. Le corps vivant du Christ et le cadavre du Christ sont-ils appelés corps d’une manière univoque ou d’une manière équivoque? Il tient la question pour douteuse et, donc, 1 opinion pour libre.
Lors même qu elle ne le serait plus, lors même que 1 autorité religieuse aurait formellement décidé le point de foi et 1 aurait décidé dans le sens indiqué par Henri de Gand, ce n’est pas la théorie philosophique de ce maître qui donnerait satisfaction à Godefroid.
Voici, en effet, une proposition qui semble, à celui-ci, entièrement certaine 2 : « Qu’il y ait en l’homme une seule forme substantielle ou qu’il y en ait plusieurs, on doit tenir, ce semble, que le cadavre du Christ et le cadavre de Pierre sont corps dans le même sens du mot ( univoce ). »
Or, cette proposition n’est point vraie en la théorie d’Henri de Gand. Si le corps vivant du Christ et le cadavre du Christ sont corps au même sens du mot, sont numériquement le même corps, c’est par une action surnaturelle, c’est parce que l’àme séparée du corps et le corps inanimé demeurent, tous deux, hypostatiquement unis à la personne divine du Fils de Dieu. Pour tout homme autre que l’ Homme-Dieu, cette action surnaturelle cesse de se produire; donc, tandis que le cadavre de Jésus-Christ est numériquement identique au corps de Jésus-Christ vivant, le cadavre de Pierre n’est, plus, d’une manière absolue, le même corps que le corps animé de Pierre.
Si une telle théorie évite, au sujet du corps de Jésus-Christ, les