‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 13 sur 485 · Henri de Gand, loc. cit., éd. cit., fol. XXXVII, recto · texte numérisé non relu

Henri de Gand, loc. cit., éd. cit., fol. XXXVII, recto

2. Henrici a Gandewo Quodlibeta ; quodlib. IV, quæst. XVJ1 : Utrum angélus moveatur de loco ad locum. Ed. cit., fol. CXXX1I, verso.

LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

par l’Évêque de Paris ne pouvait s’autoriser du consentement unanime des maîtres de la Faculté de Théologie.

De cette absence d’unanimité, Gilles de Rome nous fournit un autre témoignage. « On peut douter, a-t-il écrit plus tard que ces articles aient été dûment condamnés. Nous même, nous étions alors à Paris, en sorte que nous pouvons témoigner, aussi sûrement que nous témoignerions d une chose touchée de nos mains, que plusieurs de ces articles passèrent non sur le conseil des maîtres, mais par l'entêtement d’un petit nombre d’entre eux. »

La prohibition portée par Étienne Tempier frappait d'excommunication tous ceux qui enseigneraient les sujets traités en certains écrits consacrés aux sciences magiques ou qui suivraient cet enseignement. Elle décrétait la même peine contre ceux qui enseigneraient et soutiendraient un certain nombre « d’erreurs exécrables que certains étudiants de la Faculté des Arts de Paris, sortant des limites imposées à leur Faculté, ... ne craignaient pas de traiter et de discuter dans les écoles ». À ces étudiants, 1 Évêque de Paris adressait ce reproche : « Ils disent que ces propositions sont vraies selon la Philosophie, mais non selon la foi catholique, comme s’il existait deux vérités contraires 1 une à 1 autre, et comme si, contre la vérité de la Sainte Écriture, la vérité pouvait se trouver dans les propos de gentils qui sont damnés ! » Le titre de la condamnation, plus explicite que le texte, nommait ceux des maîtres ès-arts que l’on avait plus particulièrement visés, elle annonçait : « Deux cent dix-neuf opinions de Siger de Biabant, de Boëce de Dacie et autres, condamnées, sur le conseil des docteurs en Sainte-Écriture, par Étienne, Évêque de Paris 2. »

Le décret de l’Évêque de Paris semble avoir été rédigé en grande hâte ; les deux cent dix-neuf propositions condamnées y sont énumérées sans aucun ordre ; il en est qui font double emploi; il en est d’autres qui semblent se contredire; il faut quelque attention pour discerner, en ce pêle-mêle, les principales tendances d’Étienne Tempier et des maîtres qui le conseillaient.

Parmi les propositions condamnées, beaucoup ont 1 allure grossièrement impie ou licencieuse de propos tenus entre gens dénués de foi et de morale, bien plus que de thèses défendues

i. Ægidii Romani Super secundo libro Sentenliarum opus ; Dist. XXXII,

art, ‘renifle et CHATELAIN, Charlularium Universitatis Parisiensis , pièce j * . i r./o £50 Le P Mandonnet a reproduit la liste des erreurs

Op. luud., Seconde partie, pp. 1 7 1 9 1 )-

LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

dans les écoles ; nous n’en parlerons pas, non plus que des hérésies purement théologiques.

Les autres propositions, et elles restent extrêmement nombreuses, ressortissent les unes à l’Astrologie, les autres à la Philosophie, sans que le départ en puisse être fait, d’ailleurs, d'une manière rigoureuse, puisque l’Astrologie tirait de la Philosophie ses principes essentiels.

L’Astrologie, donc, voit condamner une foule de propositions par lesquelles elle niait le libre arbitre humain ou la libre action de la grâce divine. Laissons ces propositions de côté ; nous les retrouverons lorsque nous traiterons spécialement de l’Astrologie. Venons aux propositions proprement philosophiques.

Celles-ci se groupent, pour la plupart, autour de deux chefs : L’éternité^du Monde et l’impossibilité de la création, d’une part, l’unité de l’intelligence en tous les hommes, d’autre part. Mais à ces deux grandes thèses se rattachent, plus ou moins directement, une foule de thèses secondaires dont l’enchevêtrement rend malaisée toute tentative de classification des propositions condamnées.

L ue autre complication s ajoute à celle-là. Les propositions condamnées dérivent de doctrines très diverses. Les unes appartiennent à l’Aristotélisme authentique, d’autres au Péripatétisme interprété par Averroès, d autres enfin, et en très grand nombre, au Néoplatonisme d Avicenne et d’Al-Gazàli; il en est plusieurs, enfin, qui peuvent être regardées comme communes à ces diverses philosophies.

Prenons, par exemple, quelques-unes des propositions où sont affirmées 1 éternité du Monde et l’impossibilité de la création, au sens où les Chrétiens entendent ce dernier mot.

N oici, d abord, une série de thèses oïl l’on reconnaît sans peine une sorte de résumé de l’enseignement péripatéticien :

dû [30] '. Le premier Être ne peut rien produire d’autre que lui-même ; car ce qui est fait ne diffère de l’agent que par la matière.

103 | 109]. La forme ne peut être produite et ne peut exister que dans la matière ; elle ne peut être faite par un agent qui n’agirait pas au moyen de la matière.

46 [108]. De même que de la matière rien ne peut être produit sans agent, de même un agent ne peut rien produire sans matière.

i. Des deux nombres qui précèdent chaque proposition, le premier indique le rang qu elle occupe dans le décret d’Etienne Tempier ; le second, écrit entre crochets, en marque la place dans la classification du R. P. Mandonnet.

LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

192 [194]. La forme matérielle ne peut donc être créée.

50 [23]. Dieu a une puissance infinie, non pas qu’il ait fait quelque chose de rien, mais parce qu il donne la continuité au mouvement infini.

91 [80]. Le raisonnement par lequel le Philosophe démontre que le mouvement du ciel est éternel n’est pas sophistique ; il est étrange que certains hommes de science profonde ne le voient pas.

<89 [89]. 11 est impossible de dissoudre les raisons données par le Philosophe en faveur de l’éternité du Monde, à moins de prétendre que la volonté du premier Etre implique des choses incompossibles.

98 [84]. Le Monde est éternel car ce dont la nature comporte la possibilité d’exister indéfiniment dans l’avenir possède également une nature par laquelle il a pu exister dans tout le passé.

4 [87]. bien n’est éternel du côté de la fin qui ne soit aussi éternel du côté du commencement.

57 [55]. Admettre que toutes les causes ont été en repos à une certaine époque, c’est nécessairement admettre que Dieu est mobile.

En même temps qu'il est éternel, le Monde est périodique ; c’est ce qu'affirment les propositions suivantes :

53 [20]. Dieu fait nécessairement tout ce qui vient immédiatement de lui. — Erreur, soit que l’on entende parla, en la création, une nécessité qui en supprime la liberté, soit que l’on entende une immutabilité nécessaire qui nie le pouvoir de faire autrement.

9 [138]. 11 n’y a pas eu de premier homme et il n’y aura pas de dernier homme ; l’homme a toujours engendré 1 homme dans le passé et l’engendrera toujours dans l’avenir.

10 [137]. La génération de l’homme parcourt un cycle, caria forme de l'homme revient plusieurs lois en la même matière.

6 [92]. Lorsque les corps célestes reviendront tous au même point, ce qui aura lieu dans trente-six mille ans, on verra revenir les mêmes effets qu’à présent.

En face de ces propositions qui résument la doctrine d Aristote, il nous est facile de placer des thèses qu inspire la pensée d An icenne ; en voici quelques-unes :

99 [83 j. Le Monde a été fait de rien, mais il n’a pas été innové ; il a passé du non-être à l’être, mais c est par nature seulement, et non pas en la durée, que le non-être a précédé 1 être.

45 [37]. Le premier Principe n’est pas, proprement, la cause des êtres éternels ; il ne l’est que par métaphore en ce que, s il n’était pas, ces êtres n’existeraient pas; c est lui qui les conscixe.

70 [38J. Les intelligences ou substances séparées que l'on appelle éternelles n’ont pas, à proprement parler, de cause efficiente ; elles n’en ont que par métaphore, car elles ont une cause qui les conserve en existence ; mais elles n’ont pas été innovées car, en ce cas, elles seraient capables de changement.

87 [85]. Le Monde est éternel, et il en est de même de toutes les espèces qu’il contient ; le temps, le mouvement, la matière, l’agent, le patient sont éternels ; car tout cela vient de la puissance infinie de Dieu, et il ne peut y avoir d’innovation dans l'effet, dès là qu’il n’y en a pas dans la cause.

52 [18]. L’être qui, comme Dieu, n'est déterminé que par luimême, agit toujours ou jamais ; en sorte que beaucoup de choses sont éternelles.

51 [24]. Dieu agit et meut éternellement de même qu’il est éternellement ; sinon, il faudrait qu’il fût déterminé par un autre être qui serait premier par rapport à lui.

39 [21]. D’une volonté éternellement existante rien de nouveau ne pourrait procéder à moins d'être précédé par un changement en cette volonté.

48 [22]. Dieu ne peut être la cause d’une chose dont l’existence ait commencement, ni produire quoi que ce soit de nouveau.

54 [67]. Le premier Principe ne peut produire d’une manière immédiate les êtres soumis à la génération, car ce sont des elfets nouveaux. Or un effet nouveau exige une cause immédiate qui se puisse comporter différemment [à des époques différentes].

43 [68]. Le premier Principe ne peut être la cause des divers effets produits ici-bas, si ce n’est par l’intermédiaire d’autres causes ; en effet ce qui produit un changement ne peut produire un changement variable à moins d’éprouver lui- même un changement.

63 [69]. Dieu ne pourrait donc produire l’effet d’une cause seconde sans le concours même de cette cause seconde.

61 [70 j . Si Dieu peut produire des effets contraires les uns aux autres, c'est seulement par l’intermédiaire du Ciel qui occupe des positions différentes.

88 [78]. Ilien donc de nouveau ne pourrait être si l’aspect du Ciel à l’égard de la matière des choses susceptibles d’être engendrées n’éprouvait de changement.

44 [28]. Du premier Agent, qui est un, ne peuvent provenir des effets multiples.

64 [33]. L’effet immédiat du premier Principe doit être unique cl très semblable au premier Être.

LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

58 [34], Dieu est la cause nécessaire de la première Intelligence ; la cause posée, l’elfet est également posé ; cette cause et cet effet sont simultanés en durée.

84 [57]. Chaque Intelligence reçoit de Dieu son existence par les Intelligences intermédiaires.

73 [56]. Par leur opération intellectuelle, les Substances séparées créent les choses.

30 [58]. Les Intelligences supérieures créent les âmes rationnelles sans l’aide du mouvement du Ciel ; les Intelligences inférieures créent l’âme végétative et l’âme sensitive par l’intermédiaire du mouvement du ciel.

189 [61]. L'Intelligence étant pleine de formes, elle imprime ces formes en la matière à l’aide des corps célestes dont elle se sert comme instruments.

75 [59]. Un ange ne peut, d’une manière immédiate, produire [successivement] des actes opposés les uns aux autres ; il peut seulement les produire d’une manière médiate, par l’intermédiaire d’un autre être, tel que le ciel.

106 [81]. La cause effective immédiate de toutes les formes est le ciel.

N’est-ce pas, en son entier, le plan de la Métaphysique d’Avicenne et d’Al-Gazâli que ces propositions dessinent à nos yeux? Et n’est-il pas évident que ces deux philosophes ont été, plus encore qu’ Aristote et qu' Averroès, en butte aux condamnations d’Étienne Tempier et de ses conseillers ?

LES CONDAMNATIONS RELATIVES AUX MOTEURS DES C1EUX. OPINIONS D LLRICH DE STRASBOURG, DE BERNARD DE TRILLE, D HERVÉ NÉDELEC, DE GODKFROID DE FONTAINES, DE THIERRY DE FREYBERG, DE DANTE ALIGHIERI

Parmi les articles qu’a frappés, en 1277, la censure de l’Évêque de Paris, il en est qui doivent, en cet ouvrage, retenir tout particulièrement notre attention ; ce sont ceux qui sont empruntés aux diverses hypothèses dont les moteurs célestes, dont le mouvement des cieux sont les objets.

Des condamnations portées contre de tels articles, nous devons, tout d’abord distinguer celles qui, d’une manière directe, visent l’enseignement qu’Aristote avait donné en sa Métaphysique et qu’Averroès avait développé avec beaucoup de clarté au commen-

LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

taire de cette même Métaphysique ; nous voulons parler des condamnations qui frappent les propositions suivantes :

60 [99]. Il y a plusieurs premiers moteurs.

77 [50]. S’il existait une substance séparée qui ne mût aucun corps en ce monde sensible, elle ne serait pas comprise dans l’Univers.

La première proposition conduisait immédiatement au Polythéisme ; quant à la seconde, elle était inconciliable avec ce que l'Eglise enseignait au sujet des anges.

Moins aisée à reconnaître est la doctrine que les théologiens de Paris avaient condensée sous cette forme :

212 [74]. C’est par sa seule volonté que l’Intelligence meut le ciel.

De l’avis des contemporains, la condamnation portée contre cet article atteignait une théorie qui avait alors ses partisans ; inspirée par le langage d’Avicenne, d’Al Gazâli et de Moïse Maimonide, qui donnait le nom d’anges aux intelligences et aux âmes des cieux, cette théorie prétendait que les divers orbes sont nuis par le simple vouloir des anges, libres exécuteurs des ordres de Dieu.

En revanche, certains auteurs jugeaient que cette thèse est blasphématoire. Dieu seul, disait le Liber de Intelligentiis ', meut un corps par sa seule volonté ; en effet, comme il est acte pur, son action est identique à sa volonté ; mais en toute créature, l’acte est mêlé de puissance; l’action d’une créature n’est donc pas même chose que la volonté ; pour mouvoir un corps, il ne suflît pas à une Intelligence de le vouloir; il faut encore qu’un certain contact avec le mobile, une certaine compénétration de sa substance au sein du mobile lui permette d’exercer son action.

G est 1 opinion du Liber de Intelligentiis qu’Étienne Tempier et ses conseillers imposaient aux Parisiens.

A. Les moteurs célestes sont-ils des anges?

L' enseignement d'Ulrich de Strasbourg.

Que l’on pût recevoir dans le Christianisme, à la seule condition de les affubler du nom d’anges, les intelligences séparées et les âmes célestes que les Philosophes avaient définies, cela révoltait Albert le Grand, alors qu’il commentait les Sente?ices •.

Page 1