III
ties de la matière sont autres que les parties de la quantité ; or c’est proprement grâce à l’extension que se fait cette subdivision ; l’extension de la matière est donc autre que l’extension de la quantité.
» Il faut, toutefois, remarquer ce qui suit : Bien que la matière tienne d’autrui son extension, la matière considérée comme étendue ne représente pas une réalité autre, ni une forme autre, ni une essence autre que la matière ; la quantité, en effet, confère par elle-même l’extension à la matière, car la forme perfectionne la matière par elle-même et non pas à l’aide de quelque intermédiaire. Donc, par cela même que la quantité est, de soi, étendue, et que la matière est en puissance de devenir étendue, aussitôt que la matière est conjointe à la quantité, que la puissance est conjointe à l'acte, la quantité, par elle-même, confère l’extension à la matière, et la matière, par elle-même, reçoit passivement l’extension... Ainsi donc la matière qui se trouve ainsi étendue et organisée d’une manière passive ne représente pas quelque chose d'autre que la matière ; mais elle représente une certaine manière d’être que possède la matière ; elle représente cette matière comme soumise à la quantité. »
Jusqu’ici, la description que Gilles a donné de cette forme qu’il nomme quantitas , qu’il suppose directement appliquée à la matière première à laquelle elle confère l'étendue, semble calquée sur la définition qu’ Avicenne donnait de la corporeitas. Mais voici que l’enseignement du philosophe chrétien va s’écarter grandement de la doctrine du philosophe arabe; de la quantité directement unie à la matière première, il fait une forme accidentelle, analogue en tout point à la gravité, à la rareté et aux autres accidents du même genre :
« Disons donc que l’extension passive de la matière n’est pas une autre chose distincte de la matière, bien qu elle provienne d’une autre chose, savoir de la quantité inhérente à cette matière ; et ce que nous disons de la quantité, il le faut entendre de la qualité et de toutes les autres [formes] inhérentes à la matière ; en effet, si la matière est étendue passivement par la quantité, elle est affectée passivement par la gravité, passivement disposée par la rareté et par les autres accidents qui lui sont inhérents. »
C’est à cette matière déjà disposée d’une certaine façon par la quantité, par la gravité, par la rareté, par les autres formes accidentelles qui lui sont directement inhérentes, et non pas à la matière première toute nue, que la forme substantielle vient s’unir : « Si donc la forme substantielle vient perfectionner la
GILLES DE ROME
matière, il faut que la matière, àlaquelle elle confère la perfection, soit telle que celle à laquelle elle est conjointe ; partant, si une forme de cette sorte est conjointe à une matière étendue par la quantité, affectée par la gravité, disposée par la rareté et par d autres accidents, il est nécessaire que cette forme soit l’acte d’une matière ainsi étendue, ainsi affectée, ainsi disposée. Igitur si forma substantialis maleriam perficit , oportet eam talem maleriam perficere quali materiæ est conjuncta ; quarc si kujusmodi forma conjungitur materiæ extensæ per quantitatem, affeclæ per gravedinem et dispositæ per raritatem et per alia accidentia , necesse est eam esse action materiæ sic extensæ , sic affectæ et sic dispositæ. »
Mais, dira-t-on, si des formes accidentelles telles que la quantité, la gTavité, la rareté affectent directement la matière première ; si le composé substantiel résulte de l’union de la forme substantielle avec une matière déjà disposée par ces accidents inhérents, voilà donc que l'accident devient un des éléments qui servent à définir la substance, au grand scandale de la Philosophie péripatéticienne ! — Non pas, répond Gilles de Rome : « De ce que la matière ainsi comprise entre en la définition de la substance, il n’en résulte pas que l’accident entre en la définition de la substance ; les choses se passent seulement de la manière quevoici : c’est la matière à laquelle les accidents sont conjoints qui entre dans la définition de la substance, ce que l’on ne doit pas regarder comme absurde ; en effet, il n’y a rien d’absurde à ce qu’une forme perfectionne une matière conjointe à des accidents, du moment que cette matière conjointe aux accidents n’entre pas dans la définition de cette forme »... « Si la matière ainsi prise entre dans la définition de la substance, ce n’est pas un accident, mais une substance qui entre dans la définition de la substance. »
Telle est la théorie de Gilles de Rome. Arrêtons-nous un instant à en examiner l’audacieuse nouveauté.
Entre la matière première et la forme substantielle qui constitue l'élément, Avicenne et Avicébron mettaient un intermédiaire, une première forme, la corporéité , qui conférait l'étendue actuelle à la matière. Gilles de Rome va, dans cette voie, plus loin que ces auteurs ; avant que la matière première puisse être unie à la forme substantielle, il veut qu’elle soit accomodée par son union à d’autres formes ; ces formes, directement inhérentes à la matière, comprennent non seulement la quantité , qui est fort analogue à la corporéité définie par Avicenne et Avicébron, mais encore la gravité, la rareté, en un mot toutes les formes qui cou-
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