III
fèrent à la matière des propriétés communes à tous les éléments et à tous les mixtes.
Toutefois, pour demeurer fidèle à la doctrine péripatéticienne qui ne veut, en une substance unique, reconnaître qu'une seule forme substantielle, Gilles donne le nom de formes accidentelles à ces formes immédiatement adhérentes à la matière. Par là, il conforme son langage à celui du Péripatétisme ; mais, sous cet accord des mots, quelle contradiction entre les pensées !
Selon l’Aristotélisme, toute forme accidentelle s’unit non pas directement à une matière première toute nue, mais à la matière première déjà informée par la forme substantielle; ce principe est même, pour Averroès, une définition ; par définition, une forme accidentelle, c’est une forme qui perfectionne le composé formé par la matière première et par une première forme ; celle-ci est, par définition, la forme substantielle ; en sorte que, pour Averroès, cette proposition : IJ n’y a, en une substance, qu une seule forme substantielle, est évidente par définition.
Gomme ces notions se trouvent bouleversées par Gilles de Rome ! La forme accidentelle n’est plus, par définition, celle qui achève une matière déjà actualisée par la forme substantielle ; c’est la forme substantielle, au contraire, qui ne saurait s’unir à la matière, avant que celle-ci n’ait été disposée par certaines formes accidentelles, avant qu’elle n’ait reçu de ces dernières les propriétés accidentelles qui lui sont inhérentes, comme l’étendue, la densité et la pesanteur.
Ainsi, en retournant en tout sens la doctrine Aristotélicienne, la Scolastique la disloquait peu a peu ; à force de limer et polir cette philosophie, elle la réduisait en poudre.
B. L'éternité du monde.
La foi enseigne que le monde n’a pas existé de toute éternité, qu’il a eu commencement, que, pour lui, la non-existence a précédé l’existence. La Philosophie peut-elle démontrer cette proposition, comme le prétend Henri de Gand? Nous laisse-t-elle, comme le veut Thomas d’Aquin, dans l’incertitude entre cette proposition et la proposition contraire, qui affirme 1 éternité du monde? A-t-elle, enfin, comme l’assure Siger de Brabant, des démonstrations convaincantes en faveur de 1 éternité du monde, que nie le dogme chrétien ?
Nous ne voyons pas qu’en scs discussions quodlibétiques, Gilles de Rome ait eu occasion de prendre parti en ce grave débat. En
GILLES DE ROME
revanche, il lui consacre de longs développements en plusieurs de ses ouvrages ultérieurs.
L’examen qu il fait de ce problème se trouve tout naturellement subdivisé en deux critiques partielles et successives. En premier lieu, les arguments donnés par Aristote, par Avicenne et par leurs disciples, en faveur de l’éternité du monde, sont-ils des arguments convaincants? En second lieu, les preuves que le monde n’est pas éternel, proposées par les théologiens, entraînent-elles certitude ? De ces deux critiques, la première seule peut trouver place dans les écrits purement philosophiques comme les commentaires au De generatione et à la Physique ; mais la seconde vient se joindre à la première au cours des questions sur le second livre des Sentences.
C'est à la fin du commentaire au second livre Sur la génération que Gilles se heurte, pour la première fois, à la doctrine d’Aristote touchant l’éternité du monde. Il vient d'exposer cette théorie, que le Philosophe soutient avec toute l’Antiquité païenne : De même qu elles n’ont point eu de commencement, la génération et la corruption des êtres sublunaires n’auront point de fin ; elles sont, en effet, commandées par les circulations célestes qui, éternellement, se répètent identiques à elles-mêmes ; la génération et la corruption, donc, alternent suivant un cycle qui recommence périodiquement et indéfiniment.
« 11 faut remarquer, dit Gilles à ce sujet *, que le Philosophe s’est appuyé à deux propositions qui ne sont pas absolument vraies ; c’est en les prenant pour hypothèses qu’il a démontré que la génération ne pouvait avoir ni commencement ni fin.
» La première proposition est celle-ci : Une chose ne saurait acquérir une disposition qu’elle n’avait pas auparavant, si ce n’est par l’effet d’un mouvement précédent. Or le mouvement, considéré en son universalité, ne peut être innové, étant donné que toute innovation résulte d’un mouvement précédent. En effet, si le mouvement universel avait pu commencer et être nouveau, il eût fallu qu’en l’univers, avant tout mouvement, il y eût un mouvement, ce qui est contradictoire. U y a donc un mouvement éternel ; c’est le mouvement du ciel. Mais si le mouvement du ciel n’a pas eu de commencement, la génération et la corruption, qui sont les effets de ce mouvement, n’ont jamais commencé...
» La seconde proposition à laquelle Aristote s’est appuyé est
i. Ægidii Romani In libros de generatione et corruptione Aristote! is commentaria, lib. Il, circafinem; éd. cit ., fol. 5o, recto et verso, et fol. 5i, recto.
d’henri de gand a duns scot