‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 144 sur 485 · III · texte numérisé non relu

III

cède. C’est, en effet, par la considération du mouvement que les philosophes se sont surtout efforcés de démontrer l’éternité du monde ; il est donc bon de voir sourdre la vérité de l’endroit même où l'erreur décevante avait jailli. »

Gilles nous laisse déjà entrevoir quelle va être sa thèse; elle sera celle de son maître Thomas d’Aquin : « Le monde a commencé depuis un certain temps, mais on ne saurait démontrer ni cette proposition ni la proposition contraire. » Pour soutenir et faire triompher cette opinion, il lui faut livrer deux combats, l’un contre les philosophes qui croient avoir démontré l’éternité du monde, l’autre contre « certains grands théologiens modernes » qui prétendent établir que l’éternité du monde est impossible. Le premier combat remplit toute la question intitulée Utrum mundus de necessitate fnerit æternus. Au second, est consacrée la question : Utrum possit demonstrari mundum incepisse.

Le premier combat n’est pas, pour Gilles, lutte nouvelle ; pour la même cause il a déjà bataillé en ses écrits sur le De generatione, en ses commentaires à la Physique. Il n’aura donc, la plupart du temps, qu’à user d’armes dont il s’est déjà servi. Comme en ses écrits précédents, son effort ira surtout à établir qu’un agent naturel ne peut produire un mouvement nouveau qu’à l’aide d un mouvement précédent, tandis que Dieu est exempt de cette nécessité. Sans nous attarder, donc, aux minutieuses discussions par lesquelles Gilles ruine les raisonnements des philosophes en faveur de 1 éternité du monde, réservons toute notre attention à sa critique des arguments théologiques contre l’éternité du monde; c’est là, en effet, bataille nouvelle, que l’archevêque de Bourges, en ses écrits de Physique, n’avait pas eu à livrer.

« On demande, en second lieu 1 s’il est possible de démontrer que le monde a commencé et qu’il ne pouvait pas être éternel. Certains maîtres admettent que cela peut être démontré. Nous allons donc citer les raisonnements qu'ils disent être des démonstrations, prenant ce mot démonstration au sens large, au sens de raison nécessaire et impossible à dissoudre. »

L’énumération des arguments qui ont été forgés par certains théologiens afin de prouver que le monde n’a pu exister de toute éternité est suivie de ces réflexions 2 où Gilles marque d’une façon très précise la position qu’il entend occuper, et qu’en sa

1. Ægidii Romani Op. laud., Dist. I, Pars I, Quæst. XIV. Ed. cit. , fol. sign. c 3, col. d.

2. Ægidius Romanus, loc. cit. ; éd. cit., fol. sign. c 4, col. d, et fol. sign. c 5, col. a.

GILLES DE ROME

précédente question, il nous avait seulement laissé entrevoir :

» Il est certain que le Monde a eu un commencement. Mais à cette question : Est-il possible que le Monde ait existé de toute éternité, on peut répondre de trois manières différentes.

» La première consiste à dire : [Il est impossible] que le monde ait existé de toute éternité.

» La seconde déclare que l’on ne saurait démontrer que le Monde n’a pas pu être fait de toute éternité. Celui qui tient pour cette seconde opinion affirme moins que celui qui tient pour la première ; il y a, en effet, beaucoup de vérités dont nous ne pouvons avoir de démonstration.

» La troisième dit que les raisonnements précédemment cités ou que ceux qui ont été donnés par d’autres personnes ne sont pas des démonstrations. Celui qui tient ce langage dit encore moins que celui qui professe la seconde opinion ; il y a, en effet, beaucoup de propositions qui sont susceptibles d’être démontrées mais dont nous n’avons pas la démonstration, beaucoup de choses qui peuvent être connues et que nous ne connaissons pas.

» Si l’on nous demande à nous-même ce que nous pensons de l’éternité du monde, nous répondrons : Nous n’affirmons pas que le monde ait pu exister de toute éternité; nous n’affirmons pas non plus qu’il soit impossible de démontrer [qu’il n’a pu exister de toute éternité]. Nous disons seulement que tous les raisonnements, construits par autrui, que nous avons entendus jusqu’ici ou que nous avons lus en des écrits, afin de prouver que le monde n’a pu exister de toute éternité, ne sont point des démonstrations ; du moins, nous semble-t-il que l’on peut les dénouer et nous parait-il qu’ils ne sont pas démonstratifs. »

Qu’il soit impossible que le Monde n’ait pas eu de commencement; Henri de Gand avait pensé le démontrer ; Gilles ne prendra pas le parti d’IIenri. Thomas d’Aquin, au contraire, avait déclaré que rien, en la thèse de l’éternité du monde, ne répugnait à l’intelligence, qu’on ne saurait donc démontrer la nécessité du commencement du monde; Gilles ne suivra pas Thomas d’Aquin plus qu’il n’a suivi Henri de Gand. 11 n’affirmera ni que la non-éternité du monde soit démontrable ni qu’elle soit indémontrable ; content du rôle de critique, il se bornera à déclarer que cette thèse n’a pas été établie jusqu’à ce jour. Après avoir prouvé la fragilité de tous les arguments construits en faveur de 1 éternité du monde, il va prouver que tous les arguments en sens contraires sont également caducs.

Parmi ces arguments, il en est plusieurs qui invoquent la dif-

D HENRI DE GAND A DUNS SCOT

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