‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 145 sur 485 · III · texte numérisé non relu

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fîculté que notre esprit éprouve à concevoir une durée infinie, un nombre infini — tel le nombre des révolutions déjà accomplies par le ciel, si le monde n’a pas eu de commencement. Gilles a su fort bien discerner ce qui vicie tant de raisonnements de ce genre : la confusion entre l'impossibilité d’imaginer et l’impossibilité de concevoir. « 11 est étonnant que les hommes ne sachent jamais s’élever au-dessus de l’imagination 1 ; toujours, ils parlent de l’infini comme s’il s'agissait d’uu futur limité et de l’indéterminé comme s’il avait des bornes. »

Toutefois, parmi les arguments de ce genre, il s’en trouve un que Thomas d’Aquin lui-même a jugé grave : « Il y aurait alors 2 une infinité actuellement existante d’àmes raisonnables, ce qui est impossible. A cet argument, voici ce qu’il faut répondre :

» On demande si 1 on peut démontrer que lexistcnce du monde depuis 1 éternité est une impossibilité ; mais il n’est pas question de tous les êtres qui sont dans le monde, ni de toutes les manières dont ces êtres sont dans le monde, ni, en particulier, de la manière dont ils s’y trouvent ou s’y pourraient trouver selon le cours réel de la nature. On demande seulement si Dieu aurait pu faire [que le inonde existât de toute éternité] ou, en d’autres termes, s il est possible qu il en soit ainsi par l action de Dieu.

» Nous allons prouver que cela est possible.

» Si 1 on demandait : Dieu peut-il réinfuser les âmes dans les corps suivant une circulation périodique? Tout le monde, assurément, accorderait qu’il le peut. Dieu peut, en effet, en n importe quelle matière, introduire n’importe quelle disposition. ... Si l’on demandait donc : Peut-il se faire, selon le cours réel de la nature, que les âmes puissent être réinfusées dans les corps suivant une circulation périodique ? Nous répondrions : Non. Mais si l’on demandait : Dieu peut-il faire qu’il en soit ainsi? Nous répondrions : Oui. Si donc Dieu réinfusait les âmes dans les corps suivant une circulation périodique, et si, alors qu’il agit de la sorte, le monde existait depuis l’éternité, les âmes ne seraient cependant pas en nombre infini. Par là, il est certain que si Dieu avait fait le monde de toute éternité et si l’homme existait de toute éternité, Dieu aurait pu faire toutefois qu’il n’v eût pas une infinité d’âmes...

» D’ailleurs, lors même que Dieu aurait créé le monde de toute

^Ægidius Romanus, loc. cit. ; cd. cit., premier fol. après le fol. sign. c 5,

Ægidius Romanus, loc. ctt. ; éd. cit., quatrième fol. après le fol. sie-n. coll. a et b.

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GILLES DE ROM E

éternité, il aurait pu faire l’homme dans le temps... Si le monde existait depuis l’éternité, il n’y aurait pas grand inconvénient à admettre que l'homme a été fait après le monde.

» Nous pourrions encore dire, comme nous le faisions ci-dessus, que si le monde eut existé de toute éternité et si l’homme eût existé aussi de toute éternité, Dieu eût pu trouver un moyen pour éviter qu’il n’y eut une infinité d’âmes, tel le moyen que nous avons indiqué, ou bien encore quelque autre moyen beaucoup plus convenable que notre intelligence n’est pas assez puissante pour découvrir. »

A l’argument opposé par les adversaires de l’éternité du monde, Thomas d'Aquin avait imaginé déjà cette échappatoire : Lors même que l’ Univers n’aurait pas eu de commencement, l’humanité aurait pu en avoir un. Mais il en avait indiqué une autre qui méritait d’être suivie : Peut-être l’impossibilité de la multitude infinie actuelle n’est-elle pas bien démontrée. En son commentaire aux deux premiers livres des Sentences , achevé en 1344, un religieux du même ordre que Gilles de Rome, Grégoire de Rimini, devait analyser, avec une rare puissance logique, les deux notions de multitude infinie actuelle et de grandeur infinie actuelle. Mais le temps marqué pour ces considérations n’était pas encore venu.

Si Gilles ne dit mot de la possibilité de l’infini actuel, il songe, en revanche, pour résoudre l’argument qui lui est opposé à une solution que Thomas d’Aquin n’a point mentionnée et que, peutêtre, il eût repoussée ; cette solution consisterait à admettre, à l’exemple de Platon et des Pythagoriciens, une mctempsychose cyclique qui, périodiquement, réincarnerait les mêmes âmes. La forme même du langage employé par Gilles suffirait à prouver, s’il en était besoin, qu il cède ici à l’intluence de Godefroid de Fontaines.

Jusqu’ici, nous n’avons pas vu Gilles aux prises avec l’argument fondamental d’Henri de Gand qui, entre l’éternité du monde et la liberté de l’arbitre de Dieu, affirme l’existence d’une contradiction. Voici ce que notre auteur répond à cet argument ’ :

« Lors même que Dieu aurait fait le monde de toute éternité, il eût pu le faire à l’instant où il l’a fait en réalité ; il eût pu ne pas faire de toute éternité cela même que l’on admet qu il a fait de toute éternité. Non pas qu’il eût pu, en même temps, faire une chose et ne pas la faire, mais parce qu’il était en son pouvoir de

i. Ægidius Romanus, loc. cit. ; éd. cit., fol. précédant le fol. sign. d, col. b.

d'henri de gand a dcns scot

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