III
GILLES DE ROME
actuelle est réellement distincte de l'essence ; actuale esse realiter ab essentiel est distinction. »
En sa seconde discussion quodlibétique, Gilles se trouve encore aux prises avec le problème de l’essence et de l’existence Mais cjuel changement en la solution qu’il en propose ! Gomme les lectures faites par lui, depuis un an, ont profondément modifié ses premières convictions !
La question était posée sous la forme suivante : Y a-t-il, dans les choses, une essence qui soit indifférente à l’existence et à la non-existence ?
Avant de répondre à cette question, Gilles ne s’est pas contenté de lire Henri de Gand ; il alu également Richard de Middleton, car diverses expressions, empruntées à celui-ci, se rencontrent en l’exposé de ce qu’a pensé celui-là : « Quelques personnes concèdent à toute essence créée une certaine existence essentielle, tandis qu elle est indifférente à l’existence réelle et à la non existence réelle. Us disent, en effet, qu’il peut arriver à l’essence d’être une ou multiple, universelle ou particulière. Si vous concevez l’essence prise en elle-même et toute nue, vous ne la concevez ni comme étant une ni comme étant multiple ; toujours, le concept absolu et tout nu de la chose précède tout concept de cette même chose qui serait relatif et comparé à quelque autre objet. Or, pour que l’essence puisse être dite multiple et particulière, il faut qu’on la compare aux individus en lesquels elle existe [réellement] ; on la nomme, au contraire, une et universelle lorsqu’on la compare à l’intelligence [qui la çoncoit]. 11 faut donc que l’essence prise en elle -même ait priorité [sur l’essence rapportée aux individus en lesquels elle existe et sur l’essence rapportée à l'intelligence qui la çoncoit] ; il faut qu’elle précède l’essence conçue soit sous forme universelle soit sous forme particulière. Selon ces personnes, donc, l’essence a trois manières d’exister : l’existence naturelle, l’existence conceptuelle (esse ralionis ) et l’existence essentielle ; l’existence natureelle, c’est celle qu’elle a dans les choses mêmes ; l’existence conceptuelle, c’est celle qu’elle possède en tant que rapportée à l’intelligence ; enfin, l’existence essentielle, c’est celle qui lui appartient lorsqu’on la considère en ellemême...
» Ces personnes veulent donc que l’existence essentielle soit autre chose que l’existence naturelle et que l’existence con-
i . Ægidii Romani Op. laud., Quodlib. II, quæst. VI : Utrum aliqua sit essentia quæ se habeat per indifferentiam ad esse et non esse. Ed. cit., fol. i4-
ü' HENRI DE GAND A DUNS SCOT
ceptueile. C’est prise en cette existence essentielle que l’essence est indifférente à l’existence [naturelle] et à la non-existence [naturelle].
» Tout cela ne nous semble pas bien dit, et nous ne comprenons pas qu’il en soit comme le disent ces personnes. » Et Gilles se livre à une discussion minutieuse et précise de cette existence essentielle qu’Henri de Gand mettait au-dessus de l’existence universelle et de l’existence particulière. A cette distinction notre ermite de Saint Augustin va en substituer une autre, et cette autre, nous n’aurons aucune peine à reconnaître qu’il l’emprunte à Godefroid de Fontaines.
» Nous avons vu, dit-il, que les distinctions proposées ne sont pas suffisantes. Nous distinguerons donc, pour toutes choses, deux existences réelles et une troisième existence qu’elle possède en la pensée qui la considère.
» [Une rose, par exemple,] a une certaine existence en ses causes, et de cette manière, elle existe en puissance. Alors même qu’aucune rose n’existerait d’une manière actuelle, la rose existe en la puissance de la matière et dans les vertus actives et passives à l’aide desquelles une rose peut être produite, qui sont les propres causes de cette rose.
» La rose possède aussi une existence en elle-même ; et ce qu’elle a de la sorte, c’est l’existence actuelle.
» Enfin, l’intelligence peut considérer la rose et raisonner à son sujet.
» Lors donc que l’on nous demande s’il y a une essence qui soit indifférente à l’existence et à la non-existence, et si l’on veut parler d’une [essence qui soit douée de quelque] existence réelle, nous répondrons : Non.
» Prise, en effet, sous une existence de ce genre, ou bien l’essence existe en ses causes ; elle existe alors en puissance ; douée de cette existence en puissance, elle n’est pas indifférente à l’être et au non-être ; elle existe en puissance et n’existe pas en acte ; dès lors, elle tient plus du non-être que de l’être, car ce qui est en puissance a plus de non-être que d’être.
» Ou bien l’essence dont on parle est considérée comme existant en elle-même ; de cette manière, elle existe en acte ; lorsqu’elle existe de cette façon, elle tient plus de l’être que du non-être.
» Mais maintenant, si nous voulons considérer la chose comme le sujet des opérations de notre intelligence, notre intelligence est indifférente à l’existence ou à la non-existence de cette chose, et il peut arriver que cette chose soit ou qu’elle ne soit pas. Peut-
GILLES DE ROME
être, au moment même où la science est en acte, [où la connaissance s'acquiert,] importe-t-il que la chose soit ou qu’elle ne soit pas. Mais lorsque nous avons acquis la science d’une chose, de la rose par exemple, qu’il existe une rose ou qu’il n’existe pas de rose, l’intelligence peut continuer à concevoir une rose. »
Entre la pensée de Godefroid de Fontaines et la pensée de Gilles de Rome, la ressemblance se marque davantage encore au commentaire des livres De generatione et corniptione composé par le second de ces maîtres.
On aimait, au xui0 siècle, à poser sous la forme suivante le problème de la distinction entre l'essence et l’existence : Peut-il y avoir science d’une chose qui n’existe pas ? S’il n’existait aucun homme, pourrait-on regarder cette proposition comme une vérité : L’homme est un être animé ? C’est de ce biais que Siger de Brabant et Roger Bacon avaient pris la question pour affirmer l’identité de l’essence et de l’existence. Godefroid de Fontaines n’avait point oublié de la considérer de ce côté et déjà Gilles de Rome, en sa seconde discussion quodlibétique, avait pris ce point de vue. 11 le garde en son commentaire au De generatione. « Une chose étant détruite, la science de cette chose demeure-t-elle ? » C’est ce qu’il se propose d’examiner.
« Remarquons, dit-il \ qu’une chose peut avoir trois sortes d’existences : l’existence en elle-même, l’existence en ses causes, l’existence dans l’intelligence.
» Ces trois existences, elle les possède suivant un certain ordre. Toute chose, en etl’et, qui possède en elle-même l’existence, qui a l’existence actuelle, existe en ses causes ; mais la réciproque n’est pas vraie ; beaucoup de choses, en effet, existent en leurs causes qui, cependant, n’existent pas en elles-mêmes et d’une manière actuelle. De même, tout ce qui possède l’existence actuelle ou l’existence en ses causes possède l’existence conceptuelle, existe en l’intelligence ; mais la réciproque n’est pas vraie ; la chimère est quelque chose en notre âme ; cependant elle n’est rien ni en elle-même ni en ses causes.
» Or, avoir la science, c’est connaître par les causes... Lors même, donc, qu’une chose cesserait d’exister d’une manière actuelle, pourvu qu’elle continue d’exister en ses causes, la science de cette chose ne se trouverait pas abolie.
» En outre, il faut remarquer avec grand soin que si l’existence
i . Ægidii Romani Comrnentaria in libros de generatione et corruplione Anslotelis; lib. I, lect. I (non numérotée), dubium 3™ ; éd. cit., fol. 3, coll. c et d.
d’henri de gand a duns scot