‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 150 sur 485 · III · texte numérisé non relu

III

d’une chose en ses causes rend possible la science de cette chose, ce n’est pas seulement parce que la connaissance de la cause entraine la connaissance de l’effet; c’est encore parce qu’il suffit pour constituer une nature ( quidditas ) qu elle soit en puissance d’exister. Or, par le fait même que des choses existent en leurs causes, elles sont en puissance d’exister [d'une manière actuelle] ; étant en puissance d’exister, elles sont en possession d’une nature déterminée ( quidditas ) ; or, tout ce qui a une nature déterminée ( quidditas ) est objet d’intelligence; les choses donc qui sont en leurs causes peuvent être connues et peuvent être objets d’opérations intellectuelles.

» Dès lors, si I on considère des choses ce qu’elles sont en ellesmêmes, dès là qu’elles perdent l’existence actuelle, elles pei'dent aussi l’existence essentielle ( Res ergo , ut sunt aliquid in seipsis, cum destruuntur secundum esse actuelle, destruuntur secundum esse essentiæ). Partant, dire qu’une chose garde l'existence essentielle lorsque son existence actuelle est détruite, c’est mal dire ; on peut dire fort justement que l’existence est en dehors de ce qui constitue la nature ( quidditas ), en sorte que l’on peut concevoir la nature ( quod quid est ) d'une chose sans concevoir cette chose comme existant d’une manière absolue ; mais à proprement parler, il n’y a pas, pour une chose, d’autre manière de rester que la manière dont elle existe en elle-même ( proprie loquendo, non remanet res nisi ut est aliquid in seipsa).

» Toutefois, ceux qui disent qu’une chose garde l’existence essentielle après qu’elle a perdu l’existence actuelle, pourraient, sous cette persistance d’une chose en son existence essentielle, entendre qu’elle garde l’existence en ses causes, existence selon laquelle elle demeure apte à servir d’objet à l’intelligence, selon laquelle sa nature peut être conçue ; ils auraient alors une idée juste, mais ils l’exprimeraient d’une manière impropre.

» Cela posé on voit clairement quelle opinion il faut tenir au sujet de la question posée. On demandait si la connaissance d'une chose peut subsister alors que la chose a cessé d’être... Il faut répondre ceci : Si une chose était tellement détruite qu elle ne persistât plus ni en elle-même ni dans ses causes, si elle n’avait plus d’existence qu’en l’esprit, il n'y aurait plus de science d’une telle chose. Si, par exemple, la pluie était abolie en elle-même et dans ses causes, si elle n’existait plus qu’en l’esprit, la pluie n’existerait pas plus que la chimère, et il ne pourrait plus y avoir de science de la pluie.

» Toutefois les choses périssables de cette sorte sont ainsi faites

GILLES DE ROME

que, lorsqu’elles cessent d’exister en elles-mêmes, elles ne cessent cependant jamais d’exister en leurs causes. Or c’est à propos de telles choses que la questiou avait été posée... Nous répondions donc d une maniéré satisfaisante a la question en disant que la science de ces choses-là persiste alors même qu’elles ont cessé d exister, puisque ces choses subsistent en leurs causes.

» Remarquons, toutefois, que si des choses particulières ont cessé d’exister en elles-mêmes, ce n’est plus sous cette forme qu elles demeurent en leurs causes. Lorsque telle pluie particulière a cessé d’être, les causes naturelles ne sauraient ramener une pluie qui soit numériquement la même que celle-là. Lorsque la substance d une chose a péri, on ne peut voir revenir une chose qui soit numériquement la même que celle-là... Il peut seulement revenir une autre chose de même espèce... Ainsi les choses qui ont cessé d exister et qui demeurent en leurs causes n’ont donc [avec celles qui ont existé! qu’une identité spécifique, mais point d identité numérique. Si donc la Physique était une science particulière, comme les choses particulières, une fois détruites, ne subsistent plus sous cette forme particulière ni en elles-mêmes ni en leurs causes, il serait raisonnable de dire que la science de ces choses n’existe plus lorsque les choses ellesmêmes ont cessé d’être. Mais la science porte sur les choses universelles, et comme les choses qu elle considère, lors même quelles ont cessé d’exister, persistent dans leurs causes et y gardent entre elles une identité spécifique et universelle, il n’est pas douteux que la science de la pluie et des choses périssables de même sorte demeure alors même que cette pluie ou ces choses périssables ont cessé d’exister. »

Ce sont les pensées, c’est le langage même de Godefroid de Fontaines que nous reconnaissons en ce passage d’une doctrine si claire et si précise. Qu’il nous semble loin, maintenant, le thomiste qui écrivait, en sa première discussion quodlibétique :

« L’existence actuelle est réellement distincte de l’essence, acluale esse reahler ab essentia est distinctum ! » D’un seul bond, sans s’arrêter à aucune des opinions intermédiaires, il est venu se reposer en la thèse la plus contraire au Thomisme ; il affirme que l’essence est inséparable de l’existence ; « lorsque les choses cessent d’exister d’existence actuelle, dit-il, elles cessent aussi d’exister d’existence essentielle ; res cum destruuntur secandum esse acluale , destruuntur secundum esse essentia \ » Il serait difficile d’imaginer conversion plus soudaine ni plus complète La théorie thomiste de l’essence et de l’existence est, désormais,

D'HENRI DK G A ND A DUNS SCOT

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