‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 151 sur 485 · III -6G · texte numérisé non relu

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aussi absolument délaissée par Gilles de Rome qu elle 1 avait été, de suite, par Godefroid de Fontaines.

Les doctrines si semblables de Gilles et de Godefroid prêtent à une remarque qui mérite quelque attention. Nous voyons ces auteurs identifier l’existence en puissance d’une chose avec l’existence de cette chose en ses causes ou, si l’on préfère, avec l’existence des causes qui sont capables de produire cette chose. Cette manière de concevoir 1 existence en puissance est essentiellement différente de la théorie péripatéticienne qui unit intimement les deux notions de matière et d’existence en puissance. Averroès attribuait à Jean Philopon cette proposition : L’existence en puissance d’une chose, c’est 1 existence des causes capables de produire cette chose. Cette proposition, d ailleurs, il la condamnait avec la dernière sévérité. Il eût trouvé fort malsonnant le langage de Godefroid de fontaines et de Gilles de Rome.

Nous n’avons pas entendu encore toutes les variations que Gilles exécute sur ce thème : y a-t-il une distinction entre l’essence et l’existence et quelle est la nature de cette distinction? 11 nous reste à prendre connaissance des réflexions auxquelles ce sujet donne lieu dans le commentaire au De anima '.

En cet ouvrage, le langage de Gilles semble tout autrement conforme au thomisme qu’il n’était au commentaire du traité De genevatione . L objet de notre auteur parait meme de dissiper une apparence de contradiction qui se remarque en la Somme théologique et que nous avons notée en son temps. Nous avons dit comment Thomas, en cet ouvrage, vuulaut établir, en Dieu, l’identité de l’essence et de l’existence, avait produit un raisonnement dont cette même identité se pourrait conclure en tout être privé de matière ; comment, cependant, le Doclor commuais se hâtait tout aussitôt de distinguer entre l’essence et l’existence de toute créature, fût-elle angélique.

Le heurt de ces articles de la Somme avait .ete remarque, assurément, de Gilles de Rome. C’est pour l’amortir qu’il entreprend de montrer qu’au sein d’une créature immatérielle, on doit, en un certain sens, nier l’identité de 1 essence et de 1 existence, tandis qu’on un autre sens, il est permis d affirmer cette identité. Écoutons-le 1 2 :

1. Ægidii Romani Expositio in librum tertium de anima \ dubia ium, pam et 3um circa hune te.xtum : Ouoniam autern aliud est magnitudo et magnitudÎDÎs esse. ( Expositio domini Egidii Romani super libros de A mma cum textu... Venetiis, Simon de Luere, i5oo, fol. 66, coll. b, c et d.)

2. Gilles de Rome, toc. cil., dubium ium ; éd. cit., fol. 66, coll. b et c.

GILLES DE ROME

« Quelqu’un se demandera peut-être comment, dans les choses matérielles, la chose diffère de l’existence de la chose ou bien encore comment la chose diffère de son essence ( quidditas ), tandis qu’il n’en est pas ainsi dans les choses immatérielles.

» Il ne faut pas, répondrons-nous, entendre que les choses immatérielles sont identiques à leur essence au point qu’il n’y ait rien en elles qui ne soit l’essence même. C’est seulement en la Cause première qu’une telle identité est véritable ; là, en effet, il n’y a aucune composition, c’est-à-dire qu’il n’y a d’aucune manière une chose distincte d’une autre ; tout ce qui est en Dieu est la même chose que Dieu même. Mais cette simplicité suprême ne se trouve pas au sein des intelligences ; là, en effet, l’existence est étrangère a la nature de 1 essence (esse est prseter rationem quiddilatis), de même que la vertu est étrangère à la nature de la substance ; car si nous plaçons, en une intelligence, l’intellect ou la vertu qui connaît (virtus intellectiva), cette vertu, cet intellect est différent de la substance ; et si nous y mettons l’existence, cette existence est differente de 1 essence (iliud esse est differens a quidditate). C’est pourquoi lorsqu’on parle de la composition des intelligences, certains disent qu’il y a, en elles, composition ex quod quid est et esse, car elles sont composées d’existence (esse) et d’essence ( quidditas ) ; d’autres disent qu’il y a en elles composition de substance et de vertu ; comment chacune de ces deux affirmations est véritable, ce que nous venons de dire le rend, en quelque façon, évident. Une personne intelligente ne doit donc pas entendre que les âmes sont identiques à leur essence à tel point qu il n y ait rien en elles qui soit étranger à la nature de l’essence.

» Mais il faut savoir que nous rencontrons, au sein des choses immatérielles, une certaine identité de la chose avec son essence (quidditas) que nous ne rencontrons pas au sein des choses matérielles.

» La définition, en effet, est un discours qui exprime la quiddité et l'essence d’une chose; les principes [constitutifs] de l’espèce, donc, principes au moyen desquels est composée la définition, sont ceux qui appartiennent à l’essence. Au sein des réalités materielles, il y a certaines choses qui ont pour causes les principes de l’individu et d'autres choses qui ont pour causes les principes de l’espèce ; les propriétés, en effet, sont causées par les principes de l’espèce et les accidents par les principes de l’individu ; il n’est donc pas requis que tout ce qui se rencontre au sein d’une chose matérielle se ramène à la forme et à la nature de

d’henri de gand a duns scot

l’essence (ad formam et ad rationem quiddttatis ) ; certaines choses se ramènent à la matière et à ce qui appartient à l'individu.

» Mais au sein d’une chose immatérielle qui est une forme existante par elle-même, il ne peut rien exister naturellement qui ne provienne de la forme et qui ne se ramène aux principes de l’espèce. Pour les choses immatérielles, donc, en tant qu’elles sont conçues par notre intelligence (ut comparantur ad intellectum), une chose est identique à son essence ( idem est res cum sua quidditate) ; car une chose immatérielle et ce qui se trouve en elle ne sauraient être connues par une autre vertu cognitive que celle à laquelle l’essence de cette même chose est connaissable ; en effet, tout ce qui se rencontre en une chose immatérielle est ou forme ou effet de la forme ou relatif à la forme ; il n'y a donc, en une chose immatérielle, rien qui puisse être connu par le sens; tout y est propre à être connu par l'intelligence, car tout y est forme et espèce ; et tout ce qui appartient à la forme et à l’espèce, en tant que tel, est connaissable par l’intelligence, non par le sens. Là donc la chose est identique à l’existence de la chose ou, en d’autres termes, la chose est identique à son essence (ibi ergo idem est res et esse rei, vel idem est res et sua quidditas ). Non pas qu’il n’y ait là aucune composition ni que la chose soit, de toute façon, identique à son essence ; la chose est seulement identique à son essence en tant qu’à la même vertu cognitive à laquelle il appartient de connaître l’essence, il appartient aussi de connaître la chose et tout ce qui se trouve en cette chose. Ici, en effet, il nous est absolument impossible de dire que l’essence est connaissable à l’intelligence tandis que la chose ou une partie de ce qui se trouve en elle serait connaissable au sens. Tout cela est connaissable à une seule et même vertu, savoir, à l’intellect.

» Il n’en est pas ainsi pour les choses matérielles ; sans doute, l’essence même des choses matérielles est connaissable à l’intelligence ; mais la chose individuelle elle-même et tout ce qui, en elle, se tient, directement et par soi du côté de l’individu, tout cela n’est pas connaissable à l’intelligence, mais bien au sens ; en effet, par considération directe, l’intelligence ne peut connaître l’individu matériel; si elle le connaît, c’est seulement par considération réflexe, et en tant qu’elle porte son attention sur les images. »

Rien de plus net, au moins en apparence, que la doctrine exposée en ce passage. Au sein d’une créature immatérielle aussi bien qu'au sein d’une créature matérielle, l’essence est distincte

GILLES DE ROME

de 1 existence. Mais en une créature immatérielle, notre raison ne perçoit pas cette distinction, parce qu’elle connaît à la fois, à l’aide de la môme faculté et par le même procédé, l’espèce et l’individu ; au contraire, en une créature matérielle, elle distingue l’essence de 1 existence parce qu elle connaît l’espèce et l’individu à l’aide de facultés différentes, par des procédés différents.

Mais pressons un peu plus fortement les conséquences de ces remarques.

En une créature, la dualité de l’essence et de l’existence est, pour nous, connaissable ou non connaissable selon que la dualité de 1 individu est, elle-même, connaissable ou inconnaissable. Le proclamer, n’est-ce pas donner à entendre que la dualité de l’essence et de l’existence n’est pas autre chose que la dualité de l’espèce et de l’individu, que l’essence, c’est la forme spécifique et l’existence, le principe d’individuation ? Cette identité de l’existence et du principe d’individuation n’est-elle pas, d’ailleurs, admise par Saint Thomas lorsqu’il déclare qu’un être est un par cela même qui fait qu'il existe ?

Mais, d’autre part, si l’on admet que la matière seule est capable de subdiviser la forme spécifique en individus multiples ; que pour les substances immatérielles, formes pures, chaque forme spécifique est réalisée en un individu unique, qu’elle est individualisée par elle-même, qu’elle est, à elle-même son propre principe d’individuation, ne sera-t-on pas forcément conduit à cette conséquence : Pour les seules substances matérielles, il y a lieu de distinguer entre la forme spécifique et le principe d’individuation, partant entre l’essence et l’existence ; pour les substances immatérielles, le principe d’individuation ne fait qu’un avec la forme spécifique, et donc l’existence ne fait qu’un avec l’essence ? Ces conclusions ne sont-elles pas celles que Saint Thomas d’Aquin énonçait fort clairement en cet article de la Somme qui parait avoir éveillé l’attention de Cilles de Rome ? Ne sont-elles pas celles qu’en son second Doute , Gilles formule dans les termes que nous allons rapporter ?

« En second lieu, écrit-il *, quelqu’un pourrait se demander s’il n’y a pas quelque chose qui, dans les réalités matérielles, n’appartiendrait pas à la forme ni à la nature de l’essence ( ratio quiddilatis), tandis que, pour les réalités immatérielles, on pourrait dire que cette chose appartient d’une certaine façon ( aliquo modo) à la forme ou à la nature de l’essence.

i. Gilles de Rome, loc. cit., dubium 2m ; éd. cit., fol. 66, col. c.

D HENRI DE GAND A DUNS SCOT

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