III
divers systèmes qui multiplient les formes substantielles au sein d’une même substance.
Parmi les thèses thomistes, il en est une qui avait rencontré une opposition particulièrement vive. Gomme Moïse Maimonide, comme son maître Albert le Grand, Thomas d’Aquin avait soutenu l’impuissance du Philosophe à démontrer que le monde a commencé ; que le monde ait eu un commencement, c’est une vérité de foi dont la raison humaine n’aurait pu, par ses seules forces, acquérir la certitude.
Du vivant du Doctor commuais , une telle affirmation avait soulevé de vives récriminations ; Thomas avait composé son opuscule De æternitate mundi contra murmurantes. Ces murmures, par la bouche de Saint Bonaventure, s’étaient transformés en une attaque violente. Guillaume de la Mare avait fortement censuré la thèse thomiste, llenri de Gand avait prétendu démontrer par la seule raison que le Monde n’a pu exister de toute éternité. Gilles de Rome n’avait pas osé suivre Thomas jusqu’au bout. Sans déclarer s’il était possible ou impossible de résoudre par la seule philosophie la question de l’éternité du Monde, il s’était contenté d’avouer qu'aucune des démonstrations connues ne lui avait paru conclure d’une manière convaincante ni dans un sens ni dans l’autre.
Nul ne s’aventurait donc à soutenir, touchant l’éternité du Monde, la thèse du Doctor commuais. Sur ce terrain, Nédélec n’abandonna pas son confrère en Saint Dominique ; il en défendit vaillamment la doctrine, aussi bien dans ses Questions sur les Sentences que dans son opuscule De æternitate Mundi.
Afin de montrer que la philosophie ne saurait, par ses propi es forces, démontrer que le Monde n’a pas toujours été, il en vient à restreindre singulièrement la portée de la Métaphysique séparée de la Révélation.
L’un des arguments dont il prétend établir qu’ils ne sont pas convaincants est, en effet, celui-ci : Si le Monde et, partant, l’espèce humaine avaient existé de toute éternité, les émes immortelles des défunts formeraient, aujourd’hui, une multitude infinie.
Au sujet de cette objection qu’Avicenne et Al Gazali avaieut jadis examinée, il observe \ tout d’abord, et fort justement :
r. Hervei Natalis Britonis. Docloris Theologi Parisiensis, Præstantissimi, et sublimissimi ac quondam Ordinis Fratrum Prædicatorum, Generalis Magistri, In quatuor Libros sentenliarum Commentaria. Quibus adiectus est eiusdem auctoris Tractatus de potestate Papæ. Parisiis, Apud viduain Dyooisii Moreau et Dyonisium Moreau, filium, via lacobæa sub signo Salamandræ Argenleæ. MDCXLVII. Lib. II, dist. I, quæst. prima : Utrum mundus potuerit esse ab æterno ; p. ig4, col. b, et p. 195, col. a.
HERVÉ NÉDÉLEC
« Selon ceux qui ne regardent pas comme absurde l’existence actuelle d’une multitude infinie, il est facile de répondre ; il suffit de nier que la conséquence présente une impossibilité. »
L’objection devient plus embarrassante si l’on admet « que l'existence actuelle d'un infini implique contradiction, tout comme il est contradictoire que le blanc soit noir ». Alors, « de même que Dieu ne pourrait faire que le blanc fût noir, ... ainsi ne pourrait-il faire qu’une multitude infinie d’anges coexistassent pendant un temps infini, quand même on supposerait le temps infini ». Ce n’est pas une réponse. Comment concilier cette impossibilité avec la toute puissance créatrice de Dieu ? Lui aurait-il donc été interdit de créer un ange chaque jour? Ou bien se fût-il vu contraint de détruire les anges précédemment créés au fur et à mesure qu’il en eût créé de nouveaux? Mais passons, et lisons ce que notre Frère Prêcheur imagine, en cette hypothèse, pour éviter la coexistence d’une multitude infinie d’âmes humaines.
« Si l'on admettait que le monde a été de toute éternité, Dieu pourrait, à la génération des hommes, assurer une durée infinie sans que la multitude des âmes fût infinie.
» Il le pourrait faire, tout d’abord, à l’aide du retour cyclique des âmes; car si Dieu le voulait, les mêmes âmes pourraient être incorporées une infinité de fois.
» Il le pourrait faire aussi parce qu’au moment de la mort, chaque âme cesserait d’exister; il suffirait qu’à la mort de chaque homme, Dieu retirât à l'âme l'influence qui la fait subsister ; car s’il est vrai que l’âme ne dépend point du corps, elle dépend, toutefois, de l’intluence divine.
» Mais, direz-vous, cela ne conviendrait pas. Je réponds : Cela ne conviendrait pas selon le cours actuel des choses, soit ! Mais cela pourrait convenir suivant un autre cours que Dieu eût pu instituer au sein des choses. Selon cet autre cours, il pourrait convenir que les mêmes âmes fussent incorporées une infinité de fois, ou bien que les âmes, par suppression de l'influence conservatrice de Dieu, cessassent d’exister ; Dieu donnerait alors aux hommes une telle façon de vivre; tout le salaire qu’ils doivent recevoir sous forme de peine ou de récompense serait reçu dès cette vie, bien qu’actuellement, il n’en soit pas ainsi. Que Dieu puisse trouver, pour la génération et le salaire des hommes, un mode convenable et différent de celui qui est actuellement réalisé, c’est ce que nul ne saurait nier. »
En déniant à la Métaphysique le pouvoir de démontrer que le monde a eu commencement, Saint Thomas d’Aquin a semé
D HENRI DE GAND A DÜNS SCOT
une graine qui produira d’immenses conséquences. Voici que déjà la graine commence à germer. Pour assurer l'impossibilité que son maître a déclarée, Hervé Nédélec y joint de nouvelles impossibilités; par ses propres forces, la raison humaine ne saurait démontrer qu’il n’y a pas de métempsychose ni que -Pâme est immortelle ; Dieu eût pu faire qu'une même àme se réincarnât indéfiniment ; il eût pu la détruire au moment de la mort ; si donc il n’en est pas ainsi, c'est par sa révélation seule que nous le pouvons savoir.
Le nombre des vérités que nous ne pouvons connaître par la seule Philosophie et dont la foi seule nous peut assurer se trouve grandement accru. Avec Duns Scot, avec Ockam, nous le verrons croître encore davantage, réduisant enfin à néant la valeur démonstrative de la spéculation métaphysique.
Les ouvrages imprimés d’Hervé Nédélec nous pourraient fournir bien d’autres témoignages du Thomisme de l’auteur. Nous ne nous attarderons pas à les recueillir; c’est un écrit inédit qui va maintenant retenir notre attention. Nous l’avons pu étudier sur un bon exemplaire manuscrit conservé parla Bibliothèque Municipale de Bordeaux 1 2 ; peut- ère ne trouvera-t-on pas déplacée la description, plus précise que celle de B. Hauréau !, que nous en allons donner.
En haut d’une page 3, se lit un titre presque effacé; en ce titre, il est des mots que nous avons conjecturés avec hésitation, d’autres que nous n’avons pu lire ; voici ce que nous en avons deviné :
Incipiunt tituli questionum de 4or materiis fratris hervki natha-
lis magistri ordinis predicatorum recapitulatio conclusionum (?)
multarum (?) et impugnatio condemnabilium (?) 15 quolibet magistri henrici de gandavo.
Ce titre annonce une table des questions qui seront examinées ; cette table, en effet, vient aussitôt après 4. Il nous annonce aussi que l’oeuvre est un examen et une discussion des doctrines soutenues par Henri de Gand dans ses Quolibets.
Nous avons été avertis que la polémique porterait sur quatre
1. Bibliothèque municipale de Bordeaux, ms. no 147 : Hervæi Natalis Varii tractatas. — Le volume contient, tout d’abord, les Questions sur les Sentences d'Hervé Nédélec. L’ouvrage considéré en occupe la fin (fol. 2o3, r°, à fol. 275, col. c).
2. B. Hauréau, Op. laud., seconde partie ; XIII (pp. 337-339) ; XV (pp. 33o- 34o) ; XVI (pp. 340-342) ; XVII (pp. 342-343) ; XVIII (p. 343). — V. aussi, p. 632, une note de Noël Valois.