III
non pas en tant qu elle est tirée de la puissance de la matière ; en effet, donner l’existence pure et simple, c’est ce qui établit la différence entre la forme substantielle, en tant que substantielle, et la forme accidentelle; or le caractère en vertu duquel une sorte de choses diffère proprement {per se) d'une autre sorte convient à cette première sorte et à toutes les choses qu’elle comprend. Toute forme substantielle, donc, qu’elle vienne du dehors ou du dedans, que ce soit en l’homme ou dans une autre substance, donne l’existence pure et simple... »
A Henri de Gand, Hervé, se souvenant de renseignement de Thomas d’Aquin, oppose ici la pure tradition d’Averroès '.
Quand Saint Thomas se borne à maintenir avec fermeté la doctrine péripatéticienne, Hervé Nédélec se montre thomiste très fidèle ; mais quand le Doctor communis délaisse la tradition d’Aristote et d’Averroès, le disciple, à son tour, ne craint pas de s’écarter de la voie suivie par le maître et de restaurer l’enseignement du Lycée. Sollicité par Avicenne et par Al Gazàli, Thomas d’Aquin avait admis, entre l’essence et l’existence, une distinction qu’un Péripatétisme exact eût durement condamnée ; concilier cette distinction avec la doctrine authentique du Philosophe avait été un de ses soucis constants ; de ce souci, les tâtonnements qui font hésiter plusieurs de ses théories nous sont un témoignage éclatant. Gilles de Rome, qui ne voulait rompre ni avec l’enseignement d’Aristote ni avec celui de Thomas d’Aquin ne s’est pas montré moins embarrassé dans les nombreuses circonstances où il a traité ce sujet. Hervé Nédélec ne connaîtra pas ces hésitations ; il rejettera sans hésiter la distinction qu’ Avicenne avait introduite en Métaphysique ; dans son traité De esse et essentia, il semblera combattre seulement la théorie d’Henri de Gand ; mais sa réfutation ne sera pas moins ruineuse pour les doctrines thomistes ou égidiennes.
Ecoutons, tout d’abord, les paroles par lesquelles il résume, avant de la combattre, la thèse du philosophe gantois.
« Touchant l'essence de la créature, dit-il *, voici quelle est la thèse de cet homme-là...
» Le ternie d’essence implique un certain composé formé par un rapport à l’égard de Dieu considéré comme modèle ( exemplar ) et par une nature comprise dans un certain genre ; cette nature-ci sert de fondement à ce rapport-là ; l’animalité, l’humanité sont
1. Voir : Troisième partie, Ch. III, § IV ; t. IV, pp. 537*54o.
2. Hervæus contra Ilenricum de esse et essentia; Ch. premier de la réponse. Ms. cit., fol. 220, col. d.
HERVÉ NÉDÉLEC
de tels rapports. Un semblable rapport se trouve, dit-il, en dehors de tout genre 1 2 ; partant, l’existence essentielle (esse essentiæ), qui est précisément ce rapport même, n'est pas, non plus, comprise dans un genre ; elle est simplement le rapport qui se trouve ainsi fondé, 1 humanité ou l’animalité par exemple. 11 admet, par conséquent, que l’essence n’est pas comprise en un genre par tout ce qu elle implique ; elle l’est seulement par une de ses deux parties, par la nature dans laquelle le dit rapport trouve son fondement.
» En outre, il dit que ce rapport se trouve dans les choses de toute éternité; il suppose donc que les essences des choses ont, de toute éternité, une existence réelle (esse reale). Sinon ces propositions : 1 homme est homme, l’homme est un être animé, et autres semblables, qui sont vraies de toute éternité, ne trouveraient rien sur quoi leur vérité fût fondée de toute éternité. Il en résulterait aussi que ces termes : homme, animal, et autres analogues, alors que les choses [concrètes] n’existent pas, ne désigneraient plus rien de véritable ; ils ne désigneraient qu’un être imaginaire, tout comme le terme chimère, si les créatures, avant même qu’elles ne fussent créées, ne possédaient l’existence naturelle qui convient à leur essence (esse naturale essentiæ). >,
Hervé combat vivement cette doctrine ; son plus fort argument consiste à montrer qu’en voulant attribuer aux créatures une existence essentielle (esse essentiæ) qu’elles posséderaient de toute éternité, on est contraint de leur accorder une existence proprement dite (esse existentiæ ) non moins éternelle.
« J’entends réfuter s ce qu’admet cette thèse, et qui est ceci : Par le fait que, de toute éternité, la créature a en Dieu son idée (eocemplar), elle a, de toute éternité, une existence essentielle réelle, mais non pas une existence proprement dite. Sans doute, en effet, l’idée divine représente la créature de toute éternité, et l’essence de la créature répond à cette idée comme une imitation répond à son modèle ; mais cette idée représente aussi de toute éternité l’existence de cette créature, et l’existence de la créature répond à cette idée comme une chose représentée répond à ce qui la représente. Mais, au dire de cet homme-là, la raison pour laquelle la créature possède de toute éternité une existence essentielle réelle, c’est qu’une idée divine lui correspond, qui la représente de toute éternité. Elle a donc de toute éternité, pour une
1. C’est-à-dire en dehors des dix catégories considérées par Aristote.