III
GUILLAUME VARRON
La méthode nominaliste qu’il suit lui permet de résoudre les difficultés qu’on lui voudrait objecter et, particulièrement, celle-ci 1 : « Si l’essence et l’existence sont une même chose, la création se peut-elle cependant sauver ? Je réponds qu’elle le peut lorsqu’on admet l’identité de l’essence et de l’existence de la façon qui a été exposée ci-dessus. C'est vrai parce que la création ne requiert pas un sujet sur lequel s’exercerait l’action du Créateur. C’est également vrai parce que ce qui est créé n’a pas besoin d’être composé de plusieurs choses dont une serait formellement acte, tandis que l'autre serait puissance ; il est seulement requis que la chose créée soit au pouvoir actif de l’agent. C’est enfin vrai parce que si la chose créée requérait, d’une part, une puissance et, d’autre part, un acte qui différât réellement de cette puissance et qui l’informât, on ne saurait expliquer pourquoi cette puissance et cet acte ne seraient pas deux essences, semblables à la matière et à la forme ; être, ce serait alors posséder ces deux essences, car être, nous l’avons dit, c’est posséder 1 essence. »
Saint Thomas avait sans cesse comparé la composition d’essence et d’existence à la composition de matière et de forme, mais, tout en les comparant, il avait mis tous ses soins à ne les pas confondre. Hervé déclare avec insistance que les soins du Doctor communis ont été vains, qu admettre une distinction réelle entre l’essence et l'existence, c’est réduire celles-ci à la matière et à la forme. S’il se montre thomiste dans la plupart des cas, il rejette tout de la doctrine que Thomas d’Aquin avait adoptée touchant l’essence et l’existence.
Guillaume Varron
A deux reprises, en une de ses questions sur la Métaphysique d’Aristote 2, Jean de Duns Scot cite la seconde partie de 1’ « écrit »
1. Hervæus contra Henricum de esse et essentia, ch. VI de la réponse. Ms.
cit., fol. 223, col. c. ^ ....
2. Joannis Duns Scott Ordinis Minoram (Juæstiones subtilissimæ super libros Metaphi/sicæ Arislolelis., lib. V, quæst. X (Quesliones subtilissime Scott in metaphysicam Aristotelis. Eiusdem de primo rerurn principio traclalus A /que theoremata. Colophon : Expliciunt epithomata seu castigationes preclarissimi Doctoris Magistr! Mauritij Ilibernici Ordinis Minorum in theoremata doctoris subtilissimi Joannis Duns Scoti eiusdem ordinis. Ac etiam in tractatum de
d" HENRI DE GAND A DONS SCOT
sur les Sentences composé par « f rater Vaille hnus de Varra ». En effet, au dire de Barlhélemi de Pise \ le franciscain anglais Guillaume, né à Warre, près de Londres, et généralement appelé Guillaume Varron, aurait été, à Oxford, le maître de Scot. C'est là tout ce que l’on sait de l’auteur des Questions sur les quatre livres des Sentences que nous allons parcourir i.
Guillaume Varron n’est pas un esprit de même trempe qu’ Henri de Gand ; il n’est pas homme à concevoir un système philosophique dont toutes les parties soient solidement liées entre elles et harmonieusement coordonnées ; il est plutôt de ces intelligences éclectiques qui n’ont point conçu de doctrine originale mais qui, ici, adoptent la thèse d’un maître et là, la thèse de son adversaire ; encore, en cette manière de philosopher, montre-t-il moins de puissance qu’un Richard de Middleton, moins de puissance, surtout, qu’un Gilles de Rome. Il ne parait pas qu’il soit jamais venu à Paris; la lecture de son écrit pourrait nous porter à croire que l’enseignement d’Oxford était alors moins solide et moins brillant que l’enseignement parisien.
Examinons brièvement la position que Guillaume a prise en quelques-unes des questions dont, alors, on disputait ardemment.
À. L'éternité du monde.
En une première question 3, Guillaume Varron énumère les diverses théories philosophiques qui ont admis l’éternité du Monde et les arguments qui ont été opposés à ces théories.
Parmi ces théories, il en cite une 4 « selon laquelle le Monde est, à plusieurs reprises, engendré, puis détruit, mais demeure cependant éternel ; en effet, grâce aux dispositions diverses des corps célestes, les choses qui avaient vieilli et avaient cessé d’exister peuvent revenir de nouveau à plusieurs reprises.
» C’est là ce que Platon veut dire ... lorsqu'il enseigne qu’au bout d’une grande année, toutes les choses qui existent mainte-
primo principio eiusdem : Impressa Uenetiis commissione et expensis reuerendi viri Domini Andree de Asula : Per magislrum Joannem Hertzog de Landauu Alemanum. 1 409- Tertio decimo Kalendas Septembris. Fol. 6i, coll. a et c).
1 . Sbaraleæ Supplément uni et rastigalio ad scriptores trium ordinum S. Francisci. Ed. nova, Romæ, MCMVII ; Pars I, p. 35o.
2. Nous avons étudié ces Questions dans le ms. no 1 63 de la Bibliothèque municipale de Bordeaux. Ce manuscrit ne porte pas de titre ; il se termine par ces mots : Explicit quartus liber Varonis, suivis de deux tables.
3. Gulielmi Varonis Quæstiones in libros Sententiarum, Lib. II, Dist. I, quæst. VII : Utrum mundus realiter fuerit æternus.