IV
Tout ce texte ne cesse de confirmer ces propositions : La matière individuelle, la forme individuelle, le composé individuel sont, seuls, des choses qui existent hors de l'esprit ; la matière commune, la forme commune, le composé commun qui résulte de leur union et qui constitue l’essence spécifique, ne sont que des notions formées par abstraction et, hors de 1 intelligence, dépourvues de toute existence.
Donc, hors de l’esprit, le composé commun, l’essence spécifique n’existe pas séparément de l’hœccéité qui en fait un individu ; la distinction formelle entre l’essence spécifique et la différence individuelle est le résultat d’une opération tout intellectuelle ; nous allons entendre le Docteur Subtil l’affirmer à nouveau.
Duns Scot, pour exprimer sa pensée avec plus de précision, aime à forger des néologismes ; par là, son latin se hérisse de termes techniques ; le caractère abstrus que l’on a coutume d’attribuer à sa Philosophie provient, en grande partie, de cette forme de langage; cette langue, d’ailleurs, a grandement contribué à faire dévier les disciples de Scot de la véritable pensée de leur maître ; ils ont cru voir des choses sous ces ternies que le Docteur Subtil avait seulement imaginés pour désigner des concepts.
Afin de marquer comment le particulier est contenu dans le général, Scot dit qu’il y est contenu d’une manière unitive (unitive contentus). L’individu est contenu d’une manière unitive dans l’espèce, l’espèce est contenue d’une manière unitive dans le genre.
Or « entre deux choses 1 qui sont contenues d’une manière unitive l’une dans l’autre, il n’y a ni séparation réelle ni séparation potentielle. De même la nature que notre intelligence regarde comme caractéristique de l’espèce, et que l’on dit exister en la chose [individuelle], est commune à tous les individus de l’espèce ; elle y est de la même manière que tout principe commun est en puissance dans la chose individuelle ; jamais elle n’est séparée de cette autre perfection qui est contenue en elle d’une manière unitive, de ce degré en lequel est conférée la différence individuelle. Jamais l’espèce n’est produite, en la réalité, si ce n’est sous ce degré déterminé ; elle n’en est jamais séparable, car ce degré, avec lequel elle est toujours posée en la réalité, est contenu en elle ù’une manière unitive...
i. Joanms Duns Scoti Quæstiones in Meiaphysicam Aristotelis, lib. Vil, quæst. XIII.
DUNS SCOT ET LE SCOTISME
<« Par l'effet de sa blancheur, une pierre blanche répugne formellement à être noire ; mais si par l’intelligence, on sépare la blancheur de la pierre, qui en est le sujet générique, la noirceur ne répugne plus à la pierre en général. De même, le composé formé par la nature et par la différence individuelle répugne formellement à la division ; mais si l’on en sépare la différence individuelle, la nature spécifique n’a plus, à l’égard de la division, la répugnance qu’elle tenait de cette différence ; elle est alors commune, comme il a été dit, car elle a le pouvoir logique d’exister en plusieurs individus... Si nous parlons au point de vue delà réalité, l’humanité qui est en Socrate n'est pas la même que l’humanité qui est en Platon ; entre ces deux humanités, il y a une différence réelle, provenant des différences individuelles qui sont contenues d’une manière unitive en l’humanité, et qui, de part et d’autres, en sont inséparables. Mais si, de part et d’autre, nous détachons cette différence individuelle, nous concevons la nature humaine], non plus comme douée de cette unité la plus élevée, mais seulement comme douée de cette unité moindre qu’est la communauté; l'humanité de Socrate n’est alors distincte de l’humanité de Platon ni par division numérique, ni par aucune autre division non spécifique. »
Ce que nous venons d’entendre du composé spécifique, de la quiddité, Duns Scot est prêt à le répéter de la forme commune, de la matière commune ; la forme commune, la matière commune n’existent pas en acte hors de l’esprit, qui les conçoit par abstraction ; dans la réalité, dans les choses, il n’y a que des matières individuelles, que des formes individuelles.
Volontiers, donc, Duns Scot emprunterait à Bacon les tableaux dichotomiques par lesquels celui-ci, s inspirant d’Avicébron, classait, d’une part, les formes universelles, les matières universelles, les composés universels, puis, d’autre part, les formes individuelles, les matières individuelles, les composés individuels ; mais, pour lui, ces trois derniers tableaux ordonneraient seuls des choses totales ou partielles ; les trois premiers n’ordonneraient que des réalités , que des formalités , c’est-à-dire des notions abstraites que la pensée a formées en retranchant aux choses la formalité, la réalité ultime qui leur conférait l’unité individuelle.
Ou voit alors comment tout le plan réaliste qu’Avicébron a cru reconnaître en la nature des choses se trouve réduit à un plan purement idéal.
« A parler au point de vue de la réalité, et selon ce qui existe,