Le texte porte : Date
3. Nicola1 Bonsti Physica, lib. VI, cap. II; ms. n« 6678, foi. 161, r« ; ms. no i6î32, fol. 127, col. a.
l’essentialisme
même (1329-1342) où les ordres franciscains avaient pour maître général Gérard d’Odon, dont Nicolas Bonet partage les doctrines atomistiques, au temps où Jean le Chanoine composait ses Questions sur la Physique , qui ne citent pas le nom de Bonet.
Bonet est, avant tout, un esprit clair; les distinctions trop raffinées, trop savamment subtiles, ne sont pas pour lui plaire ; autant que possible, il les évite ; s’il adopte certaines des doctrines essentielles de François de Meyronnes, c’est à la condition de les simplifier.
Ce désir de clarté et de simplicité a pour effet, en chaque théorie, de mettre vivement en lumière les idées principales, tandis que tout ce qui est détail, atténuation, précaution se trouve plongé dans l’ombre. Les théories exposées se trouvent ainsi forcées de produire leurs conséquences ultimes, celles que, bien souvent, les auteurs de ces théories se fussent refusés à formuler explicitement.
En même temps qu’un système est, par là, contraint de mettre au jour ses conséquences extrêmes, il laisse voir à nu les défauts par lesquels il est vulnérable. Bonet, en général, voit clairement ce que l’on peut objecter aux opinions qu’il défend. En bien des cas, il reconnaît avec loyauté que les réponses à ces objections ne les font pas entièrement disparaître. « Que celui qui n’en sera pas satisfait cherche autre chose ! » Nombre de ses discussions se terminent par cette déclaration.
Ce besoin de mettre chacune des parties de la doctrine sous une forme simple, claire et saillante s’accommode mal des artifices propres à masquer des désaccords entre ces diverses parties. Aussi la philosophie de Bonet manque-t-elle d’unité, et ce manque d’unité est-il très apparent. Les divers morceaux de cette philosophie se comprennent aisément ; ce qu’on ne voit pas, c’est comment ils se rejoignent. Tantôt l’auteur semble l’adepte convaincu d’une école ; tantôt il parait se donner à une école toute contraire.
Nous ne chercherons pas à mettre en sa pensée une suite dont, peut-être, il ne se souciait pas ; puisqu’il a été disciple tantôt de François de Meyronnes et tantôt de Guillaume d’Ockam, nous étudierons ici ce par quoi il se rapproche du premier de ces maîtres ; en un autre chapitre, nous dirons ce qu’il tient du second.
Bonet consacre entièrement le troisième livre de sa Métaphysique à la théorie des formalités ou quiddités ; ce sont deux termes entre lesquels il n’établit aucune ditférence, qu’il regarde continuellement comme synonymes.
(Jue doit-on, tout d’abord ', entendre par ces mots : Deux choses sont formellement identiques, ou par ceux-ci : Deux choses diffèrent formellement l’une de l’autre ?
Deux choses sont dites formellement identiques lorsque l’une d’elles est la définition de l’autre. « On peut encore dire d’une autre manière : Plusieurs choses sont identiques f^mellement lorsqu’elles impliquent toutes une d’entre elles et si, lorsqu’on les définit toutes, il se trouve que ce quelque chose est la définition de toutes les autres sans qu’on ait à y ajouter rien d’essentiel. — Vel alio modo esse idem formaliter est quando ilia plura dif finir en tur, illud nnum esset definitio aliorum nullo addito qaidditative. »
Un exemple éclaircira cette pensée.
Voici, d’une part, l’homme, et, d’autre part des hommes individuels, Pierre, Paul. Formons la définition de l’homme, de Pierre, de Paul. Nous constatons qu’en Pierre, en Paul, l’homme est impliqué, et que la définition de l’homme est, en même temps, la définition de Pierre et celle de Paul. Sans doute, en Pierre, en Paul, certaines choses s’ajoutent à l’homme ; mais ces choses sont des différences individuelles et des accidents; elles sont de celles qui ne peuvent entrer dans la définition parce qu elles n’atteignent pas lessence. Dans ces conditions, l’homme, Pierre, Paul sont formellement identiques entre eux.
Ainsi, identité formelle, cela veut dire identité de définition; des choses diverses dont la définition est identique sont formellement les mêmes; comme dit Bonet, elles ont même raison formelle ( ratio forrnalis).
Gela posé, « au sujet de ce terme : formalité , ou : quidditè , cherchons * ce qu’il est, ce qu’il n’est pas et en combien de façons on le prend.
Une chose s’ajoute à une autre; ce qui est constitué par cette addition a une certaine définition, une certaine raison formelle ; si, sans changer la seconde chose, on change la première, cette raison formelle est modifiée ; la première chose est une formalité ou quidditè.
On peut encore dire ceci : Toute chose a une essence, une raison formelle qu’exprime sa définition; toute chose incluse en cette
1. Nicolai Buneti Metaphysica, lib. III, cap. IV ; Bibl. Nat., fonds lat., ms. n° 6678, fol. 46, r° ; ms. a» i6i32, fol. 3i. col. b.
2. Nicolai Boneti Op. laud., lib. III, cap. III; ms. n° 6678, fol. 46, v° et fol. 46, r<> ; ms. n<> i6i3a, fol. 3i,col. a.
L ESSENTIALISME
essence et exprimée par une partie de la définition est une formalité ou quiddité.
Ce sont ces pensées que Bonet formule ainsi :
« Omne illud est formalitas vel quidditas id est quod, addition alteri, variât rationem formaient constituti ex [seipso et] illo altero cui additur ; vel per se est inclusion in ratione formali alicujus. »
« Il résulte de là, poursuit notre auteur, que les différences de l’ordre le plus élevé, les différences moyennes et jusqu’aux différences spécifiques intéressent l’essence ( quidditas ) ; ajoutées, en effet, à une quiddité susceptible d'une contraction plus étroite, la raison formelle de ce qu’elles constituent de la sorte change lorsqu’elles viennent à changer.
» Suivant qu’à la substance on ajoute le corporel ou l’incorporel, les choses qui sont ainsi constituées possèdent des formelles différentes. De même le rationnel et l’irrationnel donnent des raisons formelles différentes à ce qui est constitué par leur addition, et qui est un homme ou une brute.
>> Il résulte également de là que les différences individuelles ne sont pas des quiddités ou formalités, car elles ne confèrent pas des raisons formelles différentes aux composés constitués par leur addition ; ces composés sont de même raison et de même espèce.
» Enfin, il résulte encore de là que toute chose qui, de soi, est susceptible d’être contractée par une certaine différence avec laquelle elle peut former une nouvelle chose une par elle-même, est une formalité ou quiddité.
» Partant, la première chose qui soit susceptible d’une contraction ultérieure est la première quiddité et la toute première formalité ; c’est l’être en tant qu’être. Puis viennent les dix catégories. Et ainsi de suite, en descendant, jusqu’à l’espèce spécialissime. Celle-ci est la dernière quiddité; elle renferme en elle toutes les autres quiddités qui se trouvent au-dessus d’elle dans la ligne des prédicaments. »
L’opération intellectuelle par laquelle, en l’essence d’une chose, Nicolas Bonet distingue les diverses quiddités ou formalités qui la composent en déterminant, en contractant de plus en plus la quiddité la plus générale, celle de l’être en soi, cette opération, disons-nous, est exactement celle que pratiquait Avicébron lorsqu’il se proposait d’établir, en un être, la gradation des formes.
Que la raison pratique, en une essence, cette suite de distinctions, nul n’y contredit; le désaccord s'introduit entre les philo-
LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME
sophes lorsqu'il s’agit de préciser ce qu’elles sont hors de l’esprit.
Veut-on, avec Avicéhron, supposer que ces distinctions sont des distinctions réelles? On se heurte, alors, à l’objection suivante : Ces diverses quiddités, qui composent l’essence d’une même chose, et qui sont réellement distinctes les unes des autres, sont autant de choses diverses; comment ces diverses choses peuvent-elles, en même temps, constituer une chose unique ?
Eviter cette objection est le principal souci de ceux qu’on a, bien à tort, nommés Scotistes. Ils ne veulent pas reconnaître, comme l’a fait Duns Scot, que la distinction entre les diverses formalités est une simple distinction de raison; il leur faut, alors, attribuer à cette distinction une certaine réalité qui, cependant, ne compromette pas l’unité de la chose en laquelle on la pose.
Cette distinction, Nicolas Bonet ne l’appellera pas distinction réelle ; il dira que c’est une distinction tirée de la nature même de la chose, distinctio ex natura rei.
« Mais tout d’abord, dit-il l 2, il faut voir si la distinction de plusieurs éléments 5 ex natura rei peut exister en une chose (res) unique » sans en compromettre l’unité.
« Si r on prend ce mot : chose [res) à la façon d’un attribut, pour ■désigner tout ce qui est positif, tout ce qui dépasse le néant, il est manifeste que l’admission des formalités et leur distinction ex natura rei sont incompatibles avec l’affirmation d’une chose unique; la coexistence des unes et de l’autre impliquerait contradiction. En ce sens, en effet, des éléments qui sont distincts ex natura rei sont distincts réellement. Quæcunque sic distinguuntur ex natura rei , distinguuntur realiter. » Ils constituent autant de choses différentes dont il serait absurde de dire qu elles sont une seule chose.
« C est cette signification du mot : chose, qui induit en erreur tous les adversaires des formalités; ils croient que les partisans des formalités usent du mot : chose, dans le sens où ils en usent eux-mêmes ; c’est ce qui est faux.
» Si 1 on prend, au contraire, le mot chose, selon ce qui est sa première signification, dans le sens de support, de fondement
1. Nicolai Boneti Op. laud., lib. III, cap. XIII ; ms. n« 6678, fol. 5o, v°; ms. n<> i6i32, fol. 34, colf. a et b.
2. Nous employons ce nom là où le latin met un simple neutre, afin de réserver le mot : chose, à la traduction du mot : res.
L ESSENTIALISME
(. subjectum , substratum ), la distinction quidditative et formelle peut bien, semble-t-il, être ex natura rei.
» En voici la preuve : Plusieurs éléments réellement distincts, tels que la matière, la forme, tous les accidents, peuvent à la fois recevoir le nom de grandeurs (quanta), et cela par une seule et même quantité ; de même, il est possible que par une seule et même réalité ( realitas ), prise en manière de support et de fondement, plusieurs formalités et quiddités soient simultanément réalisées ( reantur ) et soient désignées par ce terme : une chose (res).
» De même, encore, que Socrate et tout ce qui se trouve en Socrate, différences ou modes intrinsèques sont, a priori, appelés un être (ens) en vertu d’une quiddité d’être qui est unique ; de même, tout ce qui se rencontre en Socrate, l’entité, le corps, l’être animé, l’homme et le reste, tous ces éléments, disons-nous, peuvent, a posteriori, être appelés une chose en vertu de la réalité unique par laquelle ils sont réalisés.
» D’autre part, si l’on prend le mot : chose, dans une troisième signification, à la façon d’une résultante, dans le sens d’ensemble {simul totum), d’agrégat, il est manifeste à quiconque possède un grain d’intelligence (cuilibet habenti granum de intellectu ) que l’on peut admettre ces formalités et leur distinction ex natura rei.
» En cet ensemble, en effet, en cet agrégat qui reçoit seul le nom de chose, se trouvent plusieurs éléments distincts ex natura rei; ces éléments ne sont pas des choses complètes (res adæquatæ) ; ils ne sont pas non plus l’ensemble, l’agrégat, parce que la partie n’est pas le tout ; mais ils sont quelque chose (aliquid) du tout, quelque chose de la chose (aliquid rei), de même que la matière est quelque chose du composé saus être le compose.
» Evidemment donc la pluralité des formalités et leur distinction ex natura rei sont compatibles avec l’unité de la chose. Ainsi, en Socrate, sans qu’il cesse d’être une seule chose, un seul ensemble, un seul agrégat, peuvent subsister la quiddité de l’être et la quiddité de chacune des différences et quiddités qui se trouvent dans la ligne des catégories ...
» Si l’on considère ainsi la chose à la façon d’un tout intégral, la supposition des formalités parait non seulement possible, mais encore très facile à comprendre; la chose, en effet, résulte de l’intégration (intégralité) de toutes les catégories des ordres les plus élevés, de toutes les différences, de tous les modes intrinsèques. »
Les exemples maintes fois cités par Bonet nous attestent qu’entre les formalités qui se superposent pour constituer une môme
LE REFLUX DE LARISTOTÉLISME
chose, cet auteur met une distinction aussi nette, aussi tranchée (ju’est la séparation péripatéticienne entre la matière et la forme. Aucun partisan de la pluralité des formes, aucun sectateur, d’Avicébron n’a jamais demandé davantage. A la vérité, c’est bien ici la doctrine d’ibn Gabirol, adoptée dans sa plénitude et jusqu’en ses dernières conséquences.
Bonet sait bien, d’ailleurs, que la théorie qu'il adopte se heurte à des objections; ces objections, il les lui faut lever. Voici d’abord celle des Ockamistes 1 2 3 * :
« La nature ne fait rien en vain ; on ne doit donc pas, en la nature, admettre la pluralité sans qu’apparaisse la nécessité de le faire. Evidemment, si la pluralité des formalités n’est pas nécessaire, il ne la faut point supposer en la nature.
« 11 nous faut donc rechercher s’il y a quelque nécessité d’admettre cette distinction ex natura rei là où il n’y a pas, cependant, distinction réelle, » séparant une chose d’une autre chose.
Mais cette nécessité, c’est le principe de contradiction lui-même qui la fait apparaître s. « Là où une même affirmation s’applique véritablement à un élément tandis que la vérité exige qu’on la nie d’un autre élément, on conclut nécessairement, entre ces deux éléments, une certaine non identité ex natura rei. »
La théorie des formalités ne rencontre pas seulement des objections ; elle se heurte à la routine de ceux qui ne veulent pas de cette nouveauté imaginée par Duns Scot et par ses disciples de Paris. A ceux-là Bonet répond maintenant 5 :
« 11 semble bien que cette supposition des formalités ne soit pas née en Ecosse ni en France, mais en Grèce, à Athènes, dans l'Ecole d’Aristote ; par sa parole et par ses écrits, Aristote l’a enseignée... Tout le septième livre de la Métaphysique est rempli de ces formalités et de leur non-identité. »
Après avoir ainsi défini les quiddités ou formalités, après avoir dit comment, en une seule et même chose, des quiddités multiples peuvent être distinctes les unes des autres ex natura rei , Bonet passe au grand problème de la perpétuité des essences, de la distinction entre l’existence essentielle et l’existence réelle ; là encore, avec sa netteté habituelle, il va donner une formule précise et arrêtée au système qu’admettait François de Meyron-
1. Nicolai Boneti Op. laud., lib. III, cap. XIV; ms. n° 6678, fol. 5i,r<>: ms. n° i6i32, fol. 3/j, col. c.
2. Nicolai Boneti Op. laud., lib. 111, cap. XV ; ms. n» 6678, fol. 5i, v°: ms. n<> i6i32, fol. 34, col. d.
3. Nicolai Boneti Op. laud., lib. III, cap. XVI ; ms. d°6678, fol. 52, v» ; ms.
n» 1 G 1 3 2 , fol. 35, col. c.
l'essentialisme
nés, mais que la subtilité de cet auteur ne laissait pas apparaître en une lumière pleine et crue.
« Une question douteuse, dit Bonet *, est celle-ci :
» Ces quiddités distinctes résident-elles [seulement] dans les choses sensibles, et se trouvent-elles entièrement détruites et anéanties lorsque ces choses sensibles sont détruites ? ou bien, au contraire, ces quiddités ne persisteraient-elles pas en l’existence essentielle et séparée qui leur est propre (in suo esse quidditativo separato ) alors même que toutes les choses singulières auraient été détruites et auraient perdu l’existence actuelle?
» Assurément, Aristote et Averroès, tout en supposant, en une chose, l’unité ex natiira rei des diverses quiddités, ... affirmeraient que les essences sont absolument nécessaires et incorruptibles, puisqu’elles sont objets de science et susceptibles de définition; ils affirmeraient que, lorsqu’elles sont séparées des existences [individuelles], elles continuent d’être des êtres (esse ens) et de posséder les attributs des catégories supérieures ; si une essence cesse d’être en cet individu qui existe d’une manière actuelle, elle est en un autre individu de même nature (ratio) que celui-là ; mais toujours, de chaque espèce, il demeure quelque individu en qui subsiste tout entière la nature de cette espèce (natura speciei)...
» Mais, demanderez-vous, si l’on supposait que tous les individus fussent détruits, que, par exemple, tous les hommes singuliers fussent anéantis, est-ce que la quiddité de l’homme ne serait plus qu’un pur néant (omnino nihil ) ? ou bien l’homme continuerait-il d’être animal, corps, substance, être ? De cette façon, tout ce qui se trouve présentement en Socrate, qui est doué d’existence actuelle, tout cela subsisterait, à la seule exception de l’existence actuelle, dont tout cela serait alors privé, dont tout cela aurait été séparé par la corruption, à laquelle tout cela serait ramené par la génération.
» 11 est fort difficile de dissiper le doute relatif à cette question.
» Il y a, à ce sujet, trois propositions soumises à la discussion.
» Quelques-uns disent qu’il est absolument impossible de poser les quiddités en l’existence essentielle (esse quiddilativum ) et en la puissance objective.
» D’autres formulent cette seconde proposition : Cela ne semble pas impossible, mais il n’apparaît pas qu’aucune nécessité nous y contraigne.
I. Nicolai Uo.sk ri Op. laud., lib. III, cap. XVII; ms. qo 6678, fol. 53, ro et v<> ; ms. n» i6i32, fol. 36, col), a et b.
LE REFLUX DE l' ARISTOTÉLISME
» Enfin d’autres tiennent ce troisième propos : Non seulement cela est possible mais, qui plus est, cela est nécessaire. »
« Mais, me demanderez-vous1, de ces trois opinions au sujet de l’hypothèse des quiddités, laquelle vous parait la plus convenable ? Je réponds : La première opinion, qui en affirme l'impossibilité, ne me parait pas vraie. La seconde, qui en pose la nécessité, je la regarde comme douteuse. La troisième, qui en admet la possibilité, me parait la plus congrue. »
Laissons de côté 1 opinion qui refuse aux quiddités 1 existence essentielle séparée de l'existence actuelle ; bornons-nous à constater que Bonet la rejette 2, et venons aux doctrines pour lesquelles il se montre moins sévère.
Voici d’abord celle qui se croit en état de démontrer la nécessité de l’existence essentielle ; Bonet nous a annoncé qu’il la regarde comme douteuse ; nous allons voir, en effet, qu’il adresse une objection à la démonstration proposée ; mais cette objection laisse cependant subsister une partie de la conclusion, et cette partie sauvegardée semble, en la Métaphysique de notre auteur, jouer un rôle d’extrême importance.
llapportons d’abord ses propos ; nous les commenterons ensuite. Les voici 3 :
« Occupons-nous maintenant de rechercher s’il y a nécessité de poser les quiddités en une telle existence essentielle ( esse quidditativum). Voici les raisons qui poussent h poser les quiddités en l’existence essentielle et qui impliquent nécessité de le faire :
» En premier lieu, à la puissance productive que possède un agent correspond toujours quelque puissance du côté de la chose susceptible d’être produite; et cette puissance disposée à la production réside en quelque fondement positif.
» En second lieu, la nature de l’être se subdivise en être en puissance et être en acte ; or la nature de ce qui a été subdivisé est conservée en chacune des choses obtenues par cette subdivision.
» En troisième lieu, cette proposition : L’homme est un être animé, est vraie de toute éternité ; le rapport (habitude) de ces deux termes est donc éternel ; mais [l’éternité de] ce rapport suppose l’existence éternelle [d-es deux termes].
1. Nicslai Boneti Op. laud., lib. III, cap. XIX, ms. no 6678, fol. 55, r<>; ms. n» i6i3a, fol. 37, col. c.
2. Nicolai Boneti Op. laud., Lib. III, cap. XVII ; ms. n» 6678, fol. 53, v»; ms. no iGi32, fol. 36, col. b.
3. Ncolai Boneti Op. laud., Lib. III, cap. XVIII; ms. no 6678, fol. 54. r» et \o ; m. u° 1 G 1 32, fol. 36, coll. c et d ; fol, 37, col. a.
l’essentialisme
» Enfin, toutes les fois qu’il y a passage de quelque chose à son contradictoire, il faut, de toute nécessité, accorder une certaine chose qui soit commune aux deux termes et qui passe du non-être à l’être ou inversement. Or ce qui, par la force de 1 agent, passe ainsi d’un terme à l’autre ne peut être ni le terme initial ni le terme final, car une chose ne devient pas ce qui lui est opposé, car le blanc ne devient pas le noir. 11 faut donc toujours accorder un certain fondement ( substratum ) qui passe du terme initial au terme final. C’est de cette manière que les philosophes ont été amenés à découvrir la matière première. Mais que quelque chose d'analogue] soit requis en tout passage du non-être à 1 être ou inversement, ou bien lorsque quelque chose est lait à partir du néant absolu ( ex omnino nihilo), cela leur a échappé; c était, en effet, leur commune pensée, que rien ne se fait à partir du néant (ex nihilo nihil fit). ,
» Concluons donc à la nécessité d’admettre ces quiddités, et cela de la manière suivante : Lorsque la quiddité de 1 homme existe de l’existence essentielle ( existens in esse quidditativo ), elle est comme séparée et suspendue; par sa force productrice, 1 agent la tire de la non-existence à l’existence; une force destructrice, au contraire, la mène de l’existence à la non-existence.
» Mais, dit-on, il n’apparaît pas ainsi qu’il y ait quelque nécessité de poser toutes les quiddités en cette existence essentielle, les raisonnements qui viennent d’être faits ne justifient pas cette conclusion; la pluralité, en effet, ne doit pas être admise sans nécessité ; or on ne voit pas la nécessité de tout poser en cette existence essentielle.
» Il suffit ici que I on admette une certaine chose qui passe d’un opposé à l autre ; ce que l’on admet ici, dit-on, et qui répond à la puissance productive de l’agent, c’est seulement la quiddité de l’être en tant qu’être ( quidditas entis in quantum ens ) ; par la force de l’agent, cette quiddité de l’être peut être amenée à toute quiddité et à toute espèce d’existence; elle est en puissance de tout ce qui est susceptible d être produit, de même que la matière première, c’est ce qui est en puissance de toute forme actuelle, ce qui peut, par un agent physique, être amené à toute forme actuelle.
>» Et cela suffit. En effet, Aristote et les autres philosophes n’ont point donné pour objet au pouvoir naturel un support (subjectum) qui possédât déjà quelque forme en acte, mais un support tout nu, dépouillé de tout acte. De même, à l’égard du premier Agent et, d une manière générale, à l’égard de n’importe quel agent, on
doit, comme objet de la puissance productive, prendre une chose positive qui soit dénuée de tout acte, exempte de toute différence capable de conférer contraction et actualité ; il faut que cette chose soit le premier sujet de toute contraction actuelle, de toute détermination donnée par un acte quelconque; il faut qu’il ne soit pas ceci ou cela, qu’il ne soit pas tel ou tel, qu’il ne soit-pas de telle ou telle grandeur ( nec quid nec quale nec quantum ), qu’il ne soit ni homme ni àne, mais qu’il soit en puissance de devenir tout cela. C’est de la même façon que lintelligence en puissance (intellectus possibilis) est une chose purement potentielle ( purum possibile), dépouillée de tout acte, afin qu elle puisse servir d objet à la puissance intellectuelle de l’intelligence active. De même, donc, qu en 1 ensemble de la Nature il se rencontre un Principe à qui il appartient de tout faire, il s’en rencontre un autre dont le propre est de devenir toute chose; ce dernier, c’est la quiddité de l’être en tant qu’être.
» Par là, se trouvent déliées les raisons qui prétendaient prouver la nécessité [de poser toutes les quiddités eu l’existence essentielle]. En eflet, elles ne concluent pas absolument qu’il faille mettre toute chose en la puissance objective; elles concluent seulement qu il y faut mettre une certaine chose; au pouvoir de l’agent, en eiiet, correspondra bien quelque chose de possible ( possibile ) et de positif; ce sera la quiddité de l’être, que la force de l’agent fera passer de la non-existeuce à l’existence. »
Cette doctrine de la quiddité de l’être en tant qu être est capitale en la Métaphysique de Nicolas Bonet; il y revient en maintes circonstances, afin d’en développer et d’en préciser les diverses affirmations; le passage que nous venons de rapporter nous permet déjà d’en saisir les traits dominants.
Le désir qui oriente les méditations de notre auteur, comme il a déjà dirigé les recherches de maint scolastique, c’est un désir contre lequel nous avons entendu la protestation de Saint Thomas d Aquin; c’est le désir de construire une théorie de la création semblable à la théorie de la génération qu’Aristote avait développée.
Aristote ne connaît pas de cause créatrice qui fasse passer une chose de la non-existence absolue à 1 existence réelle; il connaît seulement des causes efficientes capables de conférer l’existence en acte à ce qui possédait déjà l'existence en puissance; lors donc que, par génération, elles confèrent l’existence en acte, elles la confèrent à quelque chose qui existait déjà en puissance; elles n engendrent pas à partir du néant, mais à partir d’une matière.
l’essentialisme
En déclarant que Dieu n’engendre pas les êtres à partir d’une matière, mais qu’il les crée à partir du néant absolu, le Judaïsme, le Christianisme, l’Islamisme ont, à côté de la notion de génération, introduit la mystérieuse notion de création qui ne trouve pas de place dans le système péripatéticien. De là, pour les admirateurs de ce système, la nécessité de l’élargir et de le transformer jusqu’à ce qu’il reçoive la notion de création ex nihilo-, de là, les tentatives variées des Néoplatoniciens hellènes, puis d’Avicenne et de ses disciples, enfin des maîtres de la Scolastique chrétienne.
Les maîtres de la Scolastique chrétienne en sont venus, nous l’avons vu, à élargir la notion de puissance ; à côté de la puissance qu’Aristote considère, et qu’ils ont nommée la puissance subjective, ils ont placé une autre puissance, la puissance objective, qui soit à la création ce que la puissance subjective est à la génération.
Bonet considère, lui aussi, ces deux sortes de puissance ', la puissance objective et la puissance subjective ; mais entre elles, il complète l’analogie ; le rôle que la matière première joue à l’égard de la puissance subjective, il veut que quelque chose le joue à l’égard de la puissance objective, et ce quelque chose, c’est la quiddité de l’être.
« La puissance subjective, dit-il, c’est celle qui peut être amenée à l’acte substantiel ou accidentel; cette puissance, ce n’est autre chose que la matière première qui, par la force d’un agent naturel, peut être amenée à l’acte substantiel et à l’acte accidentel. »
« Une des acceptions du mot puissance, dit-il également, désigne la puissance objective. Par puissance objective, j’entends une certaine chose positive qui sert de fondement à un certain rapport ; ce rapport s’appelle formellement la possibilité ( possibi litas) ; ce rapport comporte la négation ou privation de l’acte qui consiste à être et à exister ( connotât negationem seu privationem actus essendi et existendï)...
» Prise en ce sens de puissance objective, la puissance est évidemment une propriété (passio) de l’être en tant qu’être, de l’être considéré comme désignant une quiddité que l’on peut distinguer des autres quiddités. La quiddité de l’être, telle qu’elle réside en la puissance objective, se trouve, en ce qui est d’elle-même, dépouillé de tout acte qui détermine, de tout acte qui contracte, de tout acte qui existe, et aussi de tout acte qui fait être et exister ...»
i. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VI, cap. X ; ms. n° 6678, fol. 82, r» et v°, fol. 83, r° ; ms. no i6i32, fol. 5g, coll. b, c et d ; fol. 60, col. a.
LE REFLUX DE I. 'ARISTOTÉLISME
ii)0
« Vous me direz peut-être : On ne voit pas comment une telle puissance peut être opposée à l’acte, puisqu’elle désigne quelque ■chose de positif. — Je vous réponds :
» Lorsque je dis : puissance objective, j’énonce deux choses et j’en sous-entends ( connoto ) une troisième. Les deux choses que j’énonce, c'est l’objet, qui est en puissance! et la puissance ; celle que je sous-entends, c’est la privation d’existence. Par exemple, si je dis que la rose est en puissance objective, par l’objet j’entends l’essence (quidditas) de la rose ; parla puissance qui a cette essence pour fondement, j’entends un certain rapport de puissance qui a pour terme l’existence actuelle de la rose ; et je sous-entends que la rose est privée de cette existence.
» Et maintenant on peut dire qu’en raison de cette privation annexée et sous-entendue, la puissance est opposée à l’acte; lorsque survient l’acte qui consiste à exister, cette privation, annexée au rapport qu’est la puissance, est supprimée. On dit donc bien qu’en raison de la privation qui lui est annexée, la puissance est détruite lorsque l’acte survient. »
La simple possibilité d’être, opposée à l’existence actuelle, voilà donc ce que notre auteur nomme la puissance objective ou encore 1 existence essentielle (esse quidditativum).
Or ces possibilités peuvent être plus ou moins déterminées, plus ou moins contractées, selon le langage de notre auteur ; la possibilité d’être Socrate est plus déterminée que la possibilité d’être un homme; celle-ci est plus étroitement contractée que la possibilité d’être un être animé quelconque.
Parmi toutes ces possibilités, il en est une qui surpasse toutes les autres en indétermination, dont toutes les autres se tirent par spécialisation et contraction; c’est la possibilité d'être un être, d’être n’importe quel être ; c’est là ce que Bonet nomme la quiddité de l’être.
La quiddité de l’être est donc, en l’ordre de la puissance objective, ce qu’il y a de plus général et de plus indéterminé, — comme la matière première est, en l'ordre de la puissance subjective, ce qu’il y a de plus vague et de moins déterminé.
Parvenu à cette conclusion, voici que nous reconnaissons de nouveau l’extrême analogie entre la pensée de notre auteur et la pensée d’Avicébron.
Nous avions déjà remarqué que les diverses quiddités distinguées par Bonet correspondaient très exactement aux diverses formes superposées par le rabbin de Malaga. Or celui-ci professait que chaque forme joue le rôle d’une matière à l’égard de la forme supé-
l’essentialisme
rieure qui la vient contracter davantage et déterminer d’une manière plus précise. La plus indéterminée, la plus vague de toutes ces formes sera donc, à l’égard des autres, comme une sorte de matière première. Or celle-là n’est-elle pas précisément cette quiddité de l’être en tant qu’être qu’a considérée Nicolas Bonet?
Est-il nécessaire d’attribuer à toutes les quiddités la puissance • objective et l’existence actuelle? Du raisonnement qui prétendait le démontrer, notre auteur retient au moins cette conclusion : 11 est nécessaire de poser en puissance objective, en existence actuelle, au moins une quiddité, celle de l’être en tant qu’être.
S’il ne regarde pas le raisonnement comme convaincant à l'égard des autres essences et quiddités, il ne va pas jusqu’à nier ce que l’on en voulait affirmer; en ce qui les concerne, la thèse n’est pas démontrée d’une manière incontestable, mais il est possible qu’elle soit vraie. Il va nous le dire en détaillant cette thèse.
« Il nous reste, dit-il à examiner comment il est possible de poser toute quiddité en puissance objective et en existence essentielle...
» Voici ce que disent les tenants de cette opinion :
» Tout ce que l’on rencontre en suivant la ligne des catégories, à commencer parles genres les plus élevés pour descendre jusqu’aux individus inclusivement, tout cela, il est possible que cela existe de toute éternité en puissance objective et en existence essentielle.
» En effet, toute la catégorie de la substance et tout ce que contient cette catégorie sont choses qui sont antérieures (vriora) à l’existence et qui en font abstraction ; et il en est de même des autres catégories.
» Il est manifeste que les tenants de cette thèse considèrent deux mondes ou, mieux, qu’ils considèrent le même monde en deux sortes d'être ; d’une part, en l’être physique et naturel, en 1 existence réelle et actuelle ( sub esse physico et naturali et in existentiel reali et actuali ) ; d’autre part, en l’être métaphysique et essentiel ( sub esse metaphysico et quidditatiuo).
» De ces deux mondes, le premier, du moins en grande partie, a été produit dans le temps (ex tempore ) ; il a une durée continue et est sujet à la corruption. Le second est éternel, perpétuel et incorruptible.
» Tous les attributs qui, de soi (de la première manière ou de
i. Nicolai Boneti Op. laud., lib. 111, cap. XIX ; ms. n° 6678, fol. 54, v», et fol. 55, r° ; ms. n» i6i32, fol. 37, coll. a et b.
LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME
la seconde manière), conviennent aux quiddités lorsqu’elles sont eu l’existence actuelle, leur conviennent également lorsqu’elles sont en l’existence métaphysique et essentielle, alors même qu’elles n’existent pas d’une manière actuelle.
» Ainsi lorsque l’homme existe d’une manière actuelle, il est être animé, corps, substance, être ; ce sont là des attributs qui lui appartiennent en la première manière ; il est aussi capable de rire, de sentir, de se mouvoir; ce sont ses attributs de la seconde manière. Il en est de même lorsqu’il n’existe pas d’une manière actuelle... On conclut delà qu’en cette existence essentielle, l’homme est aussi formellement distinct de l’âme qu’il 1 est lorsqu’il existe actuellement.
» Quant aux attributs par accident, ceux-là ne résident pas dans les quiddités lorsqu’elles sont en puissance objective ; ils les affectent seulement lorsqu’elles existent d’une manière actuelle. L’homme donc, en cette existence essentielle, n’est ni blanc ni noir ; il ne rit ni ne pleure, bien qu’il soit capable de rire et de pleurer; il ne boit ni ne mange, car tout cela lui advient par accident.
» Afin de comprendre plus à plain ce que c’est que cette existence essentielle et ce qu’on pose en cette existence, il vous faut tout d’abord remarquer que tout ce qu’il y a de positif en Socrate et qui y précède l’existence actuelle, c’est tout cela qui est posé en l’existence essentielle. Ainsi l’entité de Socrate, sa substance, sou animalité, son humanité, et aussi sa différence individuelle, tout cet ensemble positif, numériquement identique à celui qui existe en ce moment, sans qu’absolument rien de positif y soit ajouté, tout cet ensemble, disons-nous, a été, de toute éternité, en l’existence essentielle ; et lorsque cet ensemble a été produit, rien de positif ne lui a été ajouté, si ce n’est la seule existence [actuelle]. Cette existence est une sorte d’accident parce qu il arrive ( accidit ) à Socrate d’exister ; j’appelle accident cette existence, non qu elle appartienne à quelqu’une des catégories qui sont les genres de l’accident, mais parce qu’elle* est accident en ne se laissant pas ranger, au point de vue des catégories, dans le genre de la substance ; et au.;si parce que ce qui suit advient ( accidit ) à ce qui précède. »
Cette doctrine, qui attribue l’existence métaphysique et essentielle à toutes les quiddités, et non seulement à toutes les quiddités essentielles, mais encore à toutes les différences individuelles, aux formalités qui déterminent les divers individus, à l’hœccéité de Soci atc comme à celle de Platon, cette doctrine, disons-nous, Bonet
l'essentialisme
ne nous la présente pas ici comme absolument certaine ; il nous la donne seulement comme possible ; mais au cours des fréquentes allusions qu’il y fait en ses divers écrits, il s’exprime presque toujours en homme qui la tient pour vraie.
Demandons-lui quels caractères il attribue à ce monde des quiddités, ainsi posé en la puissance objective, en l’existence essentielle.
» Disons, tout d'abord ’, qu'en ce qui concerne son existence essentielle (esse quidditativum), le monde est éternel ou, du moins, n’a pas commencé dans le temps (ex tempore). Voici comment on peut raisonner en vue d’affirmer cette proposition.
» En ce qui concerne son existence essentielle, le Monde n’a été créé d’aucune manière (est omnino improductus). D’autre part, il implique vraiment l’être. Donc il est éternel.
» Puis encore : 11 est manifeste que cette proposition : Le Monde est un être, est vraie de toute éternité, tout comme cette autre proposition : L’homme est un être animé. Dès lors, les deux termes extrêmes d’une telle proposition, le sujet et l’attribut, sont nécessairement éternels.
» Enfin, en son existence quidditative, le Monde est forcément éternel dans l’avenir, car l’existence essentielle ne peut, par aucune force, être détruite ; nécessairement, donc, il est aussi éternel dans le passé. Le raisonnement est évidemment concluant en vertu de l'équivalence entre la nécessité dans l’avenir et la nécessité dans le passé. »
Ce' Monde des quiddités est non seulement étemel, mais encore nécessaire.
« La première nécessité, la nécessité absolue 1 2, c’est celle dont le fondement est absolument l’opposé du non-être et du pur rien du tout (purum nihil), en entendant par rien l’opposé de toute chose positive. Une chose est nécessaire de cette nécessité-là lorsqu’elle ne peut pas être absolument un non-être, lorsqu’elle ne peut pas n’ètre rien du tout (omnino nihil), ce rien étant l’opposé de tout ce qui est positif.
» Si l’on prend le mot nécessité dans ce sens, la quiddité de l’être est pleinement et absolument nécessaire, car la quiddité de l’être ne peut pas n’être absolument rien, rien de positif, veux-je dire. Bien plus ! Toujours et nécessairement la quiddité de l’être
1. Nicolai Boneti Physica, lib. VII, cap. I; ms. no 6678, fol. 166, r° ; ms. n» i6i32, fol. 1 3 1 , coll. b et c.
2. Nicolai Boneti Metaphysica, lib. VII, cap. I; ms. n» 6678, fol. 75, v<> ms. no i6i3a, fol. 53, coll. c et d.
LE REFLUX 1)E LAIUST0TÉL1SME
est la quiddité de l'ètre, est quelque chose de positif. Et non seulement la quiddité de l’être est nécessaire de cette façon, mais encore il en est de même des passions qui lui sont propres. Et qui plus est, il en est de même de toute la coordination des dix catégories en ce qui concerne les genres et les espèces ; et peutêtre aussi des choses singulières ( et forte singuiaria) si l’on suit l’opinion de ceux qui posent les quiddités des choses en la puissance objective et en l’existence essentielle ; car l’essence du cheval ( equinitas ) est toujours et nécessairement l’essence du cheval, et il en est de même des autres quiddités.
» Ainsi cette nécessité-là est un certain mode positif qui accompagne la quiddité de l'être et même, dit-on, toute quiddité. »
Cette nécessité, Bonet vient de nous le dire, s’étend jusqu’à l’existence essentielle des divers individus, puisque les hœccéités de ces individus ont été, tout comme les formalités universelles, posées en la puissance objective.
Cette nécessité n’empêche aucunement la contingence des individus qui existent d’une manière actuelle.
« La contingence ' opposée à la nécessité dont nous venons de parler est un certain mode d’un acte positif, ac^te auquel il ne répugne pas de cesser d’être d’une manière absolue et de devenir un pur néant [pu mm nihil ) ; telles sont les existences des choses sublunaires soumises à la corruption. En effet, les existences de ces choses cessent d’être au point de devenir un pur néant, en tant que le néant est l’opposé de tout ce qui est positif. Mais les quiddités ne sont pas contingentes de la sorte ; bien au contraire, elles sont nécessaires. »
Nous avons dit : « La quiddité de l’être en tant qu’être s est toujours la quiddité de l’être ; elle est toujours quelque chose de positif ; elle est 1 opposé, à titre de contradictoire, du non-être absolu, de l’absolu néant (nichilitas) ; elle ne saurait faire autrement que d’être toujours quelque chose de positif. Elle est donc, par elle-même, nécessaire de cette nécessité qui est l’opposé du non-être absolu.
» Mais vous ferez peut-être l’objection suivante :
» Si en la quiddité de 1 être en tant qu être une telle nécessité est, de soi, impliquée, partout où, de soi, se rencontrera la quiddité de 1 être en tant qu’être, cette nécessité, contradictoirement
1 . Nicolai Boneti Op. laud., lib. VI cap. I, ms. n» 6678, fol. 75, vo ; ms.
n® i6i32, fol. 53, col. d. ’ ’
2. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VI, cap. III ; ms. no 6678, fol. 76, v° et fol. 77, r« ; ms. no i6i32, fol. 54, coll. c et d.
l’essentialisme
opposée à l’absolu non-être ( non entitas), se trouvera, elle aussi. Mais s'il était vrai qu’en toute chose, la quiddité de l’être fût nécessaire de cette nécessité-là, il s’ensuivrait que toute chose serait un être nécessaire et point un être contingent ; ou bien qu'en toute chose, il y aurait un certain élément positif qui serait un être nécessaire, à qui il répugnerait, pour qui il serait contradictoire, de ne pas être. Or cela est faux.
» Je vous réponds en vous accordant que, partout où l'on rencontre la quiddité de l’être, là aussi on trouve cette nécessité opposée à l’absolu non-être ; en effet, partout où l’on rencontre un sujet, on trouve aussi toute passion qui appartient en propre à ce sujet.
» Vous dites ensuite : En toute chose, il y aura donc un élément qui sera un être nécessaire, à qui il sera impossible de ne pas être. Si l’on prend le mot être [esse) dans le sens d’existence essentielle (esse quidditativum), on peut, en effet, vous accorder qu’en toute chose où il y a la quiddité de l’être, il y a aussi un élément qui est un être nécessaire, à qui il est impossible de ne pas être, car il est impossible que la quiddité de l’être ne soit pas toujours quelque chose de positif.
» Mais si l’on prend le mot être (esse) dans le sens d’existence actuelle (esse actualis existentiæ), il n’est plus forcé qu’en toute chose où réside la quiddité de l’être (entitas), il y ait aussi un élément qui soit un être nécessaire et qui ne puisse pas faire autrement que d’être. »
La connexion qui relie la quiddité de l’être en tant qu’être à l’existence actuelle peut être nécessaire ou contingente selon que l’on considère cette quiddité en une chose actuellement existante ou en une autre.
« La quiddité de l’être 1 a une connexion nécessaire avec l’existence actuelle (esse existentiæ) de la première Intelligence ; selon l’opinion d’Aristote, elle a aussi une connexion nécessaire avec l’existence actuelle de toutes les intelligences qui meuvent les orbes célestes ; chacune d’elles, en effet, est un être, chacune d’elles est [d’existence essentielle] par nécessité et chacune d’elles existe nécessairement.
» Mais la quiddité de l’être a une connexion contingente avec l’existence actuelle de toute chose susceptible d'être engendrée et de périr, car toute chose de cette sorte existe d’une manière contingente. »
I. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VI, cap. IV; ms. n« 6678, fol. 78, r<> ; ms. n° iGi32, fol. 55, col. c.
LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME
La nécessité et l’éternité caractérisent donc le monde des quiddités dont Bonet nous a douné la description. Ce faisant, il a dessiné en contours nets, précis, cet essentialisme dont François de Meyronnes nous avait seulement tracé une esquisse quelque peu indécise et difficile à distinguer.
« En notre Métaphysique , écrit Bonet ’, nous avons dit que le Monde a trois sortes d’existences ; la première est l’existence essentielle, la seconde est l'existence réelle, la troisième est l’existence conceptuelle. — Mundus habet triplex esse : unum esse quidditativum, aliud esse realis existentiæ, aliud esse cognitum. »
A côté du Monde qui existe d’existence réelle, nous venons d’étudier le Monde des quiddités qui a seulement l’existence essentielle ; il nous faut contempler maintenant le Monde qui possède la troisième sorte d’existence, l’existence conceptuelle, Y esse cognitum.
C’est en son Traité des prédicaments , au livre De la passion , que Bonet expose sa doctrine relative à l’existence conceptuelle. Il le fait en grand détail, car, sur neuf chapitres que contient ce livre, il en consacre sept1 2 3 à l’étude de l’existence conceptuelle.
« Afin, dit-il \ de mettre cette existence conceptuelle (esse cognitum) dans une plus grande clarté, il nous faut examiner ces deux sortes d’existence, d’une part, l’existence réelle et extérieure à l’ânae, d’autre part, l’existence diminuée qui est en l’intelligence ; il nous les faut comparer l’une à l’autre.
» Il est manifeste, tout diabord, que tout objet, aussi bien que toute quiddité, est indifférent à ces deux sortes d’existences ; indifférent à exister [ou à ne pas exister] hors de l’âme, indifférent à exister [ou à ne pas exister; dans l’âme.
» Voici la première différence que l’on marque communément entre l’existence extérieure à l’àme et l’existence intérieure : L’existence hors de l’âme est une existence réelle ; l’existence dans l’âme est une existence conceptuelle (esse intentionale).
» En second lieu, par l’existence réelle, toute chose se trouve purement et simplement posée hors du néant ( nihil ) ; il n’en est pas ainsi par l’existence conceptuelle ; l’existençe conceptuelle est
1. Nicolai Boneti Physica, lib. VII, cap. I; ms. no GG78, fol. 166, r® ; ms. no i6i32, fol. i3i, col. b.
2. Nicolai Boneti Tractatus de prædicamentis, libellus de passione, capp. III ad IX; ms. n® i6i32, fol. 172, col. b, à fol. 177, col. c, où se lit : Et in hoc completur tractatus de esse cognito et, per consequens, tractatus de passione.
3. Nicolai Boneti Op. laud., libell. cit., cap. III ; ms. no iGi32, fol. 172, coll. b, c et d, et fol. 173, col. a.
l’essentialisme
compatible avec le néant ( nihiltas ) de la chose dont elle est l’existence.
» Elles diffèrent troisièmement en ceci : L’existence réelle n’est pas susceptible de multiplicité ; de chaque chose, l’existence réelle est unique. Au contraire l’existence conceptuelle peut être multiple ; elle peut se répéter, pour une même chose, autant de fois qu’il y a d’intelligences distinctes et de manières différentes de concevoir cette chose ; or que les façons de concevoir une même chose puissent être multiples, cela est évident. »
Passons sur quelques autres différences marquées par Bonet pour arriver à la sixième et dernière :
« Elles different sixièmement en ceci : L’existence réelle réside dans une chose permanente ; elle n’est pas en un continuel écoulement, en un continuel devenir. Au contraire, l’existence conceptuelle {esse intentionale et esse cognitum ) est nécessairement en un continuel écoulement, en un devenir continuel ; à chaque instant, une nouvelle existence conceptuelle est produite ( innocatur ) ; elle passe soudainement ; elle a l’instant pour mesure ; tout aussitôt, une autre existence conceptuelle lui succède ; il en est ainsi tant que l’opération intellectuelle se poursuit activement dans l’esprit (dum intellectus manet in acie intelligentiæ). »
Lorsque nous étudierons l’opinion que Bonet professe au sujet du mouvement et du temps, nous nous souviendrons de ce dernier caractère dont, alors, nous comprendrons toute l'importance.
« Toutefois, poursuit Bonet, il vous faut, avec soin, faire la remarque suivante :
» Lorsqu’on vous dit que l’esprit amène un objet à l’existence conceptuelle, il ne faut pas vous imaginer que l’esprit produise quelque chose de cet objet qui lui soit intrinsèque à lui-même ; il ne faut pas imaginer davantage qu’il produise quelque forme exemplaire, quelque modèle { ydolum ), forme ou type dans lequel il regarderait l’objet comme dans un miroir. Amener un objet à l’existence connue, c’est simplement lui conférer cet être (esse), cette existence ( existentia ), en vertu desquels on dit qu’il est conçu, qu’il est énoncé ( dici ), qu’il est un objet connu. »
Bonet identifie ici ces deux notions : être conçu ( concipi ) et : être dit ou énoncé (dici). Il est clair que l’énonciation dont il parle n’est pas celle de la parole que les lèvres profèrent, mais celle du verbe intérieur à l’esprit.
» Je veux vous donner un exemple. Je l’emprunte à ceux au gré desquels les quiddités sont, de toute éternité, en existence essentielle. Ils disent que l’existence réelle ( esse existentiæ) qu’une
LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME
quiddité, par la force d'un agent, acquiert au sein de la réalité extérieure (in re extra), n’est pas autre chose qu’un rapport nouveau à l’égard de la cause efficiente. Ce rapport nouveau à l’égard de la cause efficiente se peut appeler production passive d’une quiddité, d’un homme, par exemple, ou d’une pierre. Ce rapport, cette passion... nous l’appelons une existence réolle ( existentia realis ) par laquelle la quiddité est innovée en l’existence, d’une manière formelle, au sein de la réalité extérieure ( qua quidditates in re extra de noon formalité)' existunt). La quiddité n’acquiert rien de nouveau que cette passion conférée par l’action [de l’agent], passion qui est appelée un rapport nouveau à l’égard de la cause efficiente.
» Il en faut dire autant de cette existence intérieure à l’âme ; elle n’est pas autre chose qu’une production passive, un certain rapport nouveau qu’acquiert l’objet au moment où il vient à être connu ; c’est l’existence par laquelle cet objet existe dans l’âme d’une manière formelle.
» En l’exemple que je viens de vous donner, j’ai admis que l’existence réelle n’était rien qu’un certain rapport à l’égard de la cause efficiente ; cette proposition prête à critique. Mais on ne donne pas un exemple parce qu’il est vrai en lui-même ; on le donne afin de faire voir d’une autre chose ce qu’elle est. »
Cette même comparaison aide Nicolas Bonet à répondre à cette question : Une telle existence conceptuelle, distincte de l’existence réelle, est-elle possible ?
« Comment on peut répondre à cette question, dit-il ', cela est manifeste à qui est capable d’imaginer de quelle manière une quiddité est amenée à l’existence réelle et actuelle.
» Suivons le sentiment de ceux au gré desquels les quiddités possèdent l’existence objective et quidditative de toute éternité ou, du moins, ne la possèdent pas seulement depuis un certain temps. Ils admettent que l’existence réelle est un accident de la quiddité (Je dis accident, soit en parlant le langage de la Métaphysique, parce que l’existence réelle est d’un autre genre que la substance, soit en parlant au point de vue logique, parce que l’existence est étrangère au concept de la quiddité ; l’existence, toutefois, se tient en dehors de toute la coordination des catégories). La quiddité n’est nulle part, car elle est abstraite de tout lieu ; mais l’action de l’agent l’amène instantanément à l’existence
i. Nicolai Boneti Op. laud ., libcll. cit., cap. IV; ms. no iGi32, fol. 173, col. b.
L ESSENTIALISME
réelle. Par exemple, la quiddité de la chaleur, qui ne réside nulle part, est amenée, au sein de l’eau et par l’action du feu, à l’état de chaleur qui existe d’une manière actuelle ( ad existentiam actualem caloris) ; à cette quiddité de la chaleur, il n’advient absolument rien, si ce n’est l’existence, par laquelle elle se met à exister d’une manière formelle, tandis qu’auparavant, privée de cette existence, elle n’existait pas.
» Evidemment nous devons, touchant l’objet [de la connaissance] répéter des considérations semblables à celles-là. Cet objet, en effet, c’est une certaine quiddité qui existe quelque part ou qui n'existe nulle part. Par cette action de l’intelligence que l’on nomme énoncer ( dicere ), cette quiddité est amenée à l’existence dans l’âme, c’est-à-dire à l’énonciation (dici) ou conception passive ; par là, cette quiddité se met à exister d’une manière formelle au sein de l’âme ; auparavant, au contraire, comme elle était privée de cette existence-là, elle n’existait pas dans Pâme. »
« Après avoir vu 1 ce que c’était que l’existence conceptuelle et comment elle était possible, il nous faut enquérir de sa nécessité. 11 y a, en effet, tels philosophes modernes pour affirmer ceci : 11 n’y est aucunement nécessaire d’admettre que l’existence conceptuelle soit autre chose que la qualité exprimée par le mot : conçu. » C’était bieu là, en effet, l’opinion que professaient la plupart des contemporains de Nicolas Bonet.
Celui-ci repousse absolument la négation formulée par ces auteurs. « Proposons donc, dit-il % la proposition affirmative : Outre cette qualité que désigne le mot : conçu, il est nécessaire de mettre, en notre àme et en notre esprit, une certaine entité diminuée ; cette entité diminuée, c’est l’existence à l’état d’objet connu (esse objecti cognitï). La nécessité d’admettre une telle entité diminuée se prouve de la manière suivante... »
La preuve que Bonet prétend donner se réduit, en vérité, à une simple affirmation 3.
Résumons la doctrine de notre auteur.
Eternellement, toute quiddité est de la façon qui lui est propre, de l’être essentiel. Eternellement elle est, par elle-même, indifférente à exister ou à ne pas exister ; mais cette indifférence se doit entendre à l’égard de deux sortes d’existences. L’une de ces
i. Nicolai Boneti Op. laud., libell. cit., cap. VIII; ms. n° i6i32, fol. 176, col. b.
2 Nicolai Boneti Op. laud., libell. cit., cap. IX; ms. n° i6i32, fol. 176, coll. c et d.
3 Cf. : Nicolai Boneti Theologia naluralis, lib. III, cap. IX; ms. a» i6i32, fol. 220, col. c.
DÜHKM VI-V-34
LE REFLUX DE L ARISTOTÉLISME
existences, c’est l’existence actuelle en la réalité extérieure à notre âme. L'autre, c’est l’existence conceptuelle, à l'intérieur de notre esprit. A la quiddité, chacune de ces deux existences advient à la façon d’un accident. L’existence actuelle lui advient par l’action de la cause créatrice qui la fait être réellement ; elle est un certain rapport à cette cause créatrice. L’existence conceptuelle lui advient par l’action de l’intelligence qui la conçoit, qui la dit ; elle est un certain rapport à l’égard de cette intelligence.
L’existence conceptuelle, l 'esse cognitum est une existence diminuée ; ce qui existe de cette existence-là seulement demeure dans le néant. Ces propositions, sur lesquelles Bonet aime à revenir, ne sont cependant vraies, à son gré, que de l’existence conceptuelle en l’intelligence imparfaite de l’homme ; elles peuvent ne plus l’être si l’on parle de Y esse cognitum au sein de la première Intelligence, de l’intelligence du premier Moteur ; c’est par cette distinction que notre auteur parviendra à concevoir la génération du Verbe à l’intérieur de l’essence divine.
« 11 y a nécessairement, dit-il ‘, dans le premier Moteur, génération naturelle et interne.
» Supposons tout d’abord, en effet, que tout objet qui se trouve connu d’une manière actuelle est nécessairement amené à une certaine existence (esse) que nous appelons l’existence énoncée ou connue (esse dictum seu cognitum). Cela, nous l’avons assez clairement expliqué dans notre Traité des prédicaments , au chapitre consacré à l’action immanente et à la passion qui lui correspond.
» Cela admis, démontrons notre proposition, et de la manière suivante :
» Toute intelligence, lorsqu’ en elle l’opération intellectuelle est en pleine activité (intellect us existens in acie intelligentiæ), produit nécessairement un verbe qui est ou bien un verbe subsistant en lui-même, ou bien un verbe diminué et inhérent à l’ànie. Or, en l’intelligence du premier Moteur, l’opération intellectuelle est nécessairement en pleine activité, Elle produit donc nécessairement un Verbe qui n’est pas un verbe diminué, qui est un verbe dont toute imperfection est écartée, qui est au-dessus de toute imperfection, qui est donc un verbe subsistant en luimême...
» Si cette proposition est universelle et nécessaire : Toute intelligence produit naturellement et nécessairement l’objet qu’elle
i. Nicolai Boneti Theologia naturalis, lib. IV, cap. IX ; ms. n» i6i32, fol. 256, col. c, et fol. 257, col. a.
L ESSENTIALISME
conçoit d’une manière actuelle en une certaine existence conceptuelle (esse cognitum ), — s’il y a là une véritable production, à la fois active et passive, qui appartient soit proprement, soit au moins par voie de réduction, à la catégorie de l’action et de la passion, — si cette production, enfin, est, d’une certaine façon, postérieure à la connaissance absolue elle-même, il en résulte nécessairement qu’il y a, au sein du premier Moteur, une véritable production ou génération, qui produit ou engendre au moins une certaine existence diminuée. Peut-on conclure de là que cette production est une production réelle, qu’elle constitue une personne subsistante par elle-même ? Nous ne le voyons pas clairement. »
Nicolas Bonet n’en admet pas moins que le premier Moteur produit ainsi un Verbe réellement existant et personnellement subsistant.
Outre ce Verbe, le premier Moteur produit en outre, des divers objets, des verbes multiples et distincts *. Parmi ces verbes, il en est de nécessaires et de contingents. « C’est d’une manière nécessaire que l’intelligence du premier Moteur forme et énonce un verbe au sujet des termes simples, au sujet de l’essence de la rose ou de l’essence de la fleur par exemple; mais c’est d’une manière contingente qu'il forme et énonce un verbe au sujet d’une chose complexe contingente, de celle-ci, par exemple : Demain il y aura une bataille navale. »
Mais voici que Bonet va plus loin ; ce qu’il a dit de l’intelligence, il l’étend à la volonté ; de même que l’intelligence, lorsqu’elle conçoit un objet, lui confère un certain mode d’existence, l’existence conceptuelle (esse cognitum) ; la volonté, lorsqu’elle désire ou veut quelque objet, lui confère, elle aussi, un certain mode d'existence, l’existence voulue ou existence d’aspiration (esse volitum , esse spiralum).
A côté donc de la première production que nous avons décrite au sein du premier Moteur, de la production par laquelle l’Intelligence engendre le Verbe, nous en devrons placer une seconde, celle par laquelle la Volonté souffle ( spirat ) l’Amour.
« 11 y a s, dans le premier Moteur, une certaine puissance pour produire hors de lui un être, au moins en une existence diminuée... En effet, l’intelligence du premier Moteur produit
1. Nicolai Boneti Op. laud., lib. IV, cap. XXI; ms. n° i6i32, fol. 258, col. b.
2. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VII, cap. I; ms. n° i6i32, fol. 278, çoll. a et b.
LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME
nécessairement, tant en existence connue {esse cognitum) qu’en existence voulue {esse volitum), (les objets distincts d elle-même.
» Direz-vous que non? Direz-vous que l’existence conceptuelle consiste simplement à être dénommée par l’opération intellectuelle, que l’existence voulue consiste uniquement à être désignée par l’opération de la volonté ; que, d’ailleurs, l’opération intellectuelle et l’opération de la volonté ne sont aucunement, dans le premier Moteur, choses produites, car elles sont réellement identiques avec l’intelligence elle-même. La réponse à cette objection est évidente par ce qui précède : Cette existence connue n’est pas la même chose que la connaissance elle-même, qui est une certaine entité absolue ; nécessairement, il y a ici une certaiue autre réalité, qui est une production active et passive de l'objet connu. 11 en est de même de l’opération de la volonté. »
Au sein du premier Moteur, donc, « il faut 1 nécessairement admettre deux productions actives et deux productions passives. L’intelligence, en elFet, a, d’une manière naturelle et nécessaire, la production qui lui convient, c’est-à-dire la production d un objet à l’existence conceptuelle {esse cognitum) ; la volonté a, de même, la production qui lui convient, savoir celle de l’objet en l’existence voulue {esse volitum). Mais ces deux productions diffèrent l’une de l’autre ».
A partir de ce principe, Nicolas Bouet développe, en sa Théologie naturelle, toute une doctrine de la Trinité. Nous ne dirons rien de cette théorie qui nous entraînerait fort loin de notre sujet. Du moins était-il nécessaire d’en indiquer le point de départ, afin de donner une idée d ensemble du système que notre franciscain a conçu en développant Y essentialisme de François de Meyronnes.
11 est impossible de prendre connaissance de cet essentialisme sans songer à le rapprocher du réalisme platonicien, d’entendre la description du monde des quiddités sans le comparer tout aussitôt au monde des idées.
Entre ces deux mondes, les analogies sont trop visibles pour qu’il soit utile de les énumérer. Mais il faut bien prendre garde que ces analogies fassent oublier les deux différences profondes qui les séparent; rappelons donc quelles sont ces deux difiérences.
En premier lieu, le Monde idéal de Platon ne renferme que des idées générales, que des universaux ; rien d’individuel n’y a
i. Nicolai Boneti Op. laud., lib. IV, cap. XIII ; ms. u° i6i3a, fol. 260, colt, c et d.
l’essentialisme
place. Au contraire, dans le Monde essentiel de Bonet, les quiddités générales ne résident pas seules ; chaque individu y est aussi représenté par sa différence individuelle, par son hœccéité ; seuls les accidents en sont exclus.
En second lieu, les idées de Platon existent d’existence actuelle, ce sont des réalités. Au contraire, les quiddités ne sont pas des choses, elles ne possèdent pas l’existence réelle et actuelle ; elles possèdent seulement la pure possibilité qui constitue, pour François de Meyronnes et pour Nicolas Bonet, une manière d’être, l’existence en puissance objective, l’existence essentielle ( esse quidditativum).
L 'essentialisme n’est donc pas le réalisme platonicien ; mais il ne répugne pas à ce réalisme ; bien au contraire, il incline l’esprit à l’admettre ; et, vers cette doctrine, la raison de Nicolas Bonet penche très fortement.
Notre auteur consacre un livre entier de sa Métaphysique , le septième, à exposer la théorie platonicienne des idées, qu’il formule en dix propositions. A sa minutieuse discussion, voici quelle conclusion il donne :
« Par ce que nous avons dit *, ces dix propositions de Platon, au sujet des universaux séparés et des idées, apparaissent clairement comme possibles et vraies ; seule la cinquième proposition doit être exceptée et laissée dans le doute 1 2.
» Mais bien que ces dix propositions soient possibles (et, à ce sujet, tout le monde est d’accord) il y a doute pour savoir si elles sont ou non nécessaires ; il est difficile, en effet, de trouver une démonstration qui conclue d’une manière nécessaire à l’existence, au sein de la réalité naturelle [in rerum natura), de ces universaux séparés d’une manière actuelle. Bien que cela se puisse démontrer de l’universel qui est le premier d’une manière absolue et aussi de quelques intelligences qui meuvent les orbes, on ne saurait cependant le faire d’une manière générale pour tous les universaux relatifs à toutes les espèces et à toutes les catégories.
» Mais, d'autre part, il nous faut dire ceci : Tout philosophe, tout homme qui suit uniquement les principes naturels, dès là qu’il a accordé la possibilité de ces universaux séparés, est tenu
1. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VII, cap. IX, ms. n° 6678, fol. 98, r° : ms. n<> 16182. fol. 72, col. d, et fol. 73, col. a.
2. Cette cinquième proposition est ainsi formulée : Quod universalio sunt multiplicabilia in plura ejusdem rationis (Nicolai Boneïi Op. laud,, lib. VII, cap. II, ms. n° 6678, fol. 92, v»).
LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME
d’accorder qu’ils existent en fait et d’une manière nécessaire. 11 est admis, en effet, qu’ils sont exempts de génération et de corruption, qu’ils sont immortels et perpétuels ; il faut donc admettre qu’ils existent toujours ; pour les choses perpétuelles, en effet, pouvoir être et être ne diffèrent pas. Et c’est bien la pensée de Platon; Platon, en effet, n’a pas seulement supposé que ces universaux fussent possibles ; il les a regardés comme existant en fait et d’une manière nécessaire.
» Mais selon certains autres principes qui sont en grand désaccord avec les principes des philosophes, de ce que ces universaux séparés sont possibles, il n’est pas forcé qu’ils existent en fait et d’une manière nécessaire. Selon ces principes, en effet, l’univers n’est pas seulement créé ( productum ) ; il est encore créé d’une manière contingente et libre. »
Notre auteur, qui a certainement lu et médité Henri de Gand, reconnaît qu’un chrétien peut, sans contredire à ses principes, admettre la possibilité des universaux platoniciens sans les déclarer aussitôt réels et nécessaires ; mais il refuse à Aristote tout droit à cette attitude réservée.
Les universaux séparés n’existent peut-être pas d’existence réelle ; mais il est certainement possible qu'ils existent. C’est là la conclusion que notre auteur pense avoir justifiée. Cette conclusion, il n’a garde de l’oublier lorsqu’il traite des universaux ; il résout d’abord chaque problème comme si les idées platoniciennes étaient dénuées d’existence réelle, puis il a soin de traduire la solution dans le langage de Platon.
Quelle est donc cette doctrine de Bonet au sujet des universaux ?
Selon notre auteur, toute chose peut être de trois manières ; elle peut être, en premier lieu, de l’existence essentielle ( esse quidditativum) ; elle peut être, en second lieu, de l’existence réelle ( esse realis existentiæ ) ; elle peut être, enfin, de l'existence conceptuelle (me cognitum ). Ces trois sortes d’existence, les universaux, eux aussi, les peuvent posséder.
Iout universel est une quiddité ; il est donc bien certain que tout universel possède cette première existence que Nicolas Bonet nomme esse quidditativum, qui consiste à être en puissance objective ou, en d’autres termes, à être simplement possible. « Lors même qu un universel 1 n’existerait jamais, ni dans l’intelligence ni dans la réalité extérieure à l’esprit, cet universel serait encore
i. Nicolai Boneti Metaphysica, lib. VIII, cap. I; ms. n° 6678, p. 98, vo ; ms. n° i6i32, fol. 73, col. c.
l’essentialisme
un universel en l’existence essentielle. Dato quod nunquam existeret , nec hic [in intellectu ] nec ibi [in re extra], adhuc universale esset universale in esse quidditativo. »
Ce n’est pas là, d’ailleurs, caractère propre des universaux ; les différences individuelles, elles aussi, possèdent de toute éternité l’existence essentielle : « Il en est de même, ajoute Bonet, de l’hœccéité en tant qu’elle fait abstraction de l’existence en l’intelligence et de l’existence hors de l'intelligence. »
Venons à ce que Bonet nomme esse cognitum, c’est-à-dire à l’existence qui consiste à être connue par l’intelligence, à l’existence conceptuelle.
Tout universel est quiddité, et toute quiddité peut être conçue par l’intelligence ; en cette existence conceptuelle, une quiddité est plus pure et, partant, plus véritable qu’en l’existence réelle.
« On dit parfois 1 que la vérité n’est pas autre chose que la quiddité pure et séparée de toute quiddité étrangère ; et c’est bien ce qu’implique le nom de vérité, car vérité, pureté et sincérité ont même signification. Or on dit qu’une chose est pure lorsqu’elle a été retirée, séparée et extraite de tout ce qui lui est étranger ; ainsi l’argent est appelé pur et véritable lorsqu’il a été retiré, séparé et extrait de tout métal étranger à son essence ( quidditas ).
» Dès lors, il est évident qu’en la réalité extérieure à l’esprit [in re extra), aucune quiddité créée n’est véritable, car elle ne s’y trouve pas, d’une manière actuelle, séparée et abstraite de toute autre quiddité et d’une foule d’accidents. Elle n’est ainsi que lorsqu'elle est posée en l’existence conceptuelle ; là, en effet, la quiddité subsiste seule, séparée de toute quiddité étrangère et de tout accident. Cela apparaît clairement à tout homme intelligent, et je vous en donne cet exemple : L’essence du cheval [equimtas), dans l’intelligence, est, d’une manière objective 2, la seule essence du cheval, pure et vraie, séparée d’une manière actuelle de toute autre quiddité et de tout accidents. Mais dans la réalité extérieure à l’esprit, l’essence du cheval n’est pas seulement l’essence du cheval; elle est unie, conjointe, mélangée à une foule d’autres quiddités et accidents, elle en est enveloppée. Ainsi dans la réalité extérieure à l’esprit, il n’y a pas d’essence du cheval pure et vraie, subsistant par elle-même..., sans rien qui lui soit étran-
1. N icolai Boneti Metaphysica, lib. V, cap. V ; ms. no 6678, fol. 67, v°, et fol. 68, ro ; ms. n° i6i32, fol. 47> coll. b et c.