VI
pulluler dans les écrits des Scotistes ? Ne sont-elles pas identiques à ces étranges « petites choses » qu’Ockam se verra contraint de pourchasser avec tant de rigueur ? Dans ce qu on a nommé le Scotisme, ne convient-il pas de reconnaître une grande part de Lullisme ?
F. Les quatre éléments.
Nous avons sommairement indiqué ce que la pensée de Lull avait sûrement emprunté à la Philosophie d Avicébron et, aussi, ce qu’il lui doit peut-être. L’ardent franciscain ne demandait-il pas, quelquefois, des inspirations à des auteurs plus anciens ? En particulier, n’avait-il pas lu Jean Scot Erigène et n en avait-il pas reçu l’idée première de sa théorie des éléments ?
11 est certain que, pour Raymond, chaque élément simple possède une seule qualité ; que le feu est seulement chaud, l’air seulement humide, l’eau seulement froide, la terre seulement sèche. Si les grandes masses corporelles qui tombent sous les sens et auxquelles on a accoutumé de donner les mêmes noms se montrent à nous pourvues à la fois de deux qualités au moins, c’est qu’elles ne sont pas simples, mais" composées de l’union de plusieurs éléments ; elles ne sont pas elementa, mais elementata.
Cette doctrine est formulée avec une netteté particulière en un passage de YArs magna *.
« Si la vertu éléinentative ( elementativa ) ne résidait pas en chaque corps composé par les éléments ( elementatum ) comme en un sujet, les qualités, elles non plus, ne se trouveraient pas en ce composé ou bien elles s'y trouveraient hors de tout sujet ; cela est impossible, comme on le voit clairement dans la flamme où existe la chaleur, et dans la glace, où réside le froid.
» L’intelligence, cependant, éprouve un doute : En la sphère du feu, trouve-t-on [l’humidité de l’air], le froid de l’eau et la sécheresse de la terre, alors que l’eau et la terre font partie des éléments inférieurs, alors que l’humidité [de l’air] contrarie la sécheresse de la terre et lui résiste, que la chaleur du feu contrarie le froid de l’eau ? Cet étonnement prend lin lorsque l’intelligence se souvient de ceci : Si tous les éléments ne se rencontraient pas ensemble en la sphère du feu, et aussi en la sphère de chacun des autres éléments, la mixtion générale des éléments
i. Raymundi Lullii Ars magna ; IX» pars principalis : De novem subjectis; cap. LIII. De elementativa per regulam deducta. Ed. cit., pp. 44l*442*
serait détruite; partant, il en serait de même des mixtions particulières entre corps composés d’éléments, car de la destruction universelle résulte la destruction particulière.
» En effet, si, dans sa sphère, le feu n’était pas sec par luimême et chaud par la terre [qui lui est mêlée], c’est par luimême qu'il serait sec. Ainsi, l’air qui est humide par lui-même et chaud par le feu, serait chaud par lui-même. Ainsi encore, l’eau qui, en sa sphère, est froide par elle-même et humide par l’air, serait humide par elle-même. Ainsi enfin, la terre qui, en sa sphère, est sèche par elle-même et froide par l’eau, serait froide par elle-même. D’une manière générale, donc, il y aurait deux qualités pour chacun des éléments ; il y aurait deux chaleurs, deux humidités, deux froids, deux sécheresses ; en d’autres termes, il y aurait deux essences ignées, deux essenees aériennes, deux essences aqueuses, deux essences terrestres ( duæ igneitcites, duæ aeritates, duæ aqueilates , duæ terrritates) *. De même qu’il y aurait huit qualités, il y aurait huit éléments, ce qui est absurde...
» En outre, l’appétit naturel serait détruit, car il n’aurait plus d’objet: de même qu’un feu ne désire pas un autre feu, le feu ne désirerait plus la terre, puisqu’il serait sec de lui-même, et l’on en pourrait dire autant de chacun des éléments...
» Mais ici encore, l’intelligence est prise d'étonnement. Cette terre, qui est en bas, par quel moyen peut-elle monter jusqu’à la sphère du feu, alors qu’entre deux, il y a l’air, qui est contraire à la terre ? Comment le feu peut-il descendre ici-bas jusqu’à nous, alors que l’eau lui est contraire ? ... C’est que le feu qui descend donne de la chaleur à l’air et ainsi, pour descendre, il s’accorde avec l’air ; de même, l’air, en donnant de l’humidité à l’eau, s’accorde avec elle en sa descente ; le feu descend ainsi jusqu’à l'eau par le moyen de l'humidité échauffée ; et l’eau, à son tour, descend jusqu’à la terre en lui donnant de son froid qui a été humidifié et réchauffé. La terre, à son tour, monte jusqu’au feu pour lui donner de sa sécheresse qui, [au cours de son ascension,] a été rafraîchie, humectée et échauffée. Et comme chacune des qualités ne quitte jamais [l’élément qui est] son sujet propre, en même temps que les qualités montent et descendent, les éléments, eux aussi, montent et descendent. De là résultent
i. Nous trouvous ici une application de la règle posée dans la Kabbala au sujet de la dénomination des quiddités.
DUHKM