VI
« Il est manifeste, dit Lull, que, pour découvrir d’une chose ce que c’est au fond {ipsum quod quid est), il est requis d’user d’abord de la connaissance analytique. Or dire d’une chose ce que c’est au fond ( ipsum quod quid est), ce n’est rien faire d’autre qu’en donner la définition, et toute définition exprime seulement l’être (esse) de la chose; mais tout l’être d’une chose provient de la forme; par conséquent, la définition n’est rien d’autre que la forme. Mais la forme d’une chose quelconque en est la quiddité. Par conséquent, ce qu’une chose est au fond ( ipsum quod quid est), c’est la quiddité de cette chose.
» Dès lors, il est clair que pour acquérir la connaissance véritable de ce qu’une chose est au fond ( ipsum quod quid est), il convient de séparer la forme de cette chose de la chose même.
» Nous devons commencer parce que l’intelligence connaît le mieux, et cela, c’est l’existence (esse) même, dont l’acte, dont la forme est l’essence ( essentiel ). L’essence est donc l’acte et la perfection de l’existence, acte en vertu duquel l’existence ne fait ou ne produit rien que l’existence...
» De même, l’unité est l’acte et la perfection de ce qui est un, acte en vertu duquel ce qui est un ne produit rien qui ne soit un. Unit as est actus et perfectio unius, ratione cujus unum non agit nisi unum. » ,
Et sur toute chose concrète imaginable, Raymond Lull va reprendre la même opération intellectuelle qu exprimera la même formule ; à cette chose concrète, il fera correspondre une quiddité ou forme abstraite ; de cette quiddité ou forme, il répétera infatigablement qu elle est 1 acte en vertu duquel la chose concrète considérée a pour terme de son action une autre chose de même sorte.
« La substanticité (substanticitas), dit-il, est l’acte et la perfec-
tées trop de termes abstraits que Lull n’emploie jamais; ,1 pensait voir en ses nronr^él œUTre U° *“* •jsle anonyme, heureux d’attribuer au maître apocryphe.8 CubraUoD8’ M* Probst «)eB8e «^emeut (b) que ce traité est
m-ninn’H Prem,er lieu’. si la Kabbala énonce une règle systématique de for- Stti règle S ab ra,tS- les autres ouvrages de Luil usent constamment de
la^nortdTf .!nUr C-S ter'nCS é,a'ent f°rt e,nPlo^s à Paris peu de temps après
immédiats A A n’est Pf^e Lull, elle doit être d’un de ses disciples
nTn?* 1 i ‘a Pi i devue de 1 h's‘oire des doctrines philosophiques, il u'importe guère de dec.der entre ces deux hypothèses * 4
A t' pN™N,° Pas™a> Vindicte Luttions . Avenoniæ, 1787; t. 1, p. 2,5.
Lutte, Toulou^riq.^rS,^ 0rl9lne des idées d“ Bienheureux Raymond
tion de la substance, acte en vertu duquel l’action d’une substance n’a point d’autre terme qu’une autre substance. »
Ces formes abstraites, en effet, il les affuble d’un nom qu’il forge suivant une règle fixe. « Remarquons brièvement que le mot abstrait qui correspond à un concret quelconque se forme au moyen du génitif du nom de ce concret, en y ajoutant la terminaison citas ; ainsi umbrosum, umbrosi fait umbrosicitas. L’ombroséité, c’est l’acte et la perfection d'une chose ombreuse, acte en vertu duquel l’ombreux ne produit que l’ombreux. Le corps ombreux, c’est celui dont l’être est opaque ; il possède des termes corrélatifs et intrinsèques, qui sont l’agent ombrifique, le patient ombrifiable, et l’action d’ombrifier ( umbrosi ficativum , umbrosi ficabile, umbrosi ficare). » Ce jargoi} se poursuit au cours de plusieurs pages.
Le principe d’individuation n’échappera pas à la règle ; quiddité ou forme abstraite de l’individu concret, il aura son nom en eilas : « L’individuéité ou individualité, c’est l’acte ou la perfection de l’individu, acte en vertu duquel l’action d’un individu n’a d’autre terme qu’un individu. » Individueitas n’est pas, après tout, plus barbare qu 'hœcceitas.
D’ailleurs , ce terme d’hœccéité, Raymond Lullen use également, mais non dans le même sens que les Scotistes. « L’hœccéité, ditil, c’est l’acte et la perfection de cela {hoc), acte en vertu duquel cela {hoc) a cela {hoc) pour terme de son action. Par cela {hoc), on entend, d’ailleurs, un être dont l’existence montre quelque chose. Hœcceitas est actus hujus, ratione cujus hoc non agit nisi hoc. Est autem hoc, ens cujus esse aliquid demonstrat, et habe t hœcceitativum , hœcceitabile et hwcceitare guæ surit sua correlativa. » Si la parole a été donnée à l’homme pour manifester sa pensée, jamais, sans doute, il n’a plus complètement mésusé de ce don. Nous aurions peu de chances de deviner, derrière cette accumulation de barbarismes, ce que Raymond Lull entend par hœccéité, s’il ne lui arrivait un peu plus loin d’écrire : « L’abstrait ou hœccéité qui correspond à une chose concrète... Abstractumcujuscungue concreti sive hœcceitas... » L’hœccéité d’une chose se confond donc, en son langage, avec ce qu’il nomme la forme abstraite ou quiddité de cette chose.
Toutes ces quiddités abstraites, ces temporéités, ces motivités, ces locéités, ces vacuéités, ces pléniéités, ces mathématicéités, ces puncticités, ces trianguléités, ces rectiviéités, ces circuléités, ces corporéités, que la Kabbala engendre à foison n’ont-elles pas un lien de très intime parenté avec ces formalités qui se mirent à
LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME