‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 320 sur 485 · VI · texte numérisé non relu

VI

cette majeure partie des hommes, chacun possède la totalité de la Philosophie ; cela serait incroyable, car sur cent hommes ou mille hommes, on n’en trouve pas un qui possède toute la Philosophie ou la plus grande partie de la Philosophie. Mais il entend ainsi son affirmation : En cette majeure partie de l'humanité, chaque homme possède quelque partie de la Philosophie ; l’un connaît la Grammaire, l’autre la Logique ou ces deux sciences, un troisième sait la Métaphysique ou en sait une partie, un quatrième possède la Physique en totalité ou en partie ; il en est de même des divers individus de cette majorité des hommes ; en tous ces hommes pris ensemble, la Philosophie existe en sa perfection. »

Cette Philosophie qui, de toute éternité, réside, totale et parfaite, en l’ensemble des intelligences humaines, il arrive parfois qu’elle s’incarne presque entièrement en un certain individu. Aristote fut un de ces dépositaires de la Philosophie intégrale ; Averroès en fut un autre. « Monseigneur Averroès 1 fut un très parfait et très glorieux ami de la vérité philosophique ; il en fut le très intrépide défenseur. » On pourra donc traiter Jean de Jandun d’Averroïste ; il ne prendra pas cette qualification pour une offense.

Cela ne veut pas dire qu’en toutes circonstances, notre auteur se rangera du parti d’Aristote ou d Averroès simplement parce que c’est le parti du Philosophe ou du Commentateur. S'il suit leur opinion, c’est parce qu’il l’aura jugée conforme à la raison. Hors les matières de foi, il n’accorde pas de valeur à l’argument d’autorité ; entendons-le juger 1 ceux qui se contentent d’une telle preuve :

« Si certains personnages de notre temps, solennels et graves en Philosophie, tiennent ce langage, il est raisonnable que ces mêmes personnages résolvent les objections qui leur sont opposées ; de ce qu’ils affirment, il faut qu’ils donnent la démonstration par raison suffisante et irréfutable ; sinon, il ne faut pas que leur autorité fasse foi auprès de nous. En toute matière, en effet, qui ne touche pas la foi, il est vil de s’appuyer sur l’autorité au point que l’on délaisse totalement la raison et que l’on en vienne à nier l’évidence. Sed si aliqui viri solcmpnes et in philosophia graves hujus temporis illud dicant, ralionabile est quod ipsi solvant rationes adductas et, quod dicunt , sufficienti et' insolubili

i . Joannis de Janduno Op. laad., Iib. III, quæst. XXIII ; éd. cil., fol. 86, col. b. *. Joannis de Janduno Pnmum sophisma de sensu agente ; Bibl. nationale, fonds latin, ms. no 16089, fol. i63, col. c.

ratione demunstrent, aut quod eorum auctoritas non facial nobis fidem. Vile eni/n est in fais que fidem non tangunt tantum aucloritate inniti quod totaliter ratio dimittatur et manifesta neqentur. »

Grand admirateur d’Aristote et d’Averroès, Jean de Jandun éprouve une évidente aversion contre ceux qui s'efforcent d’accommoder l’enseignement de ces auteurs à la doctrine catholique et qui, par là, faussent la pensée des Philosophes. Nous l’entendrons, tout à 1 heure, traiter avec une extrême sévéïité les procédés de ces conciliateurs. Nous n’aurons donc pas à r yus étonner s’il se prend constamment de querelle avec celui que l’on peut vraiment regarder comme le chef de l’Ecole de la conciliation. Et, en effet, nous le voyons, à chaque instant, opposer aux interprétations de Saint Thomas d’Aquin ce qu’il regarde, lui, Jean de Jandun, comme la véritable doctrine des Philosophes.

B. L'essence et l'existence.

De ce désaccord entre Jean de Jandun et Thomas d’Aquin, citons un exemple entrecent ; il est particulièrement caractéristique, car il concerne la distinction entre l’essence et l’existence. « Il est, ditil ', une opinion selon laquelle, en tout être causé, l’existence diffère essentiellement de l’essence. » C’est l’enseignement d’Avicenne que notre auteur résume en ces termes. « Il est, poursuit-il, une seconde opinion qui restreint et spécifie davantage la question ; c’est celle-ci : L’existence ne diffère pas de l’essence en tout être causé ; mais en tout être causé et subsistant, l’existence pure et simple diffère de l’essence. Cette opinion est celle d’un ancien commentateur (antiguus expositor), en son traité De ente et essentia , où il parle contre la supposition d’Averroès, selon laquelle le ciel est une substance simple et non pas un composé de matière et de forme ». A cette opinion de « frère Thomas », Jean de Jandun adresse diverses objections qui, selon lui, la rendent insoutenable.

« Il y a, ajoute-t-il, une troisième opinion qui est la suivante : Ce n’est pas en tout être causé, comme le dit la première opinion, ni en tout être causé et subsistant, comme le dit la seconde opi-

i . Ioannis de Ianduno philosop/ii perspicacissi/ni Acutissimæ Quœstiones in duodecim libros Metapkysicae ad Aristotelis, et magni Commentatoris intenlionem ab eodem dispulatæ : Cum Marci Antonii Zimaræ in easdem accuratissimis Anno/altonibus... Venetijs, Apud Hieronymum Scottum. i56o. Lib. IV, quæst. III. Ed. cit., coll. a35-24i.

LE REFLUX DE l’ ARISTOTÉLISME

nion, que l’existence diffère de 1 essence ; c est seulement en toute substance susceptible de génération et de corruption que 1 existence et l’essence sont différentes. Cette troisième opinion parait plus probable que les deux autres. »

Cette opinion, Jean de Jandun l’entend dans un sens qui revient à poser, dans les êtres susceptibles de génération et de corruption, la seule distinction de la matière et de la forme, et à supprimer toute distinction entre l’essence et l’existence. Ses thèses peuvent, en effet, se formuler très simplement de la manière

suivante :

L’essence en puissance ne diffère pas de l’existence en puissance, car toutes deux sont identiques a la matière.

L’essence en acte ne diffère pas de l’existence en acte car toutes deux sont identiques à la forme.

Que ce soit bien la pensée de notre auteur, cela résulte clairement, croyons-nous, des textes suivants : « Remarquons soigneusement, au sujet de cette [troisième] opinion que l’essence se distingue en essence en acte et en essence en puissance, tout comme l'existence se distingue en existence en acte et en existence en puissance. Lors donc que 1 on dit qu en une substance susceptible de génération et de corruption, l’essence diffère de l’existence, cela n’est point vrai si l’on entend ces deux mots de la même façon. L’essence actuelle, en effet, ne participe pas de l’existence actuelle ; mais cette existence actuelle est la même chose que l’essence [actuelle], car cette essence actuelle est la même chose que la forme qui est existence et acte. De même, l’essence potentielle, en tant que matière, ne participe pas à l’existence potentielle, car elle est la même chose que cette existence. Mais l’essence potentielle, en tant qu elle est la matière, participe de l’existence actuelle, en tant que celle-ci est la forme ; car si la forme n’était point prise par la matière, il n’y aurait, en une même espèce, qu’un seul individu...

» Si donc on prend de façon dilférente les mots essence et existence, il est véritable que l’existence actuelle, qui est la forme, diffère de l’essence en puissance, qui est la matière... Mais si l’on prend essence et existence de la même façon, si l’on entend, par exemple, essence en acte et existence en acte, ou bien essence en puissance et existence en puissance, alors il n est plus vrai que • l’essence et l’existence diffèrent réellement, car elles sont une même chose. L’essence en acte, en effet, c’est la forme, qui est aussi l’existence. Et donc l’essence [en acte] ne participe pas de

l’existence [en acte], car une chose ne participe pas d’elle-même. Mais l’essence et l’existence en acte participent de la matière, qui est l’existence en puissance, comme on l’a vu plus haut. »

En sa négation de la distinction entre l’essence de 1 existence Jean de Jandun va aussi loin que Siger de Brabant et que Roger Bacon. Nombre d’auteurs voyaient, en cette distinction, une condition nécessaire de la durée de la Science, car celle-ci, à leur avis, connaît les essences et ne cesse pas d’exister lorsque périssent les individus où ces essences se trouvaient réalisées :

« Certains disent que la rose en hiver et la neige en été demeurent en leur essence, bien que tous les individus, tous les sujets où cette essence était réalisée aient disparu, bien que toute existence actuelle ait été anéantie... Dès lors, la rose peut, en hiver, être conçue dans son essence, bien qu’elle n’ait pas d existence... ce qui ne saurait être, s il n existait aucune rose individuelle ni essence de la rose ni aucune rose ideale subsistant par elle-même hors des individus... De même, si l’essence de la neige ne persistait pas même en été, la science des météores périrait alors.

» A cela, Robert de Lincoln répond que chacune des espèces qui forme le Monde demeure en chaque heure du temps, sans quoi l’universalité du Monde ne serait pas parfaite. Sans doute, elle ne demeure pas simultanément en tout climat ; mais s il n y a pas de rose ici en hiver, la rose est conservée en un autre climat où se rencontre une température convenable. Ainsi l’essence ne pourrait demeurer si l’existence actuelle était entièrement anéantie. Que l’espèce puisse demeurer alors que tous les individus sont détruits, c’est une vue de l’imagination ; ainsi certains imaginent que l’essence de la rose peut subsister après suppression de tous les sujets ; ils disent que la rose n est plus subjectivement en la matière, mais objectivement en 1 intelligence , c est une pure fiction. »

Ainsi, pour que l’on puisse porter sur une espèce des raisonnements toujours vrais, il faut que cette espèce soit toujours représentée par quelque individu réel ; s’il n y avait pas, en toute saison, de la neige en quelque lieu du Monde, la vérité de la science météorologique serait intermittente et caduque. Telle est la doctrine strictement péripatéticienne que Jean de Jandun maintient contre les Thomistes.

i. Les deux mots : subjectivement, objectivement, sont pris ici dans leur sens scolastique, exactement inverse du sens que leur donne la philosophie kantienne.

LE REFLUX DE i/aRISTOTÉLISME

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