Jean de Jandun, loc. cit. ; éd. cit., col. 43a
D. L'individuation et la pluralité des formes substantielles.
Le problème de l’individuation occupe, d'ailleurs, notre auteur, à diverses reprises ; la solution qu’il adopte est une sorte de synthèse des diverses solutions proposées avant lui. Pour construire cette synthèse, il s’applique à montrer que l’on peut et doit attacher plusieurs sens différents à cette question : Quel est le principe d’individuation ? Chacune des réponses qui ont été données est juste en ce qu’elle éclaircit l’un des sens de la question.
La nature spécifique n’est pas un simple concept; la nature commune à tous les individus d’une même espèce, de l’espèce homme ou de l’espèce cheval, par exemple, est quelque chose qui existe réellement hors de l ame *. Cependant, elle n’a pas, comme le voulaient les Platoniciens, une existence séparée de celle des individus ; elle existe dans et par les individus.
Cette nature spécifique a son unité qui est réelle, actuelle et extérieure à notre àme ; cette unité est distincte de 1 unité individuelle. Les individus divers qui composent la nature humaine sont donc, par la nature spécifique, un seul et même homme. « Les individus d’une même espèce ne diffèrent pa-s les uns des autres par soi, c’est-à-dire suivant la nature spécifique, mais par accident... Si l’on dépouillait Socrate de tous les accidents qui appartiennent à Socrate, il ne resterait que l’unité spécifique », que la nature humaine commune à tous les hommes.
Ce quelque chose d’accidentel qui survient à la nature spécifique pour la contracter en cet accident de l’espèce que 1 on nomme un individu, qu’est-ce ? Voilà un premier sens de cette question : Qu’est-ce que le principe d’individuation1 2?
Mais cette question a encore un autre sens.
Par l’addition de ce quelque chose d’accidentel à la nature spécifique, se trouvent distingues des individus, des substances individualisées. Par quoi chacune de ces substances individualisées est-elle constituée? Qu’y a-t-il, en chacune d’elles, qui lui soit propre et qui n’appartienne à aucun autre individu de la même espèce? Voilà un second sens de cette question : Qu est-ce que le principe d individuation ? En ce cas, d ailleurs, cette question serait mieux formulée de la manière suivante : Quel est le principe qui est propre à chaque individu?
Pris au premier sens, au sens le plus habituel, le problème de
1. J oannis de Janduno Op. laud., lib. V, quæst. XII; éd. cil., coll. 3io-3i4-
2. Joannis de Janduno Op. laud., lib. VII, quæst. XVII ; éd. cit., coll. 48s-5o2.
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1 individuation comporte encore deux solutions distinctes. Pour Jean de Jandun, en effet, et dans ce sens particulier, il y a non pas un, mais deux principes d’individuation, car l’individuation admet deux causes, lune matérielle et l’autre formelle.
Le principe matériel de l’individuation, c’est celui qui reçoit l’individuation (principiam individuatum), c’est celui grâce auquel la nature spécifique se trouve contractée en sujets individuels, grâce auquel ces sujets diffèrent les uns des autres. Ce principe matériel d’individuation est donc identique au support premier de toute division et de toute indivision, à la quantité divisible en parties indivises situées les unes hors les autres.
Mais en sus de ce principe matériel, il y a lieu de considérer un principe formel, une cause formelle de l existence individuelle ; « c’est par cette cause que l’on nomme individu un certain accident surajouté à la nature spécifique de l’individu ». « Cette cause formelle de l’individu, c’est ce par quoi une chose a, par elle-même, une existence indivise... Or 1 individualité ( individua tio) est ce quelque chose par laquelle un être possède une existence formellement indivise, comme la blancheur est ce par quoi un objet est iormellement blanc. L’individualité est donc la cause formelle de l’existence individuelle ; tous en conviennent, et cela ne fait point question. »
La pensée de Jean de Jandun est, ici, bien voisine de celle de lioger Bacon, de Pierre Auriol et de Guillaume d’Ockam. Pour l exprimer, il lui arrive d’emprunter à Duns Scot et aux Scotistes le terme d hœccéité qu il substitue au terme d’individualité.
Les distinctions établies en la question de 1 individuation permettent donc d’accorder Péripatéticiens et Scotistes, « d’amener à la concorde les opinions des anciens et celles des modernes : ...
» Ceux donc qui parlent du principe subjectif d’individuation disent \rai en affirmant que ce principe, c’est la quantité, car la quantité est le sujet premier de la division et de l’indivision. Ceux qui parlent du principe formel disent également vrai en admettant que 1 hœccéité est le principe premier de l’individuation, en eilet, le support premier de l’hœccéité, ... c’est la quantité ; c est la quantité qui, la première, reçoit l’individualité ( primum individuatum ), et c’est par l’intermédiaire de la quantité que toutes les autres choses la reçoivent à leur tour. »
Mais Jean de Jandun comprend que cette solution du problème de 1 individuation est incomplète, que la question a été prise comme du dehors, et qu il la faut considérer plus au fond. Sans doute, si 1 individu est un individu, c’est parce que la quantité
est divisible, qu'il en détient une partie et que cette partie se trouve douée d’une certaine unité, d’une certaine indivision que désigne précisément ce mot d’individualité ; mais cet individu est un certain être subsistant, une certaine substance composée de matière et de forme ; qu’y a-t-il, soit en cette matière, soit en cette forme, qui appartienne en propre à tel individu de telle espèce et qui n’appartienne à aucun autre individu de la même espèce? L’unité, l’indivision, sont de simples négations; mais l’être individuel n’est pas chose négative ; quelle est donc cette réalité positive qui s’ajoute à la nature spécifique pour constituer tel individu ?
« Il est bien vrai que l’on accorde en général cette proposition : En sus de la nature humaine, Socrate implique en lui-même quelque chose de positif et de formel par quoi la nature spécifique est déterminée à devenir un certain individu ; Socrate, en effet, n’est pas un être négatif, tandis que l’existence indivise est chose purement négative. Mais qu’est ce quelque chose ? C’est à ce sujet qu’il y a doute.
« Quelques-uns disent : C’est la quantité indivise. » Mais alors Socrate serait simplement un accident, une quantité. Il est clair que cette solution ne vaut rien.
« D’autres prétendent qu'il y a en Socrate une seule forme ; qu’en descendant du genre le plus général jusqu à l’individu, cette forme donne successivement à Socrate d’être animé, d’être homme, enfin d’être Socrate. Ces existences diverses, cette forme unique les confère par ses degrés de perfection successifs. » Mais ces degrés divers de perfection, que sont-ils? Une courte discussion montre sans peine « qu’ils ne sauraient rien être que des formes substantielles distinctes ; il y a doue ainsi, en une chose unique, plusieurs formes substantielles ; il y a même, en cette chose, plus de formes substantielles que nous n’en demandons, car il y en a autant qu’il y a de degrés de perfection, et il y a, en outre, la forme principale ». Par une discussion analogue, Henri de Gand avait déjà montré que l’hypothèse d une forme substantielle unique douée de divers degrés de perfection équivaut à l’hypothèse de la pluralité des formes substantielles.
« D’autres disent que la substance individuelle implique quelque chose de formel et de positif, qui est du genre substance, et qui est la différence individuelle ; c’est par cette différence individuelle que la nature spécifique humaine se trouve contrainte à être Socrate ; cette différence individuelle appartient au genre de la substance ; on doit entendre qu il en est de même
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