L. Théologiens et Artistes
Avant Jean de Jandun, nous l’avons dit, presque tous ceux qui avaient, au sein de l’Université de Paris, dirigé le progrès de la pensee étaient des théologiens; avec Jean de Jandun, nous voyons, pour la première fois, les artistes s’élever au rang de chefs intellectuels ; et lorsque le temps marquera le milieu du mn° siecle, nous verrons les enseignements que donne la Faculté des Arts semer à profusion, en des œuvres vraiment géniales les idées ou réside le germe des sciences futures, tandis que la acuité de Iheologiene produira plus un seul livre de philosophie qui mérite d’être lu.
Ce changement n’est pas un simple déplacement d’influence un simple transfert de prééminence d'une Faculté à une autre 1 acuité; il est beaucoup plus que cela; il manifeste que l’atten-
tion tics doctes a changé de direction, que la Philosophie a changé d’objet.
Jusqu’alors, la 1 hilosophie dont on disputait dans les Ecoles s’attaquait de préférence aux problèmes auxquelles la Théologie s'intéressait de son cété; sur les vérités que la sagesse divine a révélées, elle souhaitait de projeter un surcroît de lumière emprunté à la sagesse humaine. Ses longs et stériles efforts l’ont enfin amené à reconnaître que cette espérance n’était qu'une trompeuse ambition. Bien loin de pouvoir rendre plus claires et plus certaines les propositions que l’Église enseigne, la science des Philosophes ne peut que les obscurcir et les ébranler. Ces propositions, en effet, sont extérieures au domaine que les méthodes de la science humaine permettent d’explorer. Tirés de l’enseignement des sens, les principes de la Philosophie ne peuvent donner de conclusions certaines, à moins qu’on ne les applique aux choses qui tombent sous les sens, aux propriétés des corps célestes et sublunaires. Que le théologien se contente donc d'expliquer, à l’aide de l’Écriture et des Pères, ce que l’Église enseigne ; qu’il ne recherche plus, en la Philosophie, une auxiliaire qui le trahirait. Que l’artiste, au contraire, demande à cette Philosophie de diriger ses études de Physique et d’Astronomie ; c’est la besogne à laquelle elle est propre.
Que la Philosophie soit désormais, pour le théologien, une source de discussions stériles et dangereuses ; qu’elle trouve, au contraire, dans les études de l'artiste, l’occasion de prouver sa fécondité; sont-ce là pensées coutumières à l’esprit de Jean de Jandun? On n’en saurait douter, croyons-nous, lorsqu’on lit le traité, d’une si élégante latinité, qu’il composa à Senlis, en 1323, à la louange de Paris, De laudibus Parisius ’.
Dans ce Paris dont il veut chanter les merveilles, ce qui retient, en premier lieu, l’attention de Jean de Jandun, c’est la Faculté des Arts, c’est sa Faculté \ Et quels termes d’une admiration émue il trouve pour parler de cette « rue dite du Fouarre » où l’on enseigne les sept arts libéraux, et où, « de plus, la clarté très agréable de toute lumière philosophique, répandant les rayons de la pure vérité, illumine les âmes capables de la recevoir... ! N’est-ce pas dans cette rue que sont démontrés les
1. Joannis DE Janduno Tractalus de laudibus Parisius ( Paris et ses historiens au XIV e et XV» siècles. Documents et écrits originaux recueillis et commentés par Le Koux de Lincy et L. M. Tisserand. Paris, 1867, pp. 81-79).
2. Joannis de Janduno Op. laud., Pars I, cap. I : De laude Studii parisiensis, primo quantum ad facultatem philosophie seu artium; éd. cit., pp. 34-
résultats certains d’une philosophie infaillible et d’une science mathématique incontestable (nônne doqmatizatur in vico philosophiæ infaillibilis et incontradicibilis doctrinæ mathematiae certitudo), qui indique les merveilleuses propriétés des nombres et des figures, soit considérés en eux-mêmes, soit concrétisés ( contractorum ) par les grandeurs des corps célestes, par les sons harmoniques ou par les rayons visuels.
» 0 Dieu très glorieux, quelle idée vous nous avez donnée de votre amour pour les hommes, en leur fournissant les moyens de connaître les périodes fixées par vous aux mouvements célestes, les distances des centres, la grandeur des mondes, la situation des pôles, les vertus des Signes, l’ordre et les rangs des planètes ! »
Après qu’il a célébré, avec ce religieux respect, les sciences qu’enseigne la Faculté des Arts, Jean de Jandun chante F «Éloge des théologiens » Piquant éloge, qu’accompagne en sourdine le rire à peine contenu d’une verve moqueuse. On souffrirait d’omettre une seule ligne de ce chef-d’œuvre d’ironie :
« Dans la très paisible rue nommée de Sorbonne, comme aussi dans nombre de maisons religieuses, on peut admirer des pères vénérables, des seigneurs, et, pour ainsi dire, des satrapes célestes et divins ; ils sont parvenus heureusement au faite de la perfection humaine, «autant que le peut faire l’intelligence unie à la gran* deur; ils élucident solennellement les textes sacrés de l’Ancien et du Nouveau lestament, par des exercices fréquents de lecture et de discussion; parleurs éloquentes prédications souvent renouvelées, ils s’efforcent d’enraciner dans les cœurs les vérités salutaires de la loi divine, qu ils réalisent en eux-mêmes par leurs saintes œuvres. 0 grandeur insondable de la toute puissance divine ! Combien de savants lecteurs des Sentences , voulant examiner les choses invisibles à la lumière de celles que vous avez rendues visibles, se fatiguent par leurs travaux, maigrissent dans les veilles et sont rongés par de continuels soucis! Tantôt ils redressent les écarts des philosophes païens; t«antôt ils en écrasent les erreurs; tantôt, enfin, ils revendiquent, comme il convient, pout l«i défense de la foi catholique, les vérités découvertes par les païens, grâce à la lumière naturelle, vérités qui étaient, pour ainsi parler, entre les mains de détenteurs illégitimes.
» Cependant, bien que tous ces hommes, qui font profession de rechercher ardemment la vérité, passent pour tendre vers une
I. Joannis DE Janduno Op. laud., Pars I, cap. Il : De laudibus theoloiroru.n ed cit., pp. 38-4i. ®
fin unique et suprême, savoir la connaissance et l’amour de la Souveraine Trinité, il leur arrive souvent (ce qui ne laisse pas d'étonner les gens un peu simples) de soutenir sur les mêmes conclusions des opinions opposées. N’en voit-on pas quelques-uns affirmer que toute la substance de l’homme est contenue dans une seule forme substantielle douée de plusieurs vertus, tandis que d’autres démontrent, au contraire, que l’âme sensitive et l’âme intellective se distinguent, en l’homme, par une diversité essentielle et substantielle. Quelques-uns assurent que les divers individus d’une même espèce ultime participent d’une certaine réalité qui est une et identique pour tous ; d’autres, au contraire, le nient absolument. Plusieurs d’entre eux assurent que toutes les puissances cognitives de l’àme sont tellement passives qu’elles n’agissent ni en elles-mêmes ni dans leurs objets ou sujets ; d’autres, au contraire, avec non moins d’évidence, pensent convaincre leurs auditeurs que, du moins, ces puissances créent et produisent elles-mêmes leurs actes indirects, suivant la détermination ou disposition des objets.
» C’est dans ces questions et d’autres semblables que ces hommes spéculatifs, dont le regard n’est pas obscurci par le nuage des passions terrestres, livrent des combats intellectuels pour la découverte de la vérité. L’un objecte, l’autre résout l’objection; le premier réplique, le second réfute. Et, pour me résumer en quelques mots, tout ce que, dans la discussion de ces problèmes, l’un s’efforce d’animer et de fortifier d’une main puissante, l’autre, le bras levé, s’étudie à le renverser ou à l’ébranler, sauf à confesser d’abord pleinement et de toute manière son attachement sincère et inviolable à l’intégrité des articles de foi.
» Quelle utilité, quel avantage la religion catholique tire-t-elle de cet exex*cice? Dieu le sait, et ces hommes eux-mêmes s’empresseront de le faire connaître à celui qui demandera, non par moquerie, mais pour son instruction, dans un lieu et en un temps convenables, la raison de ce mode de procéder. »
Érasme sera plus amer, Vivès plus violent, Rabelais plus grossier; aucun d’eux ne plantera avec autant de sûreté un dard aussi aigu ; aucun d’eux ne fera une blessure si profonde ni si dangereuse.
Frappée de pareils traits, la Métaphysique qu’avait engendrée l’union du Péripatétisme avec le Dogme chrétien ne saurait vivre plus longtemps à l’Université de Paris. Nous allons l’y voir mourir.
Pierre Duiiem.
DUHEM