Lincolniensis Summa, Cap. XXXVI ; éd. Baur, p. 3o
LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE
catiir per esse ) ; ainsi en est-il de l’homme, c’est-à-dire de l’espèce, et de cet homme, c’est-à-dire de l’individu. »
En identifiant l’individuation à l’être, ce n’est pas à son maître Bacon que notre auteur nous fait songer, puisque Bacon refusait d’examiner la question de l’individuation, qu'il tenait pour sotte question ; c'est à Saint Thomas d’Aquin, qui en était venu, lui aussi, à admettre cette identité.
En dépit des influences thomistes auxquelles il semble parfois se soumettre, l’auteur de la Summa philosophiæ, par l’ampleur avec laquelle il a développé la doctrine d’Avicébron, mérite de prendre place dans la tradition franciscaine. Le Platonisme qu’il professe et défend avec ardeur contre les objections d’Aristote, accroît d’ailleurs, les titres qu’il a à occuper cette place ; mais examiner ses opinions touchant l’existence des idées serait lui accorder une trop longue attention.
D. Raymond Lu/l.
La plupart des œuvres produites par l’activité scientifique de Raymond Lull ont vu le jour bien après la mort de Saint Bonaventure, partant, bien après l’année où Boger Bacon composa ÏOp us tertium. C’est donc plus tard, que nous aurons à étudier les tendances diverses qui se manifestent dans ces œuvres. Toutefois, certains écrits du bouillant franciscain catalan doivent être reportés à une époque antérieure aux condamnations de Paris, et placées, donc, auprès de ceux que nous venons d’étudier. De ce nombre est un petit traité intitulé le Livre des anges ( Libre de ângels), rédigé en ce dialecte catalan, mélangé de provençal, que l’on parlait à Majorque au temps de Baymond. M. Probst qui, d’après un manuscrit conservé à la Bibliothèque royale de Munich, en a publié trois chapitres *, donne ce traité comme ayant été rédigé à Majorque en 1275.
L’influence d’Avicébron transparaît clairement au Libre de ângels, mais elle ne se développe pas en un système complet et logiquement coordonné, ainsi qu’elle laisait au Tractatus de gencratione composé par Bacon ; l’occasion lui manque, d ailleurs, d’un semblable développement, puisque Baymond Lull porte seulement son attention sur un problème particulier, la constitution de la substance angélique.
i. Jean Henri Probst, Caractère et origine des idées du Bienheureux Raymond Lull, Toulouse, 1912 ; pp. 32Q-332.
LE REFLUX UE L ARISTOTÉLISME
Le premier chapitre publié par M. Probst est relatif à la forme de l’ange ; voici la curieuse théorie qu y présente Raymond Lull :
Chacune des qualités que possède un ange, son intelligence, sa volonté, son harmonie ( conveniencia ), constitue une forme ; mais ces trois formes de l’essence angélique sont comprises et comme englobées sous une forme unique, qui leur est commune à toutes trois, qui est vraiment la forme essentielle de l'ange. Lu cette forme unique est contenue toute l’essence et toute la force de chacune des trois formes qu’elle réunit ; grâce à cette union, la forme angélique commune est plus grande que ne le serait l’ensemble des trois formes qui la composent, si elles demeuraient séparées les unes des autres : « Amor no s convenga al> granea de dngels si en ângel privas nna forma communa a le très formas de la essencia. ... E cor la Amor ... vol gue ângel l, intelligencia , volencia et comun essencia hasien una forma comuna a tôt a la essencia , en la gual se comiensa tota la essencia, e Iota la virtut de cascuna proprietat... En axi la forma engelical es mayor en quant es una, gue non es cascuna dels formes per si matexa ».
Que la méthode d’Avicébron ait incité Raymond Lull à concevoir cette forme angélique unique qui comprend virtuellement en elle les diverses qualités essentielles d’un ange, nous le voyons par l’exemple dont il use afin d’éclaircir sa pensée ; cette forme angélique commune est, selon lui, aux formes plus particulières qui sont la bonté, la volonté, etc. comme la forme élémentaire commune est aux formes substantielles de chacun des quatre éléments. « Ainsi en est-il lorsque les éléments, qui sont encore composés, parviennent à leurs formes simples, dont résulte une forme nouvelle qui leur est commune à toutes ; cette nouvelle forme est plus nohle que chacune des premières prise séparément, et plus noble que toutes en même temps ; elle est la fin vers laquelle se meuvent toutes les formes, afin de construire celle-là et de lui donner l’existence. — Cor, en axi, con los éléments en cor compost venen a lurs simples formes, don rezulta una forma comuna a totes agnelles, e aquela es pus no/da gue cascuna per si, e pus nobla gue totes en temps (en quant es la fi a laquai se tnoven totes les formes a custruir e a donar esser ) ».
Lorsqu’une forme générale se superpose a certaines formes plus particulières qui la déterminent plus étroitement, ces dernières jouent le rôle de matière à l’égard de la première. 1 elle est la doctrine d’Avicébron. Telle est aussi la doctrine très formelle de Lull.
Un ange va donc être composé de matière et de forme. La
LA RÉACTION DK LA SCOLASTIQUE LATINE
forme, ce sera cette forme angélique commune qui vient d’être décrite. La matière sera faite des trois formes plus particulières, la volonté, 1 intelligence et 1 harmonie qui sont subordonnées à celle-là : « La Justice incréée magnifie la grandeur créée de la commune forme angélique en lui donnant pour support la matière douée d’inlelligence, de volonté et d’harmonie. Ainsi la forme proprement angélique a, au-dessous d’elle, les trois formes ; elle les a au-dessous d'elle en façon de matière; c’est elle qui en informe le vouloir, 1 intelligence et l’accord... Il est démontré par là qu’en un ange, il y a la dite matière, qui est une résultante de formes convertie en matière ; l’ange est donc composé de matière et de forme, sans lesquelles un être angélique ne pourrait se trouver constitué ni établi en existence. La matière de l ange est, dès lors, la plus simple des matières, celle qui obéit le mieux à la forme, car elle est faite de formes qui se sont réduites à jouer le rôle de matière mais qui ne sont pas venues de la matière et n’ont pas cessé d’être des formes. L’ange est ainsi plus simple que toute autre créature ; en l’ange, la matière s’unit à la forme mieux qu’en aucune autre créature. — Justicia increada magnifica la granea creada de la comtma forma angelica, en quant H dona subjecta materia intellectiva e volitiva e concordativa. ... E en axi la forma de l' ângel ha dejus si les très formes , qui dejus, per manera de materia , informant d elles son voler e son entendre e convenir . Per lo quai es demonstrat que en ângel es la materia demunt dit a, la quai es de formes resultada e convertida en materia per so que l ângel sia compost de materia e de forma , sens qui no poria esser constituit ni estabilit en esser un ens engelical. E cor sa materia es pus simple e pus obedient a la forma , car es de formes qui s comuniquen a esser materia sens que noy venen ab materia ni perden lurs formes, per aso es ângel pus simpla que altra creatura, e sa materia se cové pus ab sa forma en ângel , qu'en nenqun altre materia ab forma en altrc creatura. »
Cette matière, faite de formes subordonnées à une forme plus générale est, pour chaque ange, principe d’individuation. « C’est par la matière angélique qu'un ange se distingue d’un autre ange ; les anges se trouvent diversifiés en formes distinctes selon la disposition de la matière angélique : cette disposition dépend de ce qu’en chaque ange, se rencontre une essence propre qui n’est point celle de la matière d’un autre ange ; cette essence se livre à la forme d’une façon qui diffère d’un ange à l'autre selon que la bonté d’un ange se distingue de la bonté d’un autre. E con asiô sia, en axi donchs , per la materia angelica es diversificat un ângel
LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLIS.ME
d altre, diversificant se per formes se g on s la disposicio de la angelical materia , laquai disposicio es segons que en cascu ângel es se essencia propia qui non es de la materia de l altre ângel e qui s livra a la forma segons ditinccio de una bonea d altre ângel. »
Séparée des principes qui la doivent justifier, cette théorie semblerait sans doute bien étrange ; elle ne surprend plus si l'on y veut bien voir ce qu’elle est réellement, l’application de la méthode d’Avicébron au problème de la constitution de la substance angélique.
Ce problème est un de ceux qui donnent occasion, à la pensée franciscaine, de manifester un de ses caractères essentiels ; dépositaires et continuateurs de la tradition dès longtemps inaugurée par la Scolastique latine, les Bonaventure, les Roger Bacon, les Raymond Lull gardent aux théories du Fons vitæ la faveur que lui avaient accordée les Dominique Gondisalvi, les Guillaume d Auvergne, les Alexandre de Halès. Cette faveur contraste vivement avec l’opiniâtre opposition que rencontraient ces théories auprès de Thomas d’Aquin.