VIII
apprenne si une chose est ou n est pas. Sommes-nous assurés, du moins, que nous avons, des qualités sensibles, cette connaissance intuitive ? Ici, la théorie de la connaissance exposée par Ockam va rencontrer une grande difficulté.
De son premier principe : Dieu peut produire tout ce dont la production n’implique aucune contradiction, Ockam avait, tout d’abord, déduit ce corollaire 1 2 3 : « Dans l’ordre de la cause efficiente, Dieu peut tout ce que peut la cause seconde. » Ce corollaire entraînait une conséquence que le disciple anonyme formulait en ces termes * :
« Il dit [au sujet de la connaissance intuitive et de la connaissance abstraite] que Dieu peut les causer immédiatement l'une et l’autre dans l’esprit, à titre de cause totale ; ainsi donc, par Dieu, la connaissance intuitive peut être causée sans que l’objet soit présent ; causée par la présence de l’objet, elle pourrait, sans l’objet, être conservée par Dieu. Cependant, d’une manière naturelle, elle n’est point causée [ni conservée] sans la présence de l’objet. »
Qu’est-ce à dire ? Lorsque la connaissance intuitive nous oblige à donner notre assentiment à ce complexe : Cette chose existe, il se peut quelle nous trompe, et que la soi-disant évidence de cette connaissance soit une piperie. En faisant de Dieu un être dont la non-contradiction seule arrête la toute-puissance, dont la toutepuissance n’est pas bornée par la sagesse et la bonté, dont la toute-puissance n’est pas incapable de mensonge, Ockam devait achopper à cette redoutable objection.
Cette objection, il l’avait déjà rencontrée au cours de ses discussions quodlibétiques ». Voici par quel artifice, merveille de rouerie dialectique, il avait essayé d’y échapper :
« Dieu ne peut causer en nous une connaissance de telle nature qu’il nous apparaisse évidemment par cette connaissance qu’une chose est présente, alors qu’elle est absente; cela, en effet, implique contradiction, car l’évidence d’une connaissance implique que tout se passe en la réalité comme en la proposition à laquelle on donne son assentiment ; et par conséquent, puisque la connaissance évidente de cette proposition : cette chose est présente, implique que cette chose soit présente, il faut quelle soit présente ; autrement il n’y aurait pas de connaissance évidente. »
1. Op. laud., Cap. I, conclusio 2»; ms. cit., fol. i2i,col. a.
2. Op. laud., Cap. II, conclusio 28a; ms. cit., fol. 129, col. c.
3. Magistri Guilhelmi de Ockam Quotlibela seplem; quodlib. V, quœst. V.
GUILLAUME d’oCKAM ET l’oCCAMISME
Il est clair qu’Ockam joue sur les mots ; il définit l’évidence d’une proposition comme étant la conformité de cette proposition avec la réalité ou, en d’autres termes, la véracité de cette proposition ; assurément, alors, il ne peut y avoir d’évidence trompeuse. Mais celui qui formulait l’objection entendait le mot évidence dans un autre sens ; il appelait évidence ce caractère par lequel une proposition ravit d’emblée notre assentiment ; ce sens n’admettait pas l’échappatoire d’Ockam.
Celui-ci, d’ailleurs, était trop fin pour ne point sentir que sa réponse éludait la difficulté sans la faire évanouir. « Dieu donc, disait-il, ne peut causer une telle connaissance évidente. Toutefois, il peut causer un acte de croyance par lequel je crois qu’une chose est présente alors qu’elle est absente. »
Lorsqu’il commentait les Sentences , Ockam ne connaissait pas ces hésitations ; voici en quels termes formels il s'exprimait alors1 :
« Je dis donc que la connaissance intuitive et la connaissance abstraite diffèrent par elles-mêmes, et non parleurs objets ou par quelque cause que ce soit parmi celles qui les produisent, bien que la connaissance intuitive ne puisse pas exister naturellement hors de l’existence de la chose, qui est une cause efficiente médiate ou immédiate de la connaissance intuitive, comme on le dira plus loin. Quant à la connaissance abstraite, elle peut exister naturellement alors même que la chose est purement et simplement détruite...
» Il résulte de là qu’il peut y avoir connaissance intuitive, tant sensible qu’intellectuelle, d’une chose qui n’existe pas ; cette conclusion, je la prouve autrement que je ne l’ai fait précédemment, et cela de la manière suivante : Toute chose absolue qui, par le lieu qu’elle occupe et par le sujet au sein duquel elle réside, est distincte d’une autre chose absolue peut, par la puissance divine, exister sans cette dernière. En effet, si Dieu voulait détruire une chose absolue qui existe au ciel, il paraîtrait invraisemblable qu’il fût contraint de détruire en même temps une autre chose qui existe sur terre. Mais la vision intuitive, tant sensible qu’intellectuelle, est une chose absolue, distincte parle lieu qu’elle occupe et par le sujet dans lequel elle réside, de l’objet [qui est vu]. Si, par exemple, je vois intuitivement une étoile qui existe au ciel, cette vision intuitive, qu’elle soit sensible ou intellectuelle, est une chose absolue, distincte, par le lieu qu’elle occupe et par le sujet dans lequel elle réside, de l’objet qui est vu;. cette vision peut donc demeurer alors que l’étoile serait détruite...
i. Magistri Guilhelmi de Ockam Quæstiones in libros Sententiarum, Lib. I, prologus, quæst. I, GG et HH; éd. Lugduui, i4y5; fol. sign. aiiij, col. d.
LE REFLUX DE L ARISTOTÉLISME