IX
l’éclectisme parisien
raison, ils ne seraient pas un t,as de cailloux mais simplement des cailloux.
« Je pose quelques conclusions, écrit Buridan ’, et voici la première :
» En toute science totale, formée par la réunion d'un grand nombre de conclusions et de recherches, il faut assigner quelque chose d'un dont l’unité permette de dire que la science est une. 11 faut, par exemple, assigner quelque chose d’un dont l'unité permette de dire que la Physique est une science une, distincte de la Métaphysique et de la Mathématique ; et une autre chose une dont l’unité permette de dire que la Métaphysique est une science une, distincte de la Physique et des Mathématiques ; et ainsi des autres sciences.
» Cette conclusion est évidente. Jamais, en effet, des objets multiples, dont chacun a son unité, ne seront appelés quelque chose d'actuellement un, si ce n’est par suite de la réunion de tous ces objets en un même lieu ou en un même sujet. Cela est clair. Un grand nombre de pierres sont appelées un tas, un grand nombre d’hommes sont appelés un peuple à cause d’une certaine continuité [qui existe entre ces pierres] ou d’un certain lien Iqui est établi entre ces hommes]... Or, en la science physique, il y a des conclusions nombreuses et variées... ; il est donc nécessaire d’assigner la cause, la raison pour laquelle la Physique est appelée une science une.
» Il nous faut maintenant enquérir de la cause de cette unité.
» Et d’abord, il est manifeste que cette unité ne provient pas de ce que les conclusions dont il s’agit sont continues entre elles ou réunies ensemble ; en effet, cela n’a lieu de la sorte que pour les corps. Elle ne provient pas davantage de ce que ces conclusions se trouvent rassemblées dans le même sujet, je veux dire dans la même intelligence ; la Physique ne serait point, de la sorte, distincte de la Métaphysique ou des Mathématiques. Nécessairement donc, il nous faut dire que toute science totale est appelée une à cause de l’unité d’une certaine chose que l’on
i. Acutissimi philosophi reverendi Magistri Johannis buridani subtilissime quesliones super octo phisicorum libros Aristotehs diligenter recognite et revise A rnagistro Johanne dullaert de gandaoo antea nusguani irnpresse. Venum exponuntur in edibus dionisii roce parisius in vico divi Jacobi sub divi martini intersignio. Colophon : Hic tiaem accipiunt quesliones reverendi magistri JohaDnis buridani super octo phisicorum libros impresse pnrrhisiis opéra ac industria Magistri Pétri ledru Impensis vero honesti bibliopole Dionisii roce sub divo martino in via ad divum Jacobum Anno millesimo quingentesimo nono octavo calendas novembres. — Lib. I, quaest. II : Utrum totalis scientiae naturalis debeat assignari unum subjectum proprium. Poil. III, coll. b, c et d.
LE REFLUX DE LARISTOTÉLISM E
considère en cette science, et parce que toutes les autres choses que l’on y considère, en vertu des rapports sous lesquels on les considère, se trouvent attribuées à cette première chose. Cette chose-là, quelle qu’elle soit, nous l’appellerons le sujet qui doit être proprement assigné à cette science.
» De là se tire notre seconde conclusion principale A la totalité de la Physique, bien plus, à toute science prise en sa ' totalité, il faut assigner un sujet propre...
» Ce sujet est ainsi appelé parce que, sans être transcendant aux bornes de la science dont il s’agit, il est le genre le plus commun entre tout ce qui est considéré en cette science ; en ce qu’il joue le rôle de sujet à l’égard des principes et des plus communes passions de cette science ; en ce que rien n’est considéré en celte science, si ce n’est comme ayant attribution à ce sujet. Alors, en vertu de l'unité de ce sujet, la science entière peut être dite une, bien qu'elle soit la réunion d une foule de choses, et de choses fort diverses. De même, à cause de l’unité du chef, une foule d’objets, et d'objets fort divers, comme des soldats, des serviteurs, des chevaux, des équipages, des chariots peuvent être appelés une armée, parce que tous ces objets ont attribution à un chef unique.
» C’est de cette manière qu’une certaine chose est appelée le sujet propre et adéquat d'une science ; non pas que cette chose soit expressément contenue en toutes les conclusions de cette science ; mais parce qu’en chaque conclusion, il y a quelque chose qui est considéré sous le rapport par lequel elle a attribution à ce sujet, soit que cette chose fasse partie de ce sujet, ou qu’elle en soit une passion, ou quelle soit le principe d’une semblable passion, ou qu'elle ait, à l’égard de ce sujet, quelqu’une des multiples autres attributions [que l'on peut imaginer.] »
La critique de Guillaume d’Ockam avait pulvérisé chaque science au point de la réduire à un ramas de conclusions isolées les unes des autres. Jean Buridan s’est efforcé de mettre à l’abri de cette critique la thèse traditionnelle qui assure l’unité de chaque science en rattachant, directement ou indirectement, à un sujet unique, toutes les conclusions que formule cette science. Après lui, cette thèse ne trouvera plus que des partisans en la Scolastique parisienne.
Suivant l’usage établi, l’être mobile est le sujet propre qu’il assigne 1 à la Science physique.
i. Johannis Buridani Op. laud., lib. I, quæst. III : Utruin ens mobile sit subjectum totius scientiæ naturalis vel quid alind.