II
par essence et non par participation; seul, cet être a, par luimême, une existence exempte de toute non-existence.
» La seconde opinion est la suivante : non seulement la créature tient d’autrui son existence, mais encore elle la reçoit de telle sorte que, ce qu’elle a par elle-même et par sa propre nature, c’est la non-existence.
» Mais en cet avis se présente une nouvelle divergence entre certains philosophes et les fidèles.
» Avoir de soi la non-existence peut, en effet, s’entendre en deux sens differents. Gela s’entend, d’une première manière, au point de vue de la seule intelligence, en ce sens que la non-existence de la créature est conçue comme précédant l’existence. Gela s’entend, d’une seconde manière, au point de vue de la réalité, en ce sens que, dans la durée, la créature a été non-existante avant de recevoir d’autrui l’existence.
» C’est de la première manière qu’au gré de certains philosophes, la créature avait la non-existence avant l’existence. Selon cette opinion, c’est seulement dans l’intelligence, et nullement dans la réalité, que la non-existence de la créature peut en précéder l’existence. Recevoir d’autrui, de cette façon-là, l’existence après la non-existence, c’est ce qu’Avicenne nommait création...
» C’est, au contraire, de la seconde manière que les catholiques entendent cette proposition : Toute créature possède l’existence après la non-existence. Ce n’est pas seulement dans l’intelligence, mais encore dans la durée, que la créature peut avoir la nonexistence avant l’existence. »
« Nous devons donc concevoir de la manière suivante la participation d’une créature à l’existence 1 :
» L’essence même de la créature est une abstraction, formée par l’intelligence, qui est indifférente à l’essence et à la non-existence. Par elle-même, elle est un non-être ; mais elle a, en Dieu, un modèle formel ( formalis idea) par l’intermédiaire duquel elle est, en Dieu, un certain être, avant de devenir un être en sa propre nature.. »
» Cette essence devient un être en acte lorsque Dieu, par sa puissance, la fait à la ressemblance de l’idée formelle qu’il possède en lui-même. Si l’on dit que la créature participe à l’existence, c’est parce qu’il y a en elle une certaine ressemblance avec Dieu; cette ressemblance est effectivement exprimée par l’être pur qu’est
i. Henrici a Gandavo Quodlibela ; quodlib. I, quæst. IX; ed. cit., fol. VI, verso.
HENRI DE GAND
Dieu. Cette ressemblance tombe en l’essence même de la chose créée, car cette essence de la chose créée, en tant qu elle est un certain elfet produit par Dieu, est une certaine image de l’existence de Dieu. Mais cette ressemblance avec Dieu, par laquelle la créature participe à 1 existence, n est pas quelque chose qui s’ajoute à l’essence de la créature, qui en diffère, qui s’y imprime. »
Tel est le résumé de la thèse d Henri de Gand. A maintes reprises, au cours de ses Quolibets, il en développe les diverses parties. Citons ici quelques-uns de ces développements :
« Toute essence de créature 1 est quelque chose qui est en puissance d exister d une manière actuelle ; quelque chose qui, de soi, n est rien d’actuel; quelque chose, enfin, qui ne tient que d’autrui 1 existence actuelle... Comme le dit Avicenne, au huitième livre de sa Métaphysique, l’existence lui est, en quelque sorte, accidentelle, car elle la reçoit d’autrui... Or une chose, en ce qui est d’ellemême, peut manquer de ce qui lui est accidentel, puisqu’elle ne le tient que d’autrui; par cela, donc, que toute essence de créature tient d autrui 1 existence actuelle, elle est, en ce qui est d’ellemême, en puissance de ne pas exister; et en effet, si le premier Etre ne produisait pas l’existence en l’essence des créatures et ne la conservait pas sans cesse, tout aussitôt, il n’y aurait plus, en ces essences, absolument rien qui existât.
» Youlons-nous parler maintenant de l’indifférence de l’essence à l’être et au non-être en l’entendant ainsi : En fait, l’essence n’a ni l’un ni l’autre ; mais elle se comporte également à l’égard de l’un et à l’égard de l’autre? Une telle indifférence se peut comprendre de deux manières, selon qu’il s’agit du concept que l’esprit se forme de cette essence ou bien de l’essence réelle considérée en elle-même.
» En prenant la question de la première façon, je dis que l’essence de toute créature se comporte d’une manière simplement et absolument indifférente à l’égard de l’être et du non-être. En effet, de même que l’universel et le particulier, l’un et le multiple et autres distinctions du même genre sont étrangers à la notion ( intentio ) de l’essence d’une chose et à ce qui la pose en la réalité ( certitudo ) ..., de même en est-il de l’existence en acte et de la non-existence en acte. ... Or une chose est apte à être conçue par l'intelligence selon le mode qu’elle possède en son
i. Henrici a Gandavo Quodlibeta ; quodlib. III, quæst. IX : Utrum sit ponere aliquam essentiam per indifferentiam se habentem adesse et non esse? Ed. cit., fol. LXI, verso, et fol. LXII, recto.
LE REFLUX DE l’ ARISTOTÉLISME
essence, et, d’autre part, une chose, considérée en son essence, ne signifie rien d’autre qu une certaine abstraction ( quid absolution ) ne possédant rien en elle-même qui la détermine à exister d’une manière actuelle ou à ne pas exister. La faculté de concevoir qui est en notre esprit saisit donc la quiddité ou essence d’une chose d’une manière abstraite et isolée ( absolute ), sans y impliquer par la pensée aucune condition d’existence ou de nonexistence, non plus qu’aucune condition d’existence universelle ou d’existence singulière...
» Si nous parlons maintenant de l’essence de la créature au point de vue de ce qu’elle est réellement en elle-même ( qnoad ipsam cerlitudinem ejus in seipsa ), je dis que, de cette façon, elle ne se comporte plus du tout d’une manière indifférente à l’existence effective ou à la non-existence effective, si l’on veut entendre par là qu’elle n’a ni l’une ni l’autre mais garde une égale disposition à l’égard de l’une et à l’égard de l’autre. Pour chacune des deux, en effet, on doit formuler une affirmation ou une négation, et l’on ne peut ni les affirmer toutes deux à la fois ni les nier toutes deux à la fois. ... Sans doute, l’essence de la créature, considérée dans sa notion rationnelle ( ratione sua), ne se détermine à elle-même, comme nous l'avons dit, ni 1 être ni le non-être ; par elle-même, elle n’est ni être nécessaire ni non-être nécessaire ; elle est être possible et non-être possible. Hors de l’esprit et dans les choses singulières, elle a toujours ou bien l’existence, ou bien la non-existence. Enfin, dans l’intelligence, comme nous l’avons exposé, elle a seulement l’être ; cet être-ci, c’est l’existence essentielle ou rationnelle (esse essentiæ vel rationis).
« En toute essence ou nature créée ’, il y a à considérer deux choses : L’essence elle-même, en tant qu’elle est essence, et l’existence actuelle ou subsistance de cette essence.
» Quant à ce qui constitue l’essence, en tant qu elle est essence d’une manière abstraite, il y a en elle une double indifférence.
» D’une première manière, elle est indifférente à l’existence actuelle et à la non-existence actuelle ; par elle-même, elle est également apte à exister et à ne pas exister, bien qu elle le soit d’une manière différente. Par elle-même, en effet, et abandonnée à elle-même, c’est la non-existence qu elle possède toujours. Si elle possède l’existence, c’est en tant qu elle est un eflet de Dieu ;
i. IIenivici a Gandavo Quodlibeta, quodlib. II, qnæst. I : Utrum Deus per unam ideam cogDOscat diversa iodividua ejusdem speciei. Ed. cit., fol. XXV11I, verso.
HENRI DE GAND
c’est par Dieu, en tant qu’elle en est un effet, qu’elle participe à l'existence. L’existence de la créature n’est donc pas son essence ; c’est quelque chose de participé qui advient à cette essence, qui lui est accidentel...
» D’une autre manière, l’essence est indifférente soit à l’existence universelle, soit à l’existence particulière. »
« En ce qui concerne l’existence actuelle *, l’essence de la créature peut exister et ne pas exister ; l’existence, elle la possède en tant qu’elle est l’effet d’autrui ; la non-existence, elle la possède par elle-même. » Cette formule, qui revient si souvent dans les discussions d’Henri de Gand, marque déjà l’opposition qui existe entre la thèse du théologien de Paris et celle d’Avicenne.
Pour Avicenne, l’essence d’une créature avait, d’elle-même, la possibilité, c’est-à-dire l’indifférence à l’existence ou à la nonexistence ; l’action de la cause créatrice lui conférait la nécessité en lui donnant, d’une manière nécessaire, l’existence actuelle.
Pour Henri de Gand, ce que l’essence de la créature a par elle-même, ce n’est pas l’indifférence à l’existence et à la nonexistence ; c’est seulement la non-existence. Considérée en ellemême, elle n’a d’existence qu’en l’intelligence, elle n’est qu’une abstraction, une sorte de non-être ( quoddam non ens). Pour qu’elle devienne indifférente à l’existence et à la non-existence, il faut la considérer par rapport à la puissance créatrice de Dieu ; c’est à l’égard de cette puissance, et non en elle-même, qu’elle est indifférente à l’existence ou à la non-existence ; c’est de la libre volonté de Dieu qu elle recevra l’une ou l’autre de ces deux déterminations. Cette théorie donc sauve parfaitement le libre choix de Dieu, que niait la théorie d’Avicenne.
On peut dire que l’existence s’adjoint d une manière accidentelle à l’essence capable d’être ou de ne pas être. Mais, en même temps qu’il use fréquemment de cette comparaison entre l’existence et un accident, Henri de Gand ne cesse de nous mettre en garde contre l’abus qui en pourrait être fait, qu Avicenne et ses disciples en avaient fait. Il ne veut pas qu’on regarde l’existence comme une réalité, comme une substance ou un accident qui se surajouterait à l’essence. « L’essence ", par cela seul qu elle est l’effet de l’action du Créateur, se trouve posséder l’existeuce sans que rien lui soit surajouté d une manière réelle. La création,
1. IIenrici a Gandavo (juodlibela ; quodlib. I, quæst. IX ; cd. cit., fol. Vil, verso
2. Henrici a Gandavo Quodlibetci ; quodlib. I, quæst. IX, éd. cit., fol. VII, verso.
LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME
selon ce que nous supposons et selon la vérité, ne pose rien de réel en la créature si ce n'est un rapport au Créateur. Toutefois cette existence advient de l’extérieur à Tessence qui n’existait pas encore et qui, par cela qu’elle devient l’effet produit par le Créateur, reçoit l’existence ; c’est par là que l’existence se comporte à la façon d’un accident. »
« L existence 1 2 3 n’ajoute rien à l’essence si ce n’est un certain rapport à 1 égard du Créateur. En tant que l’essence est créée, elle participe d’une manière effective à la ressemblance divine et, réciproquement, en tant qu’elle est transformée par Dieu, elle possède 1 existence. On ne peut pas dire que cette existence soit l’essence même ; on ne peut pas dire non plus qu’elle soit autre chose que l’essence. De même, une ressemblance dont la blancheur est le fondement, [la ressemblance de deux choses qui sont semblables en blancheur,] n’est pas la blancheur elle-même et n’est pas non plus une chose autre que la blancheur. »
« En réalité s, c’est par la même chose qu’un objet, qu’un être créé, possède l’existence (esse) et telle essence ( est alitjuid) ; mais entre l’existence et l’essence, il y a une différence d’intention, en sorte qu’au point de vue de l’intention, c’est par une chose que cet objet possède l’existence et par une autre qu’il a telle essence. Il a l’existence parce qu’il ressemble à Dieu ; et il a telle essence en raison de ce qui sert de fondement à ce rapport de ressemblance. »
Cette doctrine, nous le savons, est élevée contre celle d’Avicenne et d’Al-Gazâli, qui voit en l’essence une sorte de support, de sujet potentiel, auquel l’existence vient s’adjoindre comme une forme s’adjoint à une matière. Henri de Gand ne cesse d’opposer sa pensée à celle-là. L'essence et l’existence s, conçues séparément l’une de l'autre, sont, l’une et l’autre quelque chose de potentiel ; à ces deux potentiels, la création donne simultanément la réalité objective, la réalité hors de l’intelligence ; par la création de l’objet, l'existence conçue devient l’existence de cet objet, en même temps que l’essence conçue devient l’essence de cet objet. La production de la créature, qui est une image de Dieu, réalise à la fois la ressemblance entre cette créature et Dieu, ce qui est l’existence, et ce par quoi cette créature ressemble à Dieu, qui est l’essence.
1. IIenrici a Gandivo Quodlibela; quodlib. X, quæst. VII; éd. cit., fol. CCCCXVII, recto.
2. Henri de Gand, loc. cit.; éd. cit., fol. CCCCXVIII, verso.
3. Henri de Gand, loc. cit.; éd. cit., fol. CCCCXVIII, verso.
HENRI DE GAND
Saint Thomas d’Aquin, lui aussi, s’était vivement élevé 1 contre la doctrine qui assimile la création au don de l’existence à une essence incréée et préexistante ; il avait maintes fois affirmé que l’acte créateur produit simultanément l’essence et l’existence ; entre sa pensée et celle d’Henri de Gand, à peine pourrait-on noter de fugitives nuances ; Henri prend seulement soin d’affirmer plus nettement que Thomas ne l’avait fait la distinction entre leur commune doctrine de la création et celle du Néo-platonisme arabe.
Mais la théorie du Docteur gantois se va maintenant séparer de celle du Docteur dominicain.
Si la création de l’essence et la création de l’existence sont les effets simultanés d’un même acte, il n’en est pas moins vrai qu’on peut regarder la création de l’existence comme antérieure par nature à la création de l’essence 2.
Si l’on parle seulement de priorité de nature, dans l’intelligence un être est avant d’être telle chose ; dans la réalité, un objet existe avant d’exister sous telle nature ; de même, au point de vue de cette priorité de nature, la création fait de l’existence conçue une existence actuelle avant de faire de l’essence conçue une essence actuelle. « Sicut in eodem prius natura est esse quam esse aliquid, et prius existere quam existere aliquid, sic prius creatur esse ut existât quam esse aliquid ut existât aliquid. »
Henri de Gand s’empresse, à l’appui de cette affirmation, de citer cette proposition empruntée au Livre des causes : « La première des choses créées, c’est l’être, et avant l’être, rien d’autre n’a été créé. » Longuement, il commente la doctrine de ce livre et ce commentaire le conduit tout naturellement à ces conclusions 3 :
« La première détermination ( intentio ) qui survient dans l’existence des choses créées, c’est l’essence ; c’est dans cette essence que le Créateur produit toutes les déterminations ultérieures, non plus proprement par création, mais plutôt par une sorte d’information de l’objet créé et, par conséquent, par une espèce de génération...
« A cette proposition, donc : Dans la création, l’essence se comporte, à l’égard de l’existence, comme la matière, en la génération, se comporte à l’égard de la forme, il faut répondre que cela n’est pas exact. Bien plutôt, c’est d’une manière toute