‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 52 sur 485 · Henri de Gand, toc. cit., éd. cit., fol. CCCCXIX, recto · texte numérisé non relu

Henri de Gand, toc. cit., éd. cit., fol. CCCCXIX, recto

LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

contraire que se comportent, en la génération, la matière à l’égard de la forme, et, dans la création, l’essence à l’égard de l’existence. Dans la génération, la matière sert de support préexistant ; c’est par l’information de cette matière que la forme en est tirée ; elle y est acquise comme en un sujet. Dans la création, il n’y a aucun support préexistant ; la nature totale de la chose est produite en un seul instant ; mais c’est proprement de l'existence que l’essence est produite par la création ; ce n’est pas qu’elle soit tirée de l’existence et produite en l’existence comme en un sujet qui lui serait approprié ; mais elle est produite en l’existence comme quelque chose qui appartient à cette existence, qui en est la première détermination, tandis que toutes les déterminations ultérieures seront produites par voie d’information. Si on la compare donc aux autres déterminations, on sera porté à dire que l’essence même est produite à partir de l’existence ; que l’existence est en puissance de l’essence bien plutôt que l’essence n’est en puissance de l’existence. »

Ne retrouvons-nous pas ici les pensées que le Livre des causes exprimait en disant que toute créature est existence et forme et que l’existence y est ce quelque chose, analogue à une matière, que l’on peut nommer hyliathis ? La théorie de l’essence et de l’existence qu’Henri de Gand a opposée à la théorie d’Avicenne revient ainsi, et d’une manière très consciente, à la doctrine du Livre des causes.

Thomas d’Aquin, lui aussi, avait rappelé la proposition par laquelle le Livre des causes déclarait qu’en toute créature, il y a une hyliathis. Mais il n’avait point signalé l’extrême différence qui existe entre la doctrine de ce livre et la doctrine d’Avicenne, et c’est cette doctrine d’Avicenne qu’il avait adoptée. 11 avait même torturé le texte du Livre des causes pour le contraindre à se mettre d’accord avec la pensée d’Ibn Sinà. Le parti auquel Henri de Gand arrive à se ranger diffère extrêmement de celui auquel Saint Thomas s’était rallié. Mais si celui-là a été conduit à de telles conclusions, c’est, peut-être, parce qu’il a suivi avec une rigoureuse logique les principes posés par celui-ci L

i. En un de ses derniers Quodlibet (a), Henri de Gand a compliqué sa théorie de l’essence et de l’existence, afin, semble-t-il, de composer une sorte de moyen terme entre la doctrine du Livre des causes et la doctrine d’Avi-

(o) Henrici a Gandavo Quodlibeta ; quodlib. XI, quæst. III : Utrum in composito ex materia, et forma educibili de potentia materiæ, creato, principalius creetur materia an forma. Ed. cit., fol. CCCCXLII, verso, et fol. CCCCXL11I, recto.

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HENRI DE GAND

D. Le principe d’ individuation .

Le problème de la distinction entre l’essence et l’existence se trouve étroitement lié au problème de l’iudividuation.

Le seul principe d’individuation, c’est la matière ; pour les êtres composés de forme et de matière, on peut, dans une même espèce, rencontrer des individus multiples ; c'est impossible pour les êtres privés de matière ; dans chaque espèce, il ne peut plus y avoir qu’un seul individu. Telle était la très formelle affirmation d’Averroès. De bonne heure, en la Scolastique chrétienne, il s’était trouvé des docteurs pour l’énoncer en ces termes : Chaque ange est seul de son espèce. Combattue par Guillaume d’Auvergne et par Alexandre de Haies, cette thèse avait été constamment soutenue par Saint Thomas d Aquin. Elle avait été tout particulièrement visée, en 1277, par les condamnations d Etienne Tempier. C’est au moment même où ces condamnations venaient d’être portées qu’Henri de Gand se propose d’examiner cette question 1 : Dieu peut-il faire deux anges qui, par leurs seules formes substantielles, soient distincts l’un de 1 autre ?

Très exactement, notre théologien montre - que 1 absence de matière n’est pas la seule raison qui conduise à compter, parmi les intelligences séparées, autant d espèces distinctes qu il y a d’individus ; cette conclusion, comme 1 absence de matière, découle de cette supposition que ces intelligences sont des êtres nécessaires et existant par eux-mêmes, des dieux en lesquels 1 essence est identique à l’existence. « Quoi d étonnant, dès lors, si le Philosophe dit que pour les formes séparées, en une même espèce, c’est-à-dire en une même essence, il n y a qu un seul individu ? Gela ne résulte nécessairement point tant de sa fausse supposition qu il ne peut y avoir plusieurs individus dans la même espèce sinon par la matière, que d une autre proposition sacrilège qu’il a formulée, en sacrilège qu il est ( quant ex alio sacrilego quod tanquam sacrilegus posuit). Cette proposition est

ceane II distique deux existences, l’existence au sens large (esse latissimum) et l’existence proprement dit e (esse existent iæ). L’essence se trouve, pour ainsi dire, intermédiaire par nature entre ces deux existences. Ce qui est crée en premier lieu, d’une priorité de nature, c est 1 esse latissimum. Cette existence au sens large est informée ensuite par l’essence et par 1 existence proprement dite, celle-là se comportant par rapport à 1 esse latissimum a la façon d une forme substantielle et celle-ci à la maniéré d un accident — En celte question d’ailleurs, très longue et très importante, Henri reprend 1 exposition de toute

83 id°HENR«:f a ‘gandavo qCuodlib. II, qumst.VIII: Utrum possunt

fieri a Deoduo angeli solis substantialibusdistmcti.

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