II
subsistance de l'autre, car l’un d'eux pourrait subsister sans l'autre. Ils diffèrent donc simplement l’un de l’autre par ceci que l’un d’eux n’est pas l’autre. La nature de l’espèce ou de l’essence angélique est dédoublée par ce qui constitue la subsistance ou l’existence en acte, car cela est différent en l’un et en l’autre de ces anges, et cela est conçu comme extérieur à l’essence qui leur est commune.
» Le continu est, en soi, divisible en parties quantitatives qu’il contient en lui-même, virtuellement, non séparées les unes des autres ; ce qui le subdivise en ces parties, c’est seulement ce qui sépare ces parties les unes des autres; en cette séparation, chacune de ces parties reçoit en sa perfection ce qui constitue le continu ; mais elle ne reçoit que d’une manière imparfaite la grandeur ( quantitas molis) de ce continu. De même, l’essence spécifique de l’ange est, de soi, divisible en parties essentielles qu’elle contient en elle-même, virtuellement et à l’état d’indivision ; ce qui la subdivise en ces parties, c’est tout simplement qu’elles se trouvent séparées l’une de l’autre par leur subsistance actuelle ; en cette séparation, chacune d’elles reçoit d’une manière parfaite ce qui constitue l’essence ; mais, de cette essence, elle ne reçoit la force (quantitas virtutis) que d’une manière imparfaite ; en chacun des individus, en effet, l’essence n’est plus à la manière d’une essence absolue et divisible ; en chacun d’eux, il n’y a plus qu’un fragment ( decisio ), désormais indivisible, de cette essence b »
Dans sa théorie de l’essence et de l’existence, Henri de Gand a
i. Les condamnations portées par Etienne Tempier contraignaient, pour ainsi dire, les théologiens de Paris, à recevoir cette théorie d Henri de Gand louchant l'individuation des substances angéliques; mais ils la recevaient de mauvaise grâce et s’efforçaient de garder, dans la mesure du possible, la proposition de Saint Thomas d’Aquin. « Comme on a condamné cet article : Il ne peut exister plusieurs anges de même espèce, écrit Henri de Gand, au plus tôt en 1287, certaines personnes cherchent à éviter cette sentence de condamnation. Elles admettent que l’essence angélique peut se trouver multipliée en plusieurs individus parce que l’existence la détermine en divers sujets... Elles disent donc que l’essence ou la forme spécifique angélique, prise en elle-même, peut descendre en plusieurs sujets. Mais si l’on considère ce que requiert la perfection de l’espèce, elle ne peut descendre qu’en un seul sujet ». Henri de Gand consacre une de ces discussions à fermer ce faux fuyant [IIenrici a Gandavo Quodlibela', quodlib. XI, quæst. I : Utrum Deus possit facere sub una specie specialissiina angeli aliquem alium angelum æqualem in natura et essentia speciei angelo jam facto sub ilia. Ed. cit., fol. CCCCXIX, recto],
La doctrine combattue par Henri de Gand est celle que Gilles de Home soutenait à la même époque. C’est à ce propos qu’il disait de la condamnation portée contre la thèse de Saint Thomas d’Aquin : « Vellemus aute/n quod rnaturion consilio articuli itli ordinati essent et ad/iuc forte de eis in posterurn habebuur consitium sanius ; ad præsens autem quantum possumus et ut pussumus articulurn sustinemus. » (Ægidii Romani Quodlibela ; quodlib. II, quæst. VII : Utrum Deus possit facere plures angelos in una specie).
HENRI DE GAND
rappelé ', pour en accepter la pensée, un propos d’Aristote et d’Averroès :
« C’est par la même [raison] qu’une chose a l’existence et qu elle est vraie, bonne et une ; cela provient simplement de ce qu elle est, en son essence, une ressemblance et une image de l’existence, de la vérité, de la bonté et de l’unité de Dieu.
» Au sujet de la bonté, cela se peut prouver par ce qu’en dit Boëce au livre De hebdomadibus \ Au sujet de la vérité, on en trouve la preuve au traité De la vraie religion de Saint Augustin.
» De l'un et de l’être, le Philosophe affirme ouvertement cette proposition au quatrième livre de la Métaphysique , lorsqu’il prétend 3 qu’il n’y a aucune différence entre ces locutions : homme, homme unique, homme existant. En cet endroit, le Commentateur écrit 4 : Lorsque nous disons tel homme, un homme qui existe, un homme unique, ce sont propos qui se peuvent mettre l’un à la place de l'autre ».
En faveur de sa thèse, Henri, qui vient d’invoquer le De hebdomadibus de Boëce, aurait pu également faire appel à l’autorité de ce traité De unitate et uno que Dominique Gundisalvi avait composé mais qu’avec une entière unanimité, le Moyen-Age attribuait à Boëce. En effet, parmi les premières phrases de ce petit traité, nous lisons celles-ci 5 :
« Non seulement c’est par l’unité qu’une chose est une, mais encore une chose n’est ce qu’elle est que tandis que l’unité réside en elle. Lorsqu’elle cesse d’être une, elle cesse aussi d’être ce qu’elle est, ce par quoi elle est telle chose. Tout ce qui est, donc, tient son existence de ce par quoi il est un. Non solum autem unitate \res ] una est , sed etiam tamdiu est quicquid id quod est , quamdiu in se imitas est. Cum autem desinit esse unum , desinil esse id quod est, unde est hoc. Quicquid est , id eo est quod unum est... De même que c’est l’unité qui amène une chose à l’existence, c’est elle aussi qui la garde en cette existence. L existence et l’unité s’accompagnent l’une l’autre d une manière inséparable , elles semblent être simultanées par nature. Comme le Créateur
1. Henrici a Gandavo Quodlibeia ; quodlib. I, quæst. IX; cd. cit., fol. VI, verso, et fol. Vil, recto.