‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 56 sur 485 · Autre titre du traité De Trmito/e · texte numérisé non relu

Autre titre du traité De Trmito/e

3. Aristote, Métaphysique, livre III (marqué IV au Moyen-Age), ch. II.

4. Averrois Cordubensis In libros metaphysicæ Anslotelis commentaru,

lib. IV, cap. II, comm. 3. . TT . . .

5. Anitii Manlii Severini Boethi Opéra. Basileæ, ex ofhcina Henricpctrina,

MDLXX, p. 1274.

LE REFLUX DE L ARISTOTELISME

est un, aux choses qu'il a créées il a, en outre, accordé ce don que chacune d’elles fût une. Une chose est donc une par cela même qui lui confère l’existence. Ac per hoc ex quo res habet esse, una est. »

Henri de Gand n’a pas cité ce texte caractéristique que d’autres invoqueront en faveur de sa doctrine.

Le texte d’Aristote et le commentaire qu Averroès y a joint sont donc la semence d’où est issue la théorie qu’Henri a développée au sujet de l’individuation; là s’en trouve enfermée l’idée essentielle : C’est l’existence même qui donne à un être son unité ; elle est le seul principe d’individuation.

Or, ce texte d’Aristote, nous l’avions déjà entendu invoquer, et pour justifier la même doctrine ; dans son opuscule De unitate intellectus contra Averroistas, pour défendre contre Siger de Brabant la survie individuelle de chaque âme humaine, Thomas d’Aquin avait abandonné la théorie qui cherche en la matière le principe d’individuation; il avait délaissé la doctrine qu’il avait soutenue jusqu'alors ; il avait brièvement proposé, du problème de l’individuation, la solution qu’Henri de Gand allait développer.

Qu’Henri ait puisé dans l’opuscule de saint Thomas d’Aquin la première pensée de cette solution, nous le croirons sans peine lorsque nous aurons constaté qu’au sujet de l’individuation de l’âme humaine, il adopte en sa plénitude la conclusion de cet opuscule.

Au De unitate intellectus , Thomas d’Aquin avait recherché s’il était légitime d’attribuer au Stagirite la thèse qui, en une intelligence unique, confond toutes les intelligences humaines. Avec plus de sens critique que son prédécesseur, Henri reprend l’examen de la même question, et la réponse qu’il donne semble extrêmement judicieuse et prudente.

« Il ne me paraît pas étonnant, dit-il, 1 que les hommes doutent du véritable sentiment d’Aristote au sujet de ces deux questions : L’intelligence est-elle la forme de l’acte du corps? L’intelligence est-elle numériquement la même en tous les hommes, ou bien y a-t-il en chaque homme une intelligence particulière? Bien plus : Je crois qu’il est, lui-même, toujours demeuré dans le doute au sujet de ces questions. Jamais, je pense, il n’a regardé comme un principe établi que l’intelligence fût la même en tous les hommes ni qu’elle fût particulière à chacun de nous ; jamais que

i. Henrici a Gandavo Quodlibeta ; quodlib. IX, quæst. XIV : Utrumex fundamentis Aristotelis possit ostendi quod intellectus in omnibus sit unus numéro, an contrarium possit demonslrari. Ed. cit., fol. CCCLXXX, verso.

HENRI DE GAND

l’âme fut l’acte et la forme substantielle du corps ni quelle ne fût pas cet acte et cette forme. Flottant sans cesse entre les deux partis, tantôt il a présenté les apparences qui sont en faveur de 1 un de ces partis, tantôt celles qui sont en faveur de l’autre. Aussi certains de ses commentateurs grecs et arabes interprètent-ils tous ses dires en l’un des deux sens, tandis que d’autres les interprètent tous en sens contraire. En etl'et, comme il flotte dans le doute, il n a pas plutôt parle en faveur de celui des deux partis auquel il s’attacherait peut-être le plus volontiers, que la vérité le contraint à dire diverses choses qui semblent favorables à l’autre parti.

» Il nous faut donc examiner ce qu’Aristote pense de ces questions; mais il ne suffît point, pour cela, de prendre au pied de la lettre les propositions qu’il énonce, car elles rendent tantôt le son qui convient à l’un des deux partis et tantôt le son qui convient à 1 autre parti; il ne nous faut point, non plus, rapporter aux dires de ses commentateurs; il nous faut user de ses principes fondamentaux, de ceux qu’il a, personne n’en doute, posés d’une manière intentionnelle ; nous pourrons, de la sorte, chercher quel fut son sentiment ou, du moins, quel parti sollicitait le plus fortement son consentement, encore qu’il ne fût point certain de la fausseté de l’autre parti. »

Cet examen, conduit avec prudence et perspicacité, amène Henri de Gand à formuler ces conclusions 1 :

« Par ce que dit Aristote lorsqu’il traite de l’âme en naturaliste, on pourrait fort bien montrer que l’intelligence est l’acte et la perfection du corps ; et, en vérité, on devrait juger ce que fut là l’opinion d’Aristote, s’il n’avait proposé sa théorie sous forme conditionnelle et s’il ne l’avait laissée dans l’indécision...

» Mais si nous portons notre attention sur les principes plus généraux de sa Philosophie, à ceux qui concernent l’éternité du monde, la multitude infinie des hommes qui nous ont précédé, l’incorruptibilité de l’intelligence et sa persistance après la mort du corps ; nous en déduirions, [si chaque homme avait une intelligence particulière,] qu’il y aurait maintenant une infinité d’intelligences existant d’une manière actuelle, ce qu’il n’a, je pense, aucunement admis...

» Nous devons donc penser qu’au sujet de ces questions : L’intelligence est-elle l’acte et la forme du corps ? Est-elle multiple comme les hommes le sont? Aristote n'a rien dit, rien décidé qui

i. Henri de Gand, loc. cit. ; éd. cit., fol. CCCLXXXI, verso.

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