‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 73 sur 485 · II · texte numérisé non relu

II

qui existe nécessairement; en cette Cause première, donc, l’existence n’est pas autre chose que l’essence.

Telles sont les quatre théories qui se sont donné pour tâche de développer cette pensée : Dieu est simple, tous les autres êtres sont composés.

Entre ces quatre théories, que des ambiguïtés de langage ne leur permettait pas toujours de distinguer clairement l’une de l’autre, les maîtres du xm® siècle ont éprouvé de grandes hésitations. De ces hésitations, nous avons trouvé une saisissante preuve dans les multiples variations de sens qu’a connues la formule : Diversion est id qnod est et id quo est. Nous avons vu saint Thomas d’Aquin pencher, par un balancement incessant, tantôt vers la doctrine de Thémistius et tantôt vers la doctrine d’Avicenne ; nous l’avons vu, secondé par un texte fautif du Liber de Causis, s’efforcer d’accommoder la pensée de Proclus à celle d’Avicenne, qui en est presque le contraire.

A la doctrine de Proclus et du Livre des Causes, Henri de Gand était revenu, un peu timidement peut-être ; et les attaques des partisans d’Avicenne avaient fini par le contraindre à une sorte de compromis.

C’est parmi les Dominicains de la province d’Allemagne que cette doctrine va trouver de nombreux et fermes adhérents.

Parmi ces Dominicains, le nom et l’enseignement d’Albert le Grand, gloire de l’église de Cologne, était en très grande vénération ; l’influence d’Albert prépara certainement, à un très haut degré, celle du Livre des Causes.

Albert n’était pas encore de ceux en qui le Péripatétisme avait effacé tout souvenir de l’ancienne Scolastique ; le Platonisme gardait grand prestige à ses yeux; la Théorie des Planètes d’Alpétragius, par exemple, bien qu’il en reconnût et dénonçât l’insuffisance astronomique, le séduisait parce quelle permettait, croyait-il, de reléguer les multiples Intelligences introduites par la Métaphysique d’Aristote et conservées par celle d’Avicenne. Le Livre des Causes , on n’en peut douter, plaisait fort à sa raison ; nous en avons pour témoins le commentaire qu’il a consacré à cet ouvrage ; c’est peut-être, des écrits composés par l’Evêque de Ratisbonne, celui où sa pensée se développe avec le plus d’originalité et d’abondance. Des doctrines du Livre des Causes il s’inspirait parfois, peut-être sans en avoir conscience; nous avons vu 1 comment, pour dissiper les erreurs dont l’âme humaine était le

i. Voir : Troisième partie, ch. XI, § V ; t. V, pp. 4&0-465.

sujet, il en était venu à construire cette âme sur le plan que le Livre des Causes assignait à toute créature, à y placer une existence dans laquelle des formes sont venues s’imprimer .

L’attrait singulier qu’Albert semble avoir éprouvé pour le Livre des Causes se montre plus grand encore dans l'esprit de ses disciples.

C’en était unqu’Ulrich de Strasbourg; nous avons vu 1 comment il tenait d’Albert le Grand toutes ses connaissances astronomiques ; nous ne nous étonnerons pas qu’il lui ait, en même temps, emprunté une grande admiration pour le Livre des Causes.

De cette admiration, le Tractatus de summo Bono porte témoignage ; non seulement l’œuvre du commentateur de Proclus y est très fréquemment citée, mais encore, au traité d'Ulrich, nombre de chapitres ne font que le paraphraser.

Ainsi en est-il, par exemple, du chapitre où le Dominicain de Strasbourg étudie les vertus essentielles des Intelligences ; c’est dans ce chapitre que se lit le passage suivant 2 :

« Trois processions partielles contribuent à la substance des choses ; ce sont l’existence (me), la vie et l’intelligence ; d’une certaine manière, elles procèdent des vertus infinies dont nous venons de parler ; toutefois, au point de vue de la causalité première et proprement dite, c’est par la première Cause qu’elles sont causées, bien que de façons diverses.

» Dans l’ordre de la nature, en effet, l’existence ne présuppose rien en quoi elle trouve son fondement et son ébauche (in quo sit frmatum inchoative ) ; nécessairement, donc, elle est tirée du néant par voie de création.

» La vie, au contraire, présuppose l’existence ; en celle-ci, la vie réside à l’état d’ébauche (in quo est vita per inchoationem ) ; elle ne peut donc être faite à partir du néant ; elle ne peut l’être par voie de création, car elle est faite à partir de quelque chose ; elle est faite par information ; elle signifie une existence formée en vue d’une certaine fin (ad aliquid).

» L’intelligence, elle aussi, est faite de quelque chose, et non pas à partir du néant et par voie de création ; à 1 état d ébauche, en effet, elle réside dans l existence et dans la vie ; elle est faite

1. Voir : Seconde partie, ch. VI, § IV ; t. III, pp. 35g-363.

2. Udaluici de Argentina Tractatus de summo Bono , Cap. 3umtractatus 3>i : De virtutibus essentialibus intellig’entiarum et de hujusmodi. Qua ratione harum virtutum ipsas consequuntur sive absolute sive in comparatione ad virtutem Cause prime. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n» 15900, fol. 3o8, col. d, et fol. 309, col. a.

LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

par information de l'existence et par détermination de la vie, qui parvient ainsi à l’espèce de la vie intellectuelle.

» Aussi est-il dit dans le Livre des Causes 1 : « Toutes choses ont essence à cause du premier Etre. Toutes les choses qui sont vivantes et en mouvement » ont ce mouvement par lequel elles vivent, ce mouvement de l’esprit vital qui transporte la vie dans toutes les parties du corps vivant, « sont vivantes et mues à cause de la première Vie ». Et toutes les choses intellectuelles, » que leur nature ait seulement l’aptitude à connaître ou qu’elles possèdent la science d’une manière actuelle, « ont cette science à cause de la première Intelligence », c’est-à-dire de la première cause capable de rendre intelligent.

» De tout cela, voici la preuve :

» Toute cause donne par elle-même, à son effet, quelque chose d’elle-même, savoir sa forme ; mais, seul, le premier Etre est, par lui-même, cause de tous les êtres. Tous les autres êtres sont causes par un autre, savoir par la première Cause, et non par euxmêmes, car d’eux-mêmes, ils ne sont rien. C’est donc cette première Cause qui donne l’existence à toutes les créatures ( omnibus causatis ).

» Pour la même raison, c’est la Vie première qui, à toutes les créatures, donne la vie ou le mouvement vital. La vie, en effet, est progrès ( processio ) et mouvement ; elle est un flux qui procède du premier Etre ; dans son éternel repos, celui-ci est la source de ce flux.

» De façon semblable, l’Intelligence première donne la Science aux choses dont elle est cause ; elle leur donne une nature intellectuelle apte à connaître ; elle leur donne la science en acte ; voilà pourquoi il n’est pas de science véritable si elle n’est reçue dans la lumière de l’Intelligence ; émanée de la Cause première, cette lumière se répand sur tous les aspects de la nature ».

Ce que nous venons d’entendre est la pure doctrine de Proclus et du Livre des Causes ; cette doctrine, Ulrich la marie parfois, et d’assez heureuse façon, avec l’enseignement d’Avicenne.

La Cause première, dont l’unité parfaite défie toute description, laisse couler un flux de bonté parfaitement égal et uniforme. D’où vient donc qu’à cet épanchement qui sourd du Bien suprême, les diverses créatures aient des parts inégales ?

« Cette diversité dans la réception du bien, disait le Livre des

i . Liber de Causis, XIX. Voir : Troisième partie, Ch. I, § II, t. IV, p. 34 1 .

Causes ne provient pas de la Cause première ; elle provient de celui qui reçoit ; car ceux qui reçoivent le bien différent les uns des autres. Celui dont vient l’influence est un, et non divers; il verse donc également sur tous une même influence ; sur toutes choses, l’influence de bonté qui vient de la Cause première est égale. Ce sont les choses elles-mêmes qui sont la raison de la diversité dans la répartition de cette influence sur les choses... Chacune des choses reçoit l’influence de la Cause première dans la mesure de sa puissance ».

Que les créatures toutes constituées et, par cette constitution même, differentes les unes les autres, aient des aptitudes inégales à s’abreuver au fleuve bienfaisant que le souverain Bien verse également sur toutes choses, cela se comprend sans peine. Mais pourquoi y a-t-il des créatures diversement constituées?

On répondra sans doute qu’elles ont reçu plus ou moins profondément l’empreinte des formes vitales et intellectuelles que la première Vie, que la première Intelligence ont imprimées dans leur existence. Mais la parfaite unité de l’Intelligence première et de la première Vie ne permet pas qu’on leur attribue une manière d’agir variable et capricieuse ; c’est d’une action toute uniforme que celle-ci donne à toutes choses le mouvement vital et celle-là l’aptitude à connaître et la science ; si donc les choses ne sont pas toutes également vivantes, également intelligentes, c’est qu elles n’avaient pas toutes une même disposition à subir 1 action de la première Vie et de la première Intelligence. Cette disposition, où la chercher, sinon dans la seule propriété que les créatures possédassent avant d’avoir été informées par la V ie et par l’Intelligence, dans l’existence ? Nous voici donc conduits comme par force à déclarer que les diverses créatures ont reçu, de l’existence même, des parts inégales.

Or, du premier Etre, l’existence découle avec une parfaite uniformité. Si les diverses créatures ont reçu des parts inégales d’existence, ce ne peut être du fait du premier Etre. Mais ce ne peut être, non plus, par suite d’une plus ou moins grande disposition à recevoir l’existence. Cette disposition, ou donc eût-elle trouvé résidence? Bien, absolument rien n’a précédé l’existence. Le néant aurait-il donc offert des parties distinctes, diversement aptes à subir l’action créatrice de la Cause première ?

Cette difficulté, certains Néo-platoniciens, tel Damascius *, en ont clairement aperçu la gravité ; nul n en a donné la solution.

1 . Liber de Causis, XXIV. Voir : Troisième partie, Ch. II, | VII ; t. IV, p. 45q.

2. Voir : Troisième partie. Ch. II, § VII ; t. IV, pp. 4ôo-4oi.

LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

Cette solution, Ulrich la demande à la doctrine d’Avicenne.

Avant môme qu’elle ait reçu l’existence (esse) une chose est ce qu'elle est (id quod est ) ; d’elle-même, elle possède une essence ou quiddité ; cette essence la met à une distance plus ou moins grande de l’Etre suprême ; en vertu de cette distance' plus ou moins grande, son pouvoir ( potentia ) à recevoir l’existence se trouve plus ou moins atténué ; c’est donc dans les essences des diverses créatures que réside, pour l’existence uniformément émanée de l’Etre suprême, ce principe d’abaissement, de division, de diversité, dont Damascius avait reconnu la nécessité, mais qu’il n’avait point découvert.

C’est à propos de la constitution des intelligences et des créatures spirituelles qu’Ulrich développe cette théorie ; il n’use point des mots essence , quiddité, mais seulement du terme : idquod est ; la dualité qu’il reconnaît en toute âme s’exprime donc par l’ancienne formule de Boëce : Diversion est esse et id quod est ; mais les termes de cette formule, dépouillés du sens que leur donnait la Métaphysique de Boëce, tiennent leur signification de la Métaphysique d’Avicenne.

Après avoir discuté divers systèmes sur la nature des intelligences, notre auteur poursuit en ces termes 1 :

« Bien plus absurde est ce que dit Avicébron ; il prétend que 1 intelligence est matérielle ou, en d’autres termes, que par composition essentielle, elle est composée de matière et de forme...

» Pour nous, nous nions que l intelligence soit composée de matière et de forme ; nous déclarons, cependant qu’elle est composée, et de multiple façon.

» En effet, elle est composée de quod este t d'esse ; car, en elle, autre chose est ce qu elle est elle-même, autre chose est son existence...

» L’intelligence est donc un individu déterminé ( hoc aliquid), composé de la manière que nous venons de dire ; cette composition est celle qui résulte du quod est et de Yesse, grâce à l’existence (esse) créée par la Cause première, et parce qu’elle est (quod est) un être défini (ens ratum) et subsistant par lui-même dans la nature.

» Dans la nature de cette intelligence, il y a deux choses : d une part, un acte, en tant qu’elle existe par la Cause première,

i . Udalhici de Argentin* Op. taud., Ga"i 2m traclatus 3*'. De nalura intelügentiarum, et de numéro et principiis earum essentialibus, et qualiter sit composita et hoc aliquid, et qualiter sit ubique et immobilis, et de diffinicionibus ejus, et de modo ejus intelligendi. Ms. cit., fol. 3o3,coll. b et c.

qui est le premier Acte ; d’autre part, une puissance, en vertu de ceci : par suite de ce que la créature est en elle-même, elle tombe à une certaine distance du premier Acte.

» En effet, l’existence de toute créature est un acte que la Source première de toute existence infuse en elle ; partant, à cette influence, il faut que quelque chose serve de récejffacle et de fondement. »

Ainsi l’essence reçoit l’existence que lui infuse le premier Etre à la façon d’une puissance qui passe à l’acte, d’une matière qui revêt une forme ; c’est bien ce qu’entendaient Avicenne et Al Gazàli ; mais ce n’est point du tout ce que voulait le Livre des Causes ; au gré de cet écrit, par rapport aux formes qu’impriment la première Vie et rintelligence première, c’est l’existence, c’est Y esse, qui jouait le rôle de fondement et de réceptacle, qui se comportait comme une matière, qui méritait le nom d ’hyliathis. Pour tirer la doctrine de Proclus du mauvais pas où elle s’était engagée, il a fallu la bouleverser en y introduisant une notion qui lui était tout à fait étrangère, celle de l’essence ou quiddité entendue comme le voulait Avicenne.

Thierry de Freiberg A. L'essence et F existence.

Entre la Métaphysique du Livre des causes et la Métaphysique d’Avicenne, Thierry de Freiberg entend bien éviter tout compromis ; partisan convaincu de celle-là, il va combattre et proscrire celle-ci avec la dernière rigueur.

Son traité De esse et essentia marque le vif désir de dissiper tout malentendu dans les termes

Les deux termes : ens et entitas sont étudiés les premiers 1 2.

Ce terme un être , ens , se peut appliquer a toute realite, à un accident comme à une substance, et il est 1 appellation la plus générale que l’on puisse attribuer ; il embrasse dans son entier la chose dont on le dit ; il en exprime toute l’essence

1 . Krebs, Le traité « De esse et essentia » de Thierry de Fribourg (Revue néoscolastique de Philosophie, X\rIlIe uunée, ign , pp. 5i6-o36).

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