II
« Participer peut se comprendre dans le sens de prendre sa part. Toute créature participe ainsi de son existence, car elle prend, pour ainsi dire, sa part de cette existence pure et souveraine qui est en Dieu ; dans une créature, en effet, il y a une existence bornée, limitée, et comme réservée en une certaine part, tandis que, dans la Cause première, l’existence réside en sa totalité, simple de toute manière, embrassant toute la divine ampleur. Mais il n’en résulte pas que l’essence d’une créature diflère de l’existence de cette même créature ; bien au contraire ; en effet, si l’existence se condense ainsi en une certaine part, il faut que ce soit par quelque chose qui lui est essentiel ; et l’on ne trouve rien de tel, si ce n’est l’essence même de la créature ; c’est en cette essence et par cette essence que l’existence reçoit sa contraction et sa délimitation essentielles. »
Mais peut-on comprendre que l’existence reçoive, dans l’essence et par l’essence, telles bornes et telles limites, qui circonscrivent la part d’existence attribuée à toute créature, si cette essence ne diffère pas, au moins de quelque façon, de l’existence ? Si, comme le veut Thierry, on tenait les deux mots essence, existence pour absolument synonymes, on aurait le droit, dans le discours que nous venons d’entendre, de substituer partout le mot existence au mot essence ; mais alors ce discours perdrait tout sens.
En dépit donc qu’il en ait, Thierry en vient à supposer que les deux termes existence, essence, n’ont pas absolument même signification; que l’essence diffère de l’existence en quelque manière; mais, dès lors, la doctrine qu’il vient d’exposer ressemble singulièrement à celle d’Henri de Gand.
Il n’est pas possible de suivre jusqu’en ses ultimes conséquences la doctrine du Livre des Causes. De l’Etre suprême, l’existence découle en un épanchement parfaitement homogène; dans ce flux où la Source parfaitement une qui l’a produit n’a mis aucune différence, il faut bien, cependant, qu’un morcellement, qu’un découpage soit pratiqué, qui assigne à chaque créature sa part d’existence, son existence propre; et comme ce morcellement ne peut provenir de l’existence elle-même, qui est absolument une et indifférenciée, il faut bien qu’elle trouve ailleurs sa raison d’être.
Ce qui assigne ainsi à chaque créature sa part d’existence, les métaphysiciens en viennent tous à la nommer essence; seulement, ils diffèrent lorsqu’il s’agit de concevoir comment, parles essences diverses des créatures, l’existence uniforme se trouve morcelée et répartie entre ces créatures.
Les uns imaginent l’essence comme une sorte de sujet, de récep-
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tacle, qui préexiste à 1 épanchement de l’existence et qui est capable de recevoir telle ou telle partie de cette existence ; ceux-là raisonnent comme Ulrich de Strasbourg et la doctrine à laquelle ils aboutissent est, en définitive, celle d’Avicenue, d’Al Gazâli et de saint Thomas d’Aquin.
D autres assimilent l’essence à une sorte d’emporte-pièce qui vient découper et détacher dans l’existence uniformément répandue la part qui convient à chaque créature ; ceux-ci discourent comme Thierry de Freiberg et leur enseignement reproduit ce qu’il y avait d’essentiel dans la thèse d’Henri de Gand.
Les uns comme les autres, considérant la perfection et l’unité de l’Etre suprême en même temps que l’imperfection et la variété des êtres créés par lui, cherchent le principe de cet abaissement et de cette diversité; ce principe de üc ps<uç, que Damascius ne pouvait découvrir dans la doctrine de Proclus % nos métaphysiciens, quoiqu’ils en aient, le demandent toujours à une essence distincte de l'existence. En fait, c’est bien aussi par cette dualité de l’essence et de l’existence qu’Al Fàrâbi, Avicenne, Al Gazâli avaient tenté d’expliquer comment un Monde étrangement divers avait pu sortir de la Cause première absolument une.
B. L'influence directe de Proclus.
Dans son traité De esse et essentiel, Thierry de Freiberg invoque sans cesse le Livre des Causes par l’intermédiaire duquel il reçoit l’influence de Proclus ; mais de Proclus même, il ne cite pas le nom 1 2 ; dans nombre de ses écrits il ne se contente plus de recourir au Livre des Causes; il cite YElementatio Theologica , dont il fait, semble-t-il, la principale inspiratrice de sa pensée.
Nous avons dit 3 comment, en 1268, Guillaume de Mœrbeke avait mis en latin la 2toi%£Ûo<uç DsoXoy.xr' de Proclus.
L’actif traducteur n’avait pas, d’ailleurs, borné à la seule Elementatio Theologica ses elforts pour révéler, à la Chrétienté latine, les doctrines de Proclus; de cet auteur, il avait encore mis en latin trois opuscules auxquels il avait donné les titres suivants :
1. Voir : Troisième partie, ch. II, § VII: t. IV, pp. 4po-46i.
2. Peut-être serait on tenté d’en conclure que le traité De esse et eisenlia est uue œuvre de jeunesse et que Thierry, lorsqu’il le composait, ne connaissait pas encore V Èlementatio theologica île Proclus. Ou se tromperait assurément car. au De esse et essentia, le Dominicain saxon fait mention (p. 5zi)de son traité De. tribus dif/icitibus ; or, dans ce traité, que nous aurons plusieurs fois à citer, le nom de Proclus, écrit dès le début, revient sans cesse.