‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 81 sur 485 · II · texte numérisé non relu

II

sorte. L’action de ce Principe plus élevé, action qui lui est propre et qui ne se peut communiquer aux autres êtres, les Philosophes l’appelaient création ; de là cette conséquence manifeste : Bien que les Intelligences, de l’avis des Philosophes, par l'efficace de leur intellect, produisent de rien les autres êtres, on ne* doit pas, cependant, les nommer créatrices, et elles ne le sont pas ; en revanche, à cause de l’excellence si grande et à peine croyable qu’a leur pouvoir de connaître, à cause de l’efficace que possède leur pouvoir de produire, le nom d’intelligences est vraiment celui qui leur convient, bien qu’il se rencontre évidemment certaines autres substances intelligentes. »

Thierry accorde donc aux Intelligences le pouvoir de tirer les choses du néant, et non point de les extraire d’une matière préexistante ; à ces choses, elles donnent l’être (esse), que Thierry, fidèle à l’exemple du Livre des Causes et à ses propres principes, nomme aussi l’essence ( essentia ) ; c’est parce qu elles confèrent ainsi l’existence aux choses qui sont au-dessous d’elles que le Dominicain saxon les nomme causes essentielles ; cette opération, toutefois il ne la regarde pas comme une création parce que l’Intelligence qui l’accomplit use d’un pouvoir qu’elle ne possède pas par elle-même ; ce pouvoir lui est conféré par la Cause première, en sorte que la Cause première seule est créatrice ; soit qu’elle crée directement, soit qu’elle crée par l’intermédiaire des Intelligences. A l’appui de cette définition de la création, plus restreinte que celle dont usaient Avicenne et Al Gazàli, il invoque, dès son premier chapitre ’, ce texte du Liber de Causis : « La Cause première a créé l’âme par l’intermédiaire de l'Intelligence. »

Cette définition du mot création n’est-elle point dictée par le désir de garder en entier la théorie des processions célestes telles que le Néo-platonisme arabe l’a formulée, sans contredire d’une manière trop manifeste au dogme catholique, qui n’admet pas deux Créateurs ? On pourrait le soutenir avec quelque vraisemblance après avoir lu le chapitre suivant1 2 :

« Il nous faut connaître l’ordre que voici :

» L’Intelligence première et suprême procède de Dieu par un acte de création.

» De cette première Intelligence procèdent la seconde Intelligence et l'Ame du ciel le plus élevé ; elles n’en procèdent pas par l’action et par le pouvoir de création, car la création est propre

1. Theodorici de Friuurgo O;), laucl., Cap. I ; ms. cit, fol. 56, col. b.

2. Theodorici de Friuurgo Op. laud.. Cap. IV : De modo procedendi ipsas intclligentias in esse. Ms. cit, fol. , coll. a et b.

rà la Cause première] et incommunicable ; elles en procèdent par un mode moins élevé, non qu’elles soient extraites de quelque sujet [préexistant], mais elles n’en procèdent pas sans intervention de cette action qui est, avons-nous dit, propre à la Cause première ; c est cette action qui sert de fondement à toutes les autres actions, soit que ces dernières produisent les choses à partir de quelque sujet préexistant soit qu’elles ne les tirent pas d’un sujet. C'est là 1 avis des Philosophes. Aussi est-il dit au Livre des causes, comme on 1 a rapporté plus haut : « Dieu a créé l’Ame par l’intermédiaire de 1 Intelligence. » Cela veut dire simplement que l’Intelligence a produit l’Ame sans l’extraire d’un sujet, ce qui est la manière d’agir propre à 1 Intelligence ; mais cette manière d’agir, cette vertu, l’Intelligence la reçoit de la Cause première qui est Dieu; c’est une participation à l'action qui n'appartient qu’à Dieu, et qui est la création. L’Intelligence produit donc par un procédé moins élevé que la création.

» C’est de cette manière que l’Intelligence première et suprême produit la seconde Intelligence, l’Ame du ciel suprême et la substance même de l’orbe céleste le plus élevé. Cette seconde Intelligence produit la troisième Intelligence, l’Ame du second orbe et le second orbe lui-même. Il en est régulièrement ainsi jusqu’à ce qu'il y ait neuf Intelligences ; la neuvième préside au neuvième orbe céleste, à celui qui est le moins élevé ; elle y préside en produisant l’Ame de ce ciel infime, la substance de ce même ciel et enfin la dixième Intelligence. Cette dernière Intelligence préside à la région élémentaire et aux corps qui s’y trouvent ; ces corps, elle les tire du néant; ils sont, d’ailleurs, soumis aux actions des Ames célestes ; ces actions, les Ames les exercent, par l’intermédiaire des corps célestes qui leur appartiennent ; c’est la manière d’agir qu’elles ont proprement et par elles-mêmes.

» Voilà ce qu’il suffit de dire des Intelligences, touchant leur essence, leur nombre, le procédé par lequel elles sont amenées à l’existence, le pouvoir qu’elles ont de créer d’autres êtres ; tout cela a été exposé selon l’avis des Philosophes, sauf meilleur et plus exact jugement, et sans préjudice de ce que nous devons tenir pour vrai suivant la Sainte Écriture, s’il s’y trouve quelque enseignement contraire à ce qui vient d’être dit — Hœc secundum Sententiam philosophorum , salvo meliori et veriori judicio, et sine prsejudicio ejus quod tenendum est secundum Scripturam •<s anctam si alicubi in ea inveniatur contrarium supradictis. »

Si invraisemblable que cela paraisse, Thierry de Freiberg croyait possible, sans infidélité à la doctrine catholique, d admettre

LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

la théorie que les Néo-platoniciens hellènes avaient imaginée, que les Néo-platoniciens arabes avaient développée, la théorie selon laquelle les Intelligences célestes émanent les unes des autres. Cette théorie, il en avait acquis une connaissance plus complète que la plupart de ses prédécesseurs ; aux écrits que ceux-ci avaient étudiés, il joignait Vlnstitntio theologica de Proclus, qu’il cite très fréquemment. Le système métaphysique de Proclus, d'Avicenne, d'Àl Gazali avait, à ce point, séduit notre Dominicain qu’il ne discernât plus nettement ce par quoi ce système est incompatible avec la foi chrétienne ; il en était venu à confondre la notion Néo-platonicienne de création aver la notion catholique, à soutenir que la théorie selon laquelle les Intelligences, à partir de la Cause première, émanent les unes des autres, sauvegarde le dogme de l'unité du Créateur. Nous l’avons entendu déclarer cette opinion au traité De intelligentiis ; il la formule également, de la manière la plus nette, au traité De intellectu et intelligibili '.

« La vérité de ce qui vient d’être dit, écrit Thierry, a pour marque ce que les Philosophes ont enseigné touchant l’écoulement des êtres à partir de la Cause première. La connaissance de cette doctrine se peut tirer des premiers et principaux philosophes, c’est-à-dire de Platon et d’Aristote, de Proclus le platonicien, du Livre - des Causes; mais on la reçoit d’une manière manifeste d'Avicenne, en sa Métaphysique ; Algazel en fut l’abréviateur.

» Ces philosophes ont admis que les choses s’écoulaient de Dieu suivant un certain ordre ; de telle sorte que, de Dieu, procède la première Intelligence ; que, de celle-ci, procède la seconde Intelligence, l’Ame du premier ciel et le corps du premier ciel ; que, de la seconde Intelligence, procède la troisième Intelligence, l’Ame du second ciel et le corps du second ciel ; et ainsi de suite jusqu’à cette Intelligence d’où procèdent l’Ame du ciel infime, le corps du ciel infime et enfin l’Intelligence qui est cause des substances soumises à la génération et à la corruption. Gela concorde avec ce qui est dit au commentaire de la quatrième proposition du Livre des Causes et en plusieurs autres endroits de ce même livre.

» Mais, de tout cela, je sauvegarde cette affirmation : C'est que, selon ces philosophes, Dieu seul crée, comme il est dit au Livre

i . Theodorici df. Friburgo Traclatus de intellectu et intelligibili, Pars prima. Cap. XI<n. Confirmatio dictorum per signum [Engelbert Krebs, Meister Dietrich ( Theodoricus Teutonicus de Vriberg), p. i32‘ (Beitrâge sur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, Bd. V, Heft 5-6, 1906)].

des Causes ( Hoc tamen in his omnibus salvo, quod solus Deus créât sicut dicitur in Libro de Causis). Qu’une chose, en effet, procède d’une autre, ce n’est pas création d'une chos< p'àr une autre. Créer, c’est produire d’une manière qui ne suppose pas quelque agent précédent et plus élevé en vertu duquel agisse l’être qui produit, dont il tienne soa pouvoir d’agir et qui, en même temps que cet être, exerce l'action même qui est exercée par cette cause seconde. En effet, dans une suite de causes disposées suivant un ordre essentiel, toute action produite par une cause seconde est produite en même temps, mais d’une manière plus éminente, parla Cause première; cela est dit au Livre des Causes et aussi dans la cinquante-quatrième proposition de Proclus 1 2 : « Tout ce qui est produit par les causes secondes, est produit aussi, d’une façon plus éminente, par les causes qui précèdent celles-là, qui sont plus complètement causes, et par lesquelles les causes secondes elles-mêmes ont été produites ».

Thierry maintient que, douées elles-mêmes du pouvoir créateur, les Intelligences ont été créées par Dieu ; mais, avec tout le Néoplatonisme, il semble admettre que cette création n’a pas eu de commencement.

Le Livre des Causes enseignait s que la Cause première et 1 Etre sont au-dessus de l’éternité ; que l’Intelligence est jointe et coétendue à l’éternité; que l’Ame se trouve au-dessous de l’éternité, mais au-dessus du temps; enfin que les choses changeantes et périssables de ce monde sont dans le temps.

Certainement, cette doctrine du Livre des Causes a inspiré à Thierry ses considérations sur la durée des divers êtres.

Pour lui ’, la mesure de la durée de Dieu se doit nommer : sur éternité (superæternitas) .

Les Intelligences « qu admettent les philosophes » n ont ni commencement ni fin ; elles sont absolument immuables ; leur durée, c’est X éternité.

Les Anges ou créatures spirituelles renferment en eux certaines dispositions qui sont susceptibles de changement ; ils n auront point de fin, mais ils ont commencé en même temps que l’Univers ;

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