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prop. XII ; éd. Francofurti ad Mœnmn, p. LV.
; Operis propositionum proæmium
iTot^sîwfTtç OsoYoy ixjj, cd. (.reuzer, 882, pp. 20-21 ; ed. Parisiis, i855.
LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME
pas d’être, mais d’être telle chose ; elle ne lui donne pas d'être un, mais d’être telle chose individuelle ; elle lui donne d’être du feu et d’être un feu individuel ; on en peut dire autant de la vérité et de la bonté. D’ailleurs, cette action même de la forme du feu, cette efficace par laquelle elle donne d’être un feu individuel, véritable et bon, cette forme la possède parce que la Cause première l’a fixée en elle ; c’est ce que dit Je Livre des Causes 1 : « Tout ce qu une Intelligence contient de fixe et d’essentiel y est par la Bonté pure qui est la Cause première ».
« Par là, nous sommes manifestement convaincus que si un être, un individu existe, s’il est un, s’il est véritable, s’il est bon, il le tient de Dieu ; et chacune des dites propriétés, non seulement tout être la tient de Dieu, mais il la tient immédiatement de Dieu. »
Ce que nous venons d’entendre est bien la doctrine explicite de Proclus et du Livre des Causes ; peu de Scolastiques eussent refusé d’y souscrire ; en revanche, il ne s’en fût guère trouvé pour admettre les corollaires que Maître Eckehart va déduire de ces principes.
Ce texte de la Genèse : « In principio Deus creavit cælum et terram » lui suggère des réflexions parmi lesquelles nous choisirons les suivantes 2 :
« Disons donc que la proposition énoncée ci-dessus prouve :
» En premier lieu, que Dieu même, et Dieu seul, a créé le ciel et la terre, les êtres d’en haut et les êtres d’en bas, par conséquent toutes choses.
» En second lieu, que Dieu a créé dans le Principe, c’est-à-dire en lui-même
» Le premier de ces points devient évident comme ceci : Créer, c’est conférer l’être (esse). Il ne faut pas ajouter : A partir du néant (ex mchilo ), car avant l’être, il n'y a rien. Or il est certain que c’est l’Etre et l’Etre seul qui confère l’être aux choses, comme la blancheur seule donne d’être blanc. Dieu donc, et Dieu seul, puisque c’est lui qui est l'Etre, crée ou a créé....
» En second lieu, que Dieu a créé dans le Principe, c’est-à-dire en lui-même, voici qui le montre évidemment :
» La création donne ou confère l’être. Or l’Être, c’est le Principe ; de toutes choses, c’est ce qui est en premier lieu ; avant 1 Etre il n’y a rien ; hors de l’Être, il n’y a rien ; et cet cdre, c’est Dieu. Dieu a donc créé toutes choses dans le Principe, c’est-à-dire
1. Liber de Causis, IX ; fol. 75, col. d, dcl’éditiou décrite au t. IV, p. 33 1, note 3.
2. Magistri Eckardi Opus Iripariilum, prologus (H. Denikle, Op. laud.,
pp. 538-54 1)
en lui-même, car il a créé toutes choses dans l’Etre, qui est le Principe, qui est Dieu même.
» Remarquez à ce propos que tout ce que Dieu crée, opère ou fait, il le crée, opère ou fait en lui-même ; car tout ce qui serait hors de Dieu ou deviendrait hors de Dieu, serait ou deviendrait hors de l’Être ; cela ne pourrait donc ni être, ni même devenir, car le devenir a l’être pour terme...
» N’allez donc pas imaginer faussement que Dieu ait projeté les créatures, qu’il les ait créées hors de lui dans un certain espace infini; dans certaine étendue vide ; ce qui n’est rien ne reçoit rien, ne peut être ni le sujet, ni le terme, ni 'la fin de quelque action que ce soit ; si l'on voulait admettre que quelque chose fût reçue par le néant ou eut son terme dans le néant, ce quelque chose ne serait pas un être ; il ne serait rien.
» Si donc Dieu a créé toutes choses, ce n’est pas pour qu’elles demeurassent hors de lui ou à côté de lui ou au delà de lui-même à la façon des œuvres de l’art humain ; il les a appelées du néant, c’est-à-dire que, du non-être, il les a appeleés à l'être, être qu’elles devaient trouver, recevoir et garder en lui-même ; car c’est lui-même qui est l’Etre
» Voilà pourquoi il n’est pas dit que Dieu a créé à partir du Principe ( a principio), mais dans le Principe ( in Principio). Comment, en effet, les choses seraient-elles, si ce n’est dans l’Être, qui est le Principe ?
» En résumé, donc, nous résoudrons ainsi, les unes après les autres, les questions qui nous occupent :
» Dieu est l’être par essence ; c’est donc de lui et de lui seul que toutes choses reçoivent l’être. Voilà pour le premier point.
» Puis, hors de Dieu, c’est-à-dire hors de 1 Etre, il n y a lien. Dieu donc n’a pas créé ou bien il a créé toutes choses en lui-même qui est le Principe. Voilà pour le second point. »
L’affirmation de Maître Eckehart, si déconcertante soit-elle, est, semble-t-il, absolument claire ; toute créature existe uniquement en Dieu ; son existence n est pas autre que 1 existence de Dieu, laquelle est Dieu même.
Cependant, à cette affirmation, il ajoute celle-ci ‘ « En disant
cela, nous n’enlevons pas aux choses leur existence, nous ne détruisons pas l’existence des choses ; nous 1 affermissons. »
Pour comprendre la pensée d’Eckehart, il nous faut souvenir de la manière dont Ulrich de Strasbourg et Thierry de Freiberg
i. Magistri Eckardi Op. laud, loc. cit., p. 546.
LE REFLUX DE L ARISTOTÉLISME
cherchaient à répartir, entre les choses diverses, l’existence uniforme cinanée du Créateur ; l’un et l’autre mettaient ce partage au compte des essences propres aux diverses créatures ; le premier regardait l'essence de chaque créature comme unc-puissance, comme une capacité disposée à recevoir la part d’existence qui revenait à cette créature ; le second assimilait l’essence à une forme apte à découper cette part d’essence.
Avec ces pensées, celle d’Eckehart oifre une grande ressemblance.
Entre les deux termes esse et essentia, notre Dominicain établit exactement la distinction que les disciples d’Avicenne et de saint Ihomas d Aquin avaient accoutumé d’y mettre et que Thierry de Freiberg avait si formellement refusé de recevoir, au risque de se contredire ailleurs.
« En toute créature, dit-il l, autre chose est l’existence (esse) qui vient d’autrui, autre chose l’essence ( essentia ) qui ne vient pas d’autrui. »
« Avicenne dit2 qu’une chose ne tient pas d’autrui ce qu’elle est. Qu’un homme existe, qu’un animal existe, cela, il le tient d’ailleurs ; mais qu'un homme soit animal, soit corps, 6oit substance, cela il ne le tient de personne d'autre que de lui-même. — C’est pourquoi, lors même qu’aucun homme n’existerait, cette proposition demeure vraie ; l’homme est un animal. Il en est tout autrement de l’existence, de l’être (de existentin sive de esse) des choses ; qu’une chose soit, en effet, cela concerne une cause extérieure. »
En toute chose créée, l essence que cette chose a par ellemême, qu elle ne tient pas d’autrui, qu elle ne peut pas ne pas avoir, est associée à l’existence, qui est ainsi l’existence de cette chose. Cependant, cette existence qui « pénètre 3, forme et investit » chaque chose singulière, elle vient de Dieu, elle est en Dieu, elle est Dieu lui-même.
« Non seulement tout être (eus) singulier tient de Dieu toute son existence (esse), mais il la tient immédiatement et sans aucun intermédiaire... Comment une chose, en effet, pourrait-elle exister, si entre elle et l’existence, il y avait quelque intermédiaire, si, par conséquent, elle se tenait en dehors et comme à côté de l’être même? Or l’être, c’est Dieu » .
1. Magister Eckardus Super Exodum ( H. Denifle, Op. laud ., p. 56 1 ).
2. Magister Eckandus In librum Sapieniiie (II. Denifle, Op. laud., p. 6o4).
3. Magistri Eckardi Opus propositionum. Proœmium (H. Denifle, Op. laud., pp. 545-546).
Ce qu’oa vient de dire de l’existence, on ie peut répéter, d’ailleurs, de l’unité, de la bonté, de la vérité.
« Le fait d’ètre telle ou telle chose existante, telle ou telle chose une, telle ou telle chose bonne, telle ou telle chose vraie, en tant que cette chose est telle ou telle, ne détermine absolument aucune addition d’existence, d’unité, de vérité, de bonté. » Unis à l’essence de telle ou telle chose déterminée, de telle sorte qu’ils soient l’existence, l’unité, la vérité, la bonté de telle chose, l’Être, l’Un, le Vrai, le Bien n'en sont aucunement accrus ; ils restent ce qu’ils sont en eux-mèmcs, c’est-à-dire Dieu.
Au gré d’Eckehart, dire cela, ce n’est pas nier les choses singulières, ce n'est pas déclarer que l’essence de chaque chose n’est rien, que la chose composée d’essence et d’existence n’est rien. Pour le montrer, il fait appel à la comparaison si souvent employée du composé de matière et de forme.
« Il est bien certain, dit-il *, que la matière n’apporte aucune existence au composé, qu elle n’a, par-elle même, absolument aucune existence hors cette existence que la forme donne au composé ; cependant, nous ne disons pas que la matière ne soit rien ; nous disons qu elle est une substance, qu elle est une des deux parties du composé. »
L’essence de chaque créature singulière est donc comparable à une matière qui n’a, par elle-même, aucune existence ; cette essence d’une chose singulière, l’être la pénètre tout entière comme l’àme pénètre le corps 1 2, comme la forme du feu pénètre la matière du feu. La matière du feu, qui n a par elle-même aucune existence, ne donne rien à la forme du teu qui la pénètre ; après cette pénétration, cependant, chaque feu individuel a sa forme, et cependant, cette forme ne diffère pas de la forme ignée unique et universelle. De même, pénetree par 1 Etre, 1 essence de chaque créature singulière possède son existence propre ; cette existence, cependant, reste 1 Etre, c est-à-dire Dieu.
Et de même que l’âme est tout entière en chaque partie du corps animé, que la forme du feu est tout entière en chaque flamme, en chaque étincelle, de même, « Dieu dont le tout est simple et un, Dieu qui est l’Un, est nécessairement présent à chaque chose singulière, en totalité et d’une manière immédiate. »
Telle est, croyons-nous, la doctrine de Maître Eckehart. Par quoi diffère-t-elle de la doctrine d’Ulrich de Strasbourg ou de