VI-II
LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME
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de ce qu’elle produit; la cause ne contracte pas d'union avec ce qu’elle produit.
Il n’est pas de même de l'Intelligence active et de l’Ame humaine dont elle est la cause essentielle; par son essence même, elle se conjoint avec ce qu elle engendre et forme avec clic une substance composée.
Or, toutes les fois qu’une telle union ou conjonction essentielle se produit entre une cause essentielle et l’effet qu’elle a engendré, voici ce qui arrive nécessairement. Toute propriété ou complexion qui, d’une manière complète et achevée, se rencontre dans le composé, se doit également trouver, mais incomplète, dans chacun des deux composants; elle doit exister à l’état de germe, d’ébauche ( inchoative ) dans la cause, à l’état de disposition dans l’effet.
Par exemple, toute complexion que présente d’une manière complète et achevée l’homme, composé formé par l’union essentielle de l’âme et du corps, était à l’état d’ébauche dans l’âme, cause essentielle du corps, et à l’état de disposition dans le corps.
« C’est de cette façon que l’Intelligence active se comporte à l’égard de l’âme ; la propriété qui constitue l’individuation réside dans cette Intelligence à l’état d’ébauche ( inchoative ) ; dans l’essence de l’âme, elle se trouve à l’état de disposition; dans le composé total, elle est à l’état complet; car des deux premières, de l’Intelligence et de l’essence de l’âme, se constitue un être un par essence ( unimi ens per essentiam). On voit par là qu’à chaque homme particulier correspond une intelligence active particulière, que le nombre des intelligences actives est égal au nombre des hommes, que l’Intelligence active, en un mot, est vraiment individuelle. »
Si l’on veut clairement comprendre ce qu’entend Thierry lorsqu’il dit que l’individuation existe à l’état d’ébauche dans l’Intelligence active, à l’état de disposition dans l’essence de l’âme, c’est encore au Livre des Causes , croyons-nous, qu’il convient de recourir.
En toute âme, le Livre des Causes distingue la hyliathis et la forme l.
La hyliathis , c’est l’existence ou essence (esse ou essentia) dans laquelle réside une disposition à recevoir telle ou telle forme, à la recevoir dans telle ou telle mesure.
Quant à la forme que reçoit la hyliathis, elle préexistait au sein de l’Intelligence qui la confère à l’essence prête à la recevoir
i . Liber de Causis, IX. Voir : Troisième partie, Ch. I, § II ; t. IV, pp. 344*
mais elle y préexistait autrement que cette essence ne la reçoit ; l’ existence qu’elle y avait n’était pas celle qui convient à une âme, mais celle qui convient à une intelligence ; elle n’y était pas animale, mais intelligible.
Evidemment, dans le passage que nous venons d’étudier, Thierry assimile l’individuation de l’âme à quelqu’une de ces formes qu'une intelligence peut imprimer dans une hyliathis. La hyliathis, l’être ou essence de l’âme est prédisposée à recevoir l’individuation; et, d’autre part, le mode d’existence que cette individuation possède au sein de l’Intelligence active *st ce que notre auteur veut désigner par l’adverbe inchoative.
Si l’auteur du Livre des Causes a créé le mot hi/liatliis, c’est qu’il a voulu comparer l’information d’un esse par une intelligence à l’union de la forme et de la matière telle que l’entendait la Physique péripatéticienne; il est clair que cette même analogie hante la pensée de Thierry; de même qu’une forme spécifique unique mais susceptible d’exister en des individus distincts, en s’unissant avec une matière une mais divisible, produit de multiples substances composées, de même une Intelligence active unique mais où l’individuation préexiste à l'état d’ébauche, en s’unissant à une essence de l’âme qui est une mais qui est prédisposée à la subdivision en individus distincts, fournit une multitude d’âmes particulières.
Or, en lisant le commentaire au tlsp! d’Averroès, nous
avons déjà rencontré 1 une théorie toute semblable ; et nous avons dit alors que le Commentateur de Cordoue, infidèle au rigoureux Aristotélisme qu’il professe, avait suivi l’inspiration du Livre des Causes, peut-être sans le voir et sans le vouloir. C’est très volontairement que Thierry s’abandonne à la direction de ce livre et qu’il en tire une doctrine très analogue à celle d’Ibn Rochd.
Cependant, entre l’enseignement d’Averroès et l’enseignement de Thierry, il nous faut signaler une très importante divergence.
Au gré d’Averroès, c’est seulement de temps en temps quen chacun de nous, l’Intelligence active s’unit à l’Intelligence en puissance ; l’être individuel formé par cette union n’a qu’une existence temporaire. Pour Thierry, c’est d’une manière permanente que T Intelligence active s’unitavec l’essence del’âme quelle a engendrée pour produire une âme humaine individuelle ; une fois cette union contractée, rien ne la vient plus rompre ; elle dure
i. Voir: Troisième partie, Ch. III, § VI, t. IV, pp. 563-575.
LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME
perpétuellement ; chacun de nous garde sans fin, dans son âme individuelle, ce fond de la pensée, cet abditum mentis , qui se connaît lui-même ; qui, en se connaissant, connaît la Cause première dont il est l'image ; qui, procédant de la Cause première en tant que celle-ci est le modèle de tout l’Univers connaît tout l’Univers dans sa propre cause. Une telle connaissance n’est autre que la vision béatifique décrite par les théologiens : « L’Intelligence active *, c’est donc cette chose suprême que Dieu a plantée dans notre nature ; c’est par elle qu’il nous est donné, dans cette vision béatifique, d’approcher immédiatement de Dieu ».
On ne saurait méconnaître l’habileté avec laquelle Thierry, dans sa théorie de l’Intelligence active et de la vision béatifique, a su christianiser l’enseignement fort peu orthodoxe des Néo-platoniciens hellènes et d’Averroès.
Maître Eckehart
De la Cause première, l’être s’est épanché comme la nappe d’eau que pousse le flux; dans cet être sans division, les diverses essences sont ensuite venues, définissant, bornant et prenant chacune sa part d’existence ; c’est ainsi que Thierry de Freiberg a compris la doctrine de Proclus et du Livre des Causes sur la procession de l’existence à partir de l’Etre.
Mais comment l’être a-t-il pu s’épancher hors de la Cause première? Avant qu’aucune créature n’existât, il n'y avait rien hors de Dieu, et ces mots même : hors de Dieu n’avaient alors aucun sens. L’être n’a donc pu sortir de Dieu, il est demeuré en Dieu, identique à Dieu ; il n’y a pas d’autre existence que l’existence divine qui est Dieu lui-même ; si chaque essence a pris une part d’existence, cette existence qu’elle s’est appropriée n’était pas chose issue de Dieu, extérieure à Dieu, c’était l’existence même de Dieu, aucune créature, donc, n’existe hors de Dieu, mais bien en Dieu ; elle n'a pas d’autre existence que l’existence divine ; son être c’est Dieu môme.
Telle est la doctrine si voisine du panthéisme que Maître Eckehart tirera logiquement des principes posés par Proclus,
i. Theodoricus de Friburgo De tribus difficilibus articulis. II. De visione beatijica (Engelbert Krebs, Op. laud., p. 71').
par le Livre des Causes et par Thierry de Frciberg. Damascius reprochait à Proclus de n’avoir pas expliqué la üoeo-iç par laquelle l’Etre sort de lui-même, s’atténue et se subdivise; Maître Eckehart déclare que cette Gosaiç, que cet abaissement n’existe pas.
Eckehart était né à Hochheim, près de Gotha; il prit l’habit de Saint Dominique à Erfurt, appartint au Couvent de Cologne et fut, en 1298, nommé prieur de Thuringe: il vint à Paris lire les Sentences, puis, pourvu du grade de Maître en Théologie, il fut successivement provincial de Saxe en 1303, vicaire général de Bohême en 1307, et derechef provincial de Saxe; en 1311, il enseigne à Paris ; puis on le trouve prêchant à Strasbourg, enseignant à Cologne au Studium generale des Dominicains ; il mourut en 1327.
Eckehart a laissé un grand nombre de sermons et de traités mystiques en allemand ; c’est à ces écrits qu’il doit surtout sa réputation; il a, en outre, composé en latin un traité philosophico-théologique, intitulé O pus tripartitum , et des commentaires sur divers livres de l’Ancien Testament. Les écrits latins de Eckehart ont été savamment étudiés par le P. H. Denifle *, qui en a publié des fragments étendus. C’est à ces traités latins qu’il convient surtout de demander quelle fut la doctrine d Eckehart ; c’est à eux que nous nous adresserons.
Ils nous apprendront, tout d abord 2, quelles influences dirigent la pensée de Maître Eckehart; les auteurs, maintes fois cités, dont cette pensée se réclame, ce sont Proclus et le Livre des Causes.
« Dans sa XIIe proposition, Proclus dit 3 : « Le principe et la cause première de tous les êtres, c’est le Bien ».
« L’existence (ens), P unité, la vérité, la bonté, sont ce qu’il y a de premier daus les choses et de commun à toutes les choses ; ils résident en toute chose avant la venue de quelque essence (ewe) que ce soit ; ce sont propriétés universelles de toutes les choses. Et s’ils y résident, c’est par la seule action de la Cause première et universelle de toutes choses. Gela n’empêche pas les choses, toutefois, d’être choses singulières en vertu des influences qui sont propres à chacune d’elles. Au feu, la forme du feu ne donne
i P Heinrich Denifle, O. P. Meisler Eckeharts laleinische Schrijlen , and die Grundanschauung seiner Lehre (. Archio jûr Lilterat un and Kirchengeschichte des Mille! al/ers, herausgegeben von Heinrich Denifle und 1 kanz Ehrle, Bd. II, 1 886, pp. 5 1 7-6 1 5).
2. Magistri Eckardi Opas tripartitum (H. Denifle, Op ■ laud., pp 543-545).