II
Maître Eckehart, le 13 février 1327, pouvait bien, dans un sermon où il reniait les erreurs dont on l’accusait, déclarer ‘ : « Je n’ai jamais prêché qu’il y a dans l’âme quelque chose d’incréé ! » Il avait bel et bien enseigné qu’ « il y a dans l’Ame une lumière, une étincelle qui est iucréée et incréabTe. » Et ce n’est assurément pas sans raison que, dans la doctrine communément attribuée au Dominicain allemand, le pape Jean XXII condamnait cette proposition s :
« Dans l’âme, il y a quelque chose d’incréé et d’incréable ; si toute l’âme était telle, elle ne serait ni créée ni créable ; ce quelque chose, c'est l’Intelligence. »
De l’Intelligence active, identique <à Yabditum mentis , Thierry de Freiberg faisait une créature, image totale du Verbe considéré comme modèle de l’Univers entier ; évidemment, par un bond nouveau et plein d’audace, Maître Eckehart l'identifiait au Verbe lui-même.
Qu’Eckehart le jeune se soit rangé à l’opinion de son frère, ce que nous avons cité de lui ne permet guère d’en douter. D’autres l’adoptèrent également et, parmi ceux-ci, nous devons citer Jean Ruysbroec.
Un admirateur de Ruysbroec, Jean de Schoenhau, écrivait à Jean Gerson, qui avait critiqué le traité intitulé : V ornement des noces spirituelles 1 2 3 :
« L’auteur de ce livre ne fut pas, comme le suppose Maître Gerson, un idiot et un homme sans lettres ; le Chancelier était, en cela, mal informé; c’était un prêtre, fort agréable à Dieu je l’espère; il fut le fondateur et le premier prieur d’un monastère de chanoines réguliers, appelé le ^ allon Vert, dépendant du Brabant et du diocèse de Cambrai, et situé dans la forêt de Soignes, non loin de la fameuse ville de Bruxelles.
» Il ne rédigea pas sa doctrine en latin, mais en allemand ; en effet, bien qu'il fût d'un savoir assez compétent, ce savoir, cependant, n’était pas tellement éminent qu’il lui eût permis de présenter la doctrine dont nous parlons en un latin si bien composé et en un style si élégant, à moins que Dieu ne l’eût doué, dans ce but, d’un don spécial. Mais plus tard, pour le plus grand profit de toutes les nations, un frère du même monastère, qui était
1. H. Denikle, Acten zurn Processe Meister Eckehurts ; loc. cit., p. 632.