H. Denifle, (Jp. laud., p. 63g
3 Libellus Jralns Johannis de Schoenhavia qui nililur dejendere quædam dicta fr air is Johannis Ruysbroech contra magistrum Johannem de Gerson cancellariurn parrhisienseni (Johannis Gehson Opéra, Parrhisiis, apud Tribotes, per Joannem Ivnoblouch, MDXIV. Pars I, XVI).
homme fort bien doué et très lettré, prit personnellement soin de traduire en latin quelques-uns des livres de Ruysbrooc. »
Le même auteur nous apprend que Ruysbroec était mort vingt-cinq ans environ avant le Schisme, donc vers 1353. C’est le 13 mars 13ii qu’il était venu se fixer au Vallon Vert avec Jean de Leuvv, Franco de Condenberg et Jean Hinckaert, chanoine de Sainte-Gudule.
C'est du livre De ornatu spiritualiion nuptiaruni , composé par Ruysbroec, que Jean Gerson extrait, motpour mot, « ad litleram », quelques propositions qui lui paraissent malsonnantes *.
« Par la jouissance de l’amour qu’il éprouve en se vidant de luimême, l’esprit se perd lui-même ; il en vient enfin à recevoir la clarté sans aucun intermédiaire, et, sans entremise, il devient cette clarté qu’il reçoit... Notre être créé dépend de l’Etre éternel et, selon son existence essentielle, il ne fait qu’un avec lui... Tous ceux qui, dans la vie contemplative, s’élèvent au-dessus de leur propre création, ne font plus qu’un avec la clarté déifique ; bien plus, ils sont eux-mêmes cette clarté ; en eflet, à l’aide de cette déifique clarté, ils se voient, se sentent, se découvrent tels qu’ils sont en leur être incréé, en leur vie incréée ; ils voient que cette même vie est l’abîme simple de la divinité ; il en résulte qu’ils ne font plus qu’un avec cette lumière par laquelle ils voient et qu’ils voient... Tout esprit dévot, lorsqu’un profond épanchement d’amour Ta fait évanouir en Dieu, est un avec Dieu ; il n’est pas un d’une façon quelconque ; mais il est cela même qu’est en soi la propre essence de Dieu, de même façon qu’en la vision béatifique... Cet esprit est transporté au-dessus de lui-même ; il est unifié avec Dieu ; dans l’unité de l’abîme vivifiant dans lequel il se possède lui-même selon son existence incréée, il voit et goûte les immenses richesses qu’il possède de la même manière que Dieu les voit et les goûte. »
Jean de Schoenau peut bien prétendre que ces formules ont seulement pour but de faire entendre l’inexprimable ressemblance que notre âme acquiert avec Dieu, de l’union qu elle contracte avec lui « par l’amour qui la liquéfie et par l’excès de la contemplation extatique. » Sous les métaphores, nous découvrons sans peine autre chose que l’affirmation de cette ressemblance et de cette union ; très clairement, nous y reconnaissons certaines propositions essentielles de la doctrine de Maître Eckehart.
i. Epis loin Johannis de G k h s o n ad Jratrem liarlholoinxiim Garthusiensem super tertiam parlent libn Huvshuoech de ornatu spirituuliurn nuptiarum (Johannis Gerson Opéra, éd. cit., pars I, XV).
Ce sont ces propositions que la claire perspicacité de Gerson mettait en évidence lorsqu'il résumait en ces termes la doctrine de Ruysbroec :
<• Cet auteur suppose que l’Ame, dans la contemplation parfaite de Dieu, non seulement voit Dieu par le moyen d'une clarté qui est l’essence de Dieu, mais qu elle est elle-même cette divine clarté. Prenant, en effet, l’Ecriture au pied de la lettre, il imagine que l’Ame, à ce moment, cesse d’être en cette existence qu’elle avait auparavant dans son propre genre, et qu’elle est convertie, transformée et absorbée en son être divin, en cet être idéal qu’elle eut de toute éternité au sein de l’essence divine, en cet être dont Saint Jean parle dans son évangile, lorsqu’il dit : « Ce qui a été créé était vie en lui. » Cet être, présuppose notre auteur, est cause de notre être temporel et, au point de vue de l’existence essentielle, il ne fait qu’un avec celui-ci. Il ajoute que, dans cet abîme de l’Etre divin, l’Ame du contemplatif se perd à tel point qu’aucune créature ne la pourrait retrouver. »
Le chancelier de Paris a discerné avec une précision singulière ce qui est comme le cœur de toute cette étrange métaphysique : La confusion de l'existence créée et temporelle avec l’existence idéale et éternelle.
Avec une égale clairvoyance, il signale que cette confusion n’est pas nouvelle et désigne, aux Dominicains allemands, leur prédécesseur. « C’est, dit-il en parlant de la doctrine de Ruysbroec la folie d’Amaury, qui fut condamné ; celui-ci supposait que la créature se transformait en Dieu, en sa propre essence et en son principe idéal. » La confusion de l’existence réelle d’une chose avec son existence à l’état d’idée dans le Verbe de Dieu est, en effet, le fond de la Métaphysique d’Eckebart et de ses disciples, comme elle l’était de la Métaphysique d’Amaury de Rennes.
Jean Tauler
Dans l'œuvre de Ruysbroec, tout n’était pas marqué au coin des doctrines erronées de Maître Eckehart ; on y trouvait nombre
i. Epistola magistri Johannis de Gersonno ad fralrem Bartholomæum carthusianum contra defensionem Johannis Huysbroech. (Joannis Gerson Optra, édit, cil., parsl, XVI, G.)
de pages qu’inspirait la piété chrétienne la plus orthodoxe, et Gerson se plaisait à le reconnaître.
On en peut dire autant des sermons de Tauler ; c’est seulement dans un petit nombre de passages que perce la métaphysique téméraire des Dominicains allemands ; et dans ces passages mêmes, elle se voile au point qu’on la laisserait peut-être passer sans la reconnaître si on ne l’avait vue à visage découvert chez les maîtres dont l’auteur se recommande.
Jean Tauler naquit en Alsace ’, probablement à Strasbourg même, à la fin du xme siècle.
Après avoir revêtu la robe de Saint Dominique, il vint étudier à Paris avec son ami Jean de Tambach, qui était de Cologne ; les PP. Quétif et Echard disent que, de leur temps, on conservait encore au couvent de Saint Jacques, à Paris, un livre que les deux jeunes religieux y avaient laissé comme souvenir et qui portait cette inscription : Librum istwn contxdeve Fratres Magistei Johannes de Tambacho et Johannes Taulcri de conventu Argentinensi.
Une lettre du P. Venturino de Bergame, adressée en 1336 au P. Egnolse de Strasbourg nous apprend que Tauler était alors dans cette dernière ville. En 1339, nous le trouvons prêchant un carême à Bâle.
Jean Tauler mourut à Strasbourg le 17 mai 1361 ; c’est du moins la date qu’on lisait sur la pierre du tombeau conservé dans l’ancienne église des Dominicains, dite Temple-Vieux, qui fut incendiée par le bombardement de 1870.
Voilà tout ce que nous savons de certain sur la vie de Tauler, beaucoup de récits s’y joignent, dont il est difficile de dire s ils sont véritables ou légendaires; nous ne nous attarderons pas à les rapporter.
La doctrine de Jean Tauler est toute pénétrée de Néo-platonisme ; comme tous les Dominicains de l’Ecole de Strasbourg, il se plait à donner à Dieu ce nom d’Un par lequel les Alexandrins le désignaient. Pour décrire cette parfaite unité de Dieu, il
retrouve les accents de Plotin et de Denys.
« L’Un ne sort pas de lui-même, dit-il * ; il ne connaît rien d’étranger, rien d’éloigné, rien de rapproché ; il n’a ni longueur ni largeur; que dis-je? Cet Un, qui est Dieu même, contient en
traduites par E. Pierre Noël, O. P.,
i. Œuvres complètes de Jean Tauler.
r°“r >' de (Œuvres de
Tauler, éd. cit., t. II, iQ11» P- 2^9)-
LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME
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lui tous les biens. En dehors de lui, il n'y a rien. Par lui, les créatures ont leur essence, leur bien ; il ne tire rien des créatures. Or il faut en dire autant de ce qui est divin, qu’il s’agisse de l’homme, d’une œuvre ou d’un mode. Tout mode, enelfet, en tant qu il est divin, n’a rien en dehors de lui-même ; mais il possède en lui-même tout bien, sans largeur ni longueur, et cela simplement, essentiellement et en toute vérité. En lui, rien d’étranger, rien d’éloigné. »
Les docteurs catholiques les plus orthodoxes eussent sans doute contresigné ces paroles si elles ne contenaient un mot qui surprend ; c’est le nom de l’homme, mis à côté des opérations divines et des modes divins, comme s'il en partageait l'indivisible unité ; ce mot laisse déjà percer la doctrine d'Eckehart, au gré de laquelle l'homme n’est pas distinct de Dieu.
Se fondre dans 1 unité de Dieu, c’est la tendance de l'homme et de toutes les créatures ; Tauler décrit cette tendance en termes qui nous font souvenir de Denys. mais où se remarquent, en outre, des expressions qui rappellent, sans l’affirmer expressément, la théorie d’Eckehart.
« Dieu, dit notre auteur *, est une essence pure, qui est l’essence de toute essence, sans rien être, cependant, d'aucune autre réalité...
» Sans doute, toutes les créatures ont une certaine bonté, un certain amour, mais elles ne sont ni la bonté ni l’amour. Dieu seul est 1 essence de la bonté, de l’amour et de tout ce qu’on peut appeler une essence.
» C’est à lui que l’homme s’appliquera, c’est dans cette essence qu il se plongera de toutes ses forces et d une manière active, sensible et contemplative, c’est dans cet Etre qu’il immergera son pur néant, pour qu’il y soit renouvelé, vivifié et, si je pouvais m’exprimer ainsi, essentié dans l’essence divine qui est la seule essence, la seule vie, la seule action de toutes les choses créées.
» Après cela, il contemplera la propriété de l’unité de chaque essence. Dieu, en effet, est au terme ultime de la simplicité et de 1 unité ; en lui, toute multiplicité est unifiée et réduite à la simplicité, dans son essence uniquement une.
>» De plus, son essence est son opération, sa connaissance, sa récompense, son jugement, sa justice, sa miséricorde. Tout cela,
i. Jean Tauler, Quelques exhortations et conseils. III (Œu ores de Tauler, ed. cil., t. VII, 1912, pp. 3oo-3io).
en Lui, est un. Par opposition, l’homme rapprochera de cette unité cette incompréhensible multiplicité, afin que Dieu la rende simple, et la ramène à l’unité dans la simplicité de son essence. »
« Tauler écrit encore 1 : « Aussi longtemps que l’homme se possède, se sait, se trouve en Dieu, et qu’il possède Dieu en lui, il ne fait pas encore une seule et même chose avec Dieu. Il possède, en effet, il sait deux choses, Dieu et lui-même. C’est là une sorte de multiplicité, et ce n’est pas encore la parfaite unité. Or, dans l’unité, il n’y a pas de place pour la multiplicité.
» Là seulement est la vraie unité, quand l’homme est totalement entré et fondu dans cet Un, qui est Dieu et qu’on appelle Dieu, toujours présent à nos âmes ; la vraie unité, c’est quand l’homme n’aime rien, ne désire rien, ne fait rien en dehors de lui-même, ni Dieu ni les créatures, mais qu’il est complètement abimé et perdu en Dieu. Dans l’homme parfaitement uni à Dieu, c’est, si je puis parler ainsi, une seule essence, une seule vie, et 1 homme, en dehors de Dieu, ne doit rien connaître de quelque nature que ce soit.
» Toutes les créatures tendent, à leur manière, vers cette unité. La multiplicité n’a pas d’autre but que de se réduire à 1 unité ; le multiple veut être un. C’est de l’Un que procède, sans intermédiaire, la multiplicité, et toute créature se hâte de retourner à cet un indivisible ; tout son être y aspire, tous ses eüorts y convergent. Il est hors de doute que tout amour, toute entreprise, toute agitation n'a d’autre but que le repos. Or le repos parfait ne se trouve vraiment qu’en Dieu, 1 Un simple et indivisible. C est ainsi que le flux est en vue du reflux. Notre émanation de Dieu n’a qu’un objet : Nous ramener à Dieu, notre principe et notre source. Et lorsque nous aurons parfaitement reflue en Dieu, alors ce sera le repos consommé et la tranquilité absolue. Cette paix, ce repos, tous les êtres le désirent naturellement et, pour 1 obtenir, ils consument leur vie, tout ce qu’ils sont et tout ce qu ils ont. Or jamais ils ne pourront obtenir ce repos parfait ailleurs que dans l'Un, c’est-à-dire en Dieu bon, puissant, en qui se trouve la plénitude delà paix ».
L’homme doit donc s’unir avec Dieu dans une unité telle « qu’il n’y ait plus, en elle, place pour la multiplicité ». Pour atteindre à cette unité, il ne lui suffit pas de délaisser la connaissance des créatures et de parvenir à un état où il ne connaîtrait
i. Jean Tauler, Premier sermon pour le jour de Pâques (Œuvres de Tauler,
éd. cil., t. II, pp. 273-274).
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