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Le système du monde

34 [27] 1 « La Cause première ne peut faire plusieurs mondes.» 49 [66] « Dieu ne peut mouvoir le ciel d’un mouvement de translation ; la raison en est qu’ alors le ciel laisserait un vide. » La première de ces condamnations a rendu caduque tout ce que le Péripatétisme avait enseigné touchant l’impossibilité de la grandeur infinie, tant en acte qu’en puissance. Eile a contraint le Moyen-Age à reprendre sur nouveaux frais toute la théorie de l’infini. Au xive siècle, l’Université de Paris s’est partagée, au sujet de ce problème, en deux grandes écoles ; mais partisans de la grandeur infinie catégorique et tenants de la seule grandeur infinie syncatégorique se réclamaient également du décret porté par Etienne Tempier.

La seconde condamnation a bouleversé la théorie péripatéticienne du lieu. Elle a conduit les docteurs de Paris à fonder sur des bases nouvelles la philosophie du lieu et du mouvement local et, pour y parvenir, ils ont, d’un effort puissant et vigoureux, creusé ces problèmes jusqu’à mettre en lumière des pensées qui étaient demeurées profondément cachées.

Les deux condamnations dont nous venons de rappeler les termes ont contribué à la fois à ruiner la théorie péripatéti-

1. Le premier nombre indique l’ordre occupé par la proposition condamnée dans le décret d’Etienne Tempier ; le second placé entre [], l’ordre de cette proposition dans la classification du R. P. Mandonnet.

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cienne du temps ; et sur les ruines de cette théorie, une doctrine nouvelle a surgi.

Sur l’infini, sur le lieu, sur le temps, tout ce qu’avait dit la Physique d’Aristote est venu se briser au choc porté par le décret des condamnations de Paris. Par la brèche ouverte au flanc du Péripatétisme, des pensées nouvelles ont passé, dont beaucoup se retrouvent, à peine modifiées, dans les écrits de ceux de nos contemporains qui philosophent sur les principes de la Science.

Mais les décisions portées par Etienne Tempier et son conseil sont loin d’avoir produit à nos yeux toutes leurs conséquences. Nous allons voir comment elles ont amené la Scolastique a renier les objections qu’ Aristote avait dressées contre la possibilité du vide.

Les philosophies antérieures à Aristote admettaient, en général, outre les corps, un quelque chose qui n’était point corps, qui était homogène et indéfini, où trois dimensions pouvaient être tracées, où les corps pouvaient trouver place et se mouvoir ; ce quelque chose, c’est ce que les Atomistes nommaient le vide, ro xevov, ce que Platon nommait l’espace,

Contre cette théorie, qu’avec des nuances diverses, développaient la plupart de ses prédécesseurs, Aristote avait vivement réagi. Il s’était efforcé de démontrer l’impossibilité du vide et de l’espace. Surtout, comme ses prédécesseurs croyaient établir que l’existence du xevov ou de la yûpa était nécessaire pour que le mouvement fût possible, il s’était attaché, lui, à prouver, qu’au sein du v.tvov ou de la yûpx, tout repos comme tout mouvement était inconcevable.

La vogue de la Physique péripatéticienne avait été, chez les^Hellènes, de peu de durée ; elle n’avait pas tardé à être éclipsée par la Physique stoïcienne. Mais, en particulier, la doctrine d’Aristote au sujet de l’impossibilité du vide n’avait pas attendu, pour se voir délaissée, le triomphe des doctrines du Portique ; sur ce point, Straton de Lampsaque s’était déjà, semble-t-il, écarté de l’enseignement du Maître.

La possibilité du vide était un des dogmes essentiels de la Physique stoïcienne. A la vérité, des disciples de Chrysippe etjde ZénoA ne 'pensaient pas, comme ceux de Leucippe et de Démocrite, qu’il y eût d’une manière actuelle, à l’intérieur du Monde, des espaces vides de tout corps ; mais du moins croyaient»-

LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE

ils qu’un vide illimité s’étend au-delà de la sphère qui borne l’Univers.

Lorsque la Philosophie de l’Islam, à ses débuts, connut la Physique d’Aristote, elle en adopta d’emblée la plupart des propositions essentielles et, en particulier, celle qui niait la possibilité du vide aussi bien à l’extérieur de la sphère qui borne l’Univers qu’à l’intérieur de cette sphère.

Déjà, nous entendons Alfârâbî formuler 1 ces deux propositions, qui sont comme les thèses soutenues par Aristote au IVe livre de la Physique :

« La surface limite du corps enveloppant et du corps enveloppé se nomme lieu.

» Il n’y a pas de vide. »

Les Frères de la Pureté et de la Sincérité adoptent pleinement, au sujet du vide, l’enseignement péripatéticien. Au quinzième traité de leur Encyclopédie, ils déclarent 2 que « le mot vide désigne un lieu libre dans lequel il ne se trouve rien de logé. Or le lieu est une des propriétés du corps, qui ne peut résider qu’en un corps et qui ne se rencontre qu’en un corps... Partant l’existence du vide est absurde... Cette démonstration rationnelle prouve qu’il n’existe de vide ni à l’extérieur ni à l’intérieur de l’Univers. »

Avicenne, à son tour, réprouve l’existence du vide aussi formellement qu’Aristote. En l’exposé de sa philosophie que nous a donné son disciple Al Gâzâli, nous retrouvons 3, à l’appui de cette proposition : Il ne peut y avoir de vide, les principales démonstrations développées par le Stagirite au quatrième livre de la Physique.

Les philosophes de l’Islam, sectateurs convaincus d’Aristote, étaient donc unanimes à rejeter le vide. Les théologiens, au contraire, les Motekallemîn, qui voyaient dans la philosophie d’Aristote la grande ennemie du dogme, ne songeaient qu’à

1. AlfIrÂbÎ’s Philosophische Abhandlungen. Aus dem Arabischen tlbersetzt von Dr F. Dieterici. Leiden 1892. Die Hauptfragen von Abu Nasr Alfarabi, XVI ; p. 100.

2. Die Philosophie der Araber in IX. und X. Jahrhundert n Chr. aus der Théologie des Aristoteles, den Abhandlungen AlfÂrabÎ’s und den Schriften der Lautern Brüder. Herausgegcben und übersetzt von Dr Friedrich Dietf.rici. Vte« Buch. Die Naturanschauung und N alur philosophie. 2ta Ausgabe, Leipzig, 1876. II, pp. 28-29.

3. Logica et Philosophia Algazelis Arabis. Incipit liber philosophie Algazelis, Lib. II, tract. I, cap. V : Quod non datur vacuum ; fol. sign. g 2, recto. Colophon : ...Explicit opus logice et philosophie Algazelis arabis nuperrime impressum ingenio et impensis Pétri Liechtensteyn Coloniensis Anno virginei partus 1506. Idibus februarij» sub hemispherio Uen&to.

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prendre, en toutes choses, le contrepied de cette philosophie ; ils étaient atomistes et, partant, croyaient à l’existence du vide, sans lequel les atomes ne pourraient se mouvoir.

« Les hommes qui s’occupent des racines du dogme, dit Maimonide \ croient que le vide existe, c’est-à-dire qu’il existe un ou plusieurs espaces où il n’y a absolument rien, mais qui sont vides de tout corps et privés de toute substance. Cette proposition leur est nécessaire dès qu’ils admettent la première proposition [l’existence des atomes]. En effet, si l’Univers était plein de ces parcelles, comment donc pourrait se mouvoir ce qui se meut ? Car on ne peut pas se figurer que les corps entrent les uns dans les autres, et ces parcelles ne peuvent se réunir et se séparer que par le mouvement. Ils sont donc obligés d’admettre le vide, afin qu’il soit possible à ces parcelles de se réunir et de s® séparer, et que le mouvement puisse s’opérer dans ce vide, dans lequel il n’y a point de corps ni aucune de ces substances, [c’est-à-dire aucun de ces atomes] ».

Maimonide, après avoir donné quelques conséquences inadmissibles de l’hypothèse selon laquelle tout continu est composé d’indivisibles, ajoute ces paroles 1 2 3 * : « Il ne faut pas croire, du reste, que ce que je viens de dire soit ce qu’il résulte de plus absurde de ces trois propositions ; car, certes, ce qui résulte de la croyance à l’existence du vide est encore plus extraordinaire et plus absurde ».

Si l’hypothèse de l’existence du vide dans la nature semble à Maimonide une pure absurdité qu’il ne prend même pas la peine de discuter, le jugement d’autres philosophes au sujet de cette supposition paraît avoir été moins sévère. L’un des penseurs les plus originaux de l’Islam, Ibn Bâdjâ, l’Avempace des Scolastiques, ne regardait peut-être pas l’idée d’un espace vide comme une conception dénuée de sens ; du moins rejetait-il l’une des objections qu’ Aristote avait élevées contre cette idée ; et pour la rejeter, il reprenait, d’une manière presque textuelle, les raisonnements par lesquels Jean Philopon avait nié que la chute d’un '"grave dût, dans le vide, s’accomplir en un instant.

Averrcès nous rapporte textuellement 8 quelques-uns des

1. Moïse ben Maïmoun dit MaImonide, Le guide des égarés, trad. par S. Munk ; première partie. Ch. I.XXIII ; t. I, p. 379 ; Paris, 1S56.

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