Maïmonide, loc. cit., p
3. Averrois Cordübensis In Aristotelis de physico auditu libros VIII com-
mentaria magna ; lib. IV, summa II, cap. III, comm. 71.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
propos qu’Ibn Bâdjâ tenait « au septième chapitre de son livre ». Les voici :
« En son quatrième livre, Aristote a évalué le rapport entre la résistance opposée par le milieu plein au corps qui se meut dans ce milieu et la puissance du vide. Mais ce rapport n'est pas ce que l’on juge en suivant son opinion. Le rapport qui existe entre la densité (spissitudo) de l’eau et la densité de l’air n’est pas égal au rapport de la vitesse du mouvement de la pierre dans l’air à la vitesse du mouvement dans l’eau. C’est le rapport de la cohésion (potentia contiruiitatis ) de l’eau à la cohésion de l’air qui est égal au rapport du retard accidentellement apporté au corps qui se meut par le milieu dans lequel il se meut, l’eau par exemple, au retard qui lui est accidentellement apporté quand il se meut dans l’air.
» En effet, si les choses se passaient comme certains le croient, le mouvement naturel serait un mouvement violent. Et s’il n’y avait pas de résistance, comment donc y aurait-il mouvement ? Il 'serait nécessaire qu’il se fît en un instant. Que dira-ton, alors, du mouvement de rotation ? Là, en effet, il n’y a pas de résistance, il n’y a aucune division [du milieu], car le lieu de chaque cercle demeure toujours le même ; on ne voit pas un lieu devenir vacant et un autre lieu se remplir. Il faut donc que le mouvement de rotation se fasse en un instant. Mais, dans le mouvement de rotation nous observons et la lenteur la plus grande, dans le mouvement propre des étoiles fixes, ; et la plus grande vitesse, dans le mouvement diurne.
» Tout cela a lieu simplement à cause de la différence de noblesse entre le moteur et la chose mue. Plus le moteur est noble, plus la chose qu’il meut est vite ; lorsque le moteur est moins noble, il est, en noblesse, plus voisin de la chose mue ; alors le mouvement est plus lent.
» Telles sont les paroles d’Avempace. »
Averroès ajoute :
« Si l’on accorde ce que dit Avempace, la démonstration d’Aristote est fausse. Si le rapport de la subtilité d’un milieu à la subtilité d’un autre milieu est égal au rapport du retard accidentellement apporté au mobile par ce milieu-ci au retard accidentellement apporté par ce milieu-là, et non pas égal au rapport des vitesses, il n’en résulte plus que ce qui se meut dans le vide se meuve en un instant. Alors, en effet, ce qui est enlevé à ce mobile, c’est seulement le retard qui lui advenait par i’effet du milieu, et il lui reste le mouvement naturel ;
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
en sorte que tout son mouvement se fait dans un temps fini. Ainsi, ce qui se meut dans le vide, se meut nécessairement en un certain temps et en un temps divisible, en sorte qu’il n’en résùlte aucune impossibilité. Telle est la question posée par Avempace. »
En la discussion de cette opinion, Averroès multiplie les précisions :
« Avempace a jugé, dit-il, que le mouvement sensible est ce qui reste du mouvement naturel. Il a jugé que le mouvement naturel est comme une certaine quantité (mensura) dont on retranche, [en deux circonstances différentes], deux quantités qui sont, elles-mêmes proportionnelles à deux autres quantités. Il a vu que lorsqu’on opère ainsi sur deux quantités, le rapport des quantités retranchées n’est pas égal au rapport inverse des restes. Il a pensé que, par suite du milieu résistant, il advient au mouvement naturel une certaine diminution qui est proportionnelle à la résistance ; comme nous l’avons dit, il a jugé que le mouvement sensible est ce qui reste du mouvement naturel après cette diminution, semblable à ce qui reste d’une grandeur après qu”on a retranché une autre grandeur. Il a donc jugé que la vitesse du mouvement sensible dans un cas, au mouvement sensible dans un autre cas, n’est pas comme cette résistance-ci est à celle-là ; ce rapport est celui des ralentissements...
» Personne, avant Avempace, n’était parvenu à soulever ces questions ; il surpassait tous les autres en profondeur. »
L’admiration d’Ibn Roschd pour Ibn Bâdjâ ne va pas jusqu’à lui faire admettre l’opinion qu’il vient d’exposer ; la confiance du Commentateur en la parole d’Aristote défie toute contradiction : « Déclarons, dit-il, comme une vérité manifeste par elle-même... que la différence de ténuité des milieux est, toutes choses égales d’ailleurs, la cause de la différence des vitesses ; que cette diversité dans les vitesses, dont la cause est la différence de la subtilité des milieux suit essentiellement la subtilité... Il est donc manifeste que le rapport des vitesses est égal au rapport des subtilités ou ténuités des milieux. Ce sont là des propositions manifestes par elles-mêmes... »
Ibn Roschd a combattu le raisonnement d’Ibn Bâdjâ ; mais à l’auteur de ce raisonnement, il a accordé sa sincère admiration ; « Avempace, a-t-il dit, a dépassé tous les autres en profondeur » ; jamais éloge ne fut mieux justifié ; de cette discussion, en effet, l’auteur avait creusé si avant qu’il était venu ébranler les fondements mêmes de la Dynamique d’Aristote. »
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Mais cet auteur n’était pas Ibn Bâdjâ ; c’était Jean le Grammairien ou, peut-être, son maître Ammonius, fils d’Hermeas. Avempace, on n’en saurait douter l’avait empruntée à Philopon. Heuseux emprunt ! C’est, en effet, par Averroès, citant Avempace, que la chrétienté latine a connu cette doctrine, qui portait en germe une part de la Dynamique de Galilée.
Il est impossible, nous l’avons dit, d’établir aucun rapprochement entre les premiers principes de cette Dynamique et les axiomes essentiels de la Dynamique newtonienne.
En un corps qui se meut, la Dynamique développée par Newton distingue deux éléments, ce qui meut et ce qui est mû ; la force est ce qui meut, et la masse ce qui est mû ; les grandeurs respectives de ces deux éléments fixeront la loi du mouvement.
En un orbe céleste qui se meut, le Péripatétisme consent à distinguer un moteur et une chose mue ; le moteur conjoint au ciel est ce que le néoplatonisme hellène ou arabe nomme l’âme du ciel ; la chose mue est le corps du ciel.
En un animal qui se meut, l’Aristotélisme veut bien encore distinguer un moteur, qui est l’âme de l’animal, et une chose mue qui en est le corps.
Mais en un corps inanimé, en un grave par exemple, ni le Philosophe ni ses disciples n’admettent cette séparation en moteur et chose mue. Et comme ils veulent que quelque chose s’oppose au moteur, l’empêche d’atteindre instantanément le but auquel il tend, ils cherchent la cause de cette opposition en une résistance extrinsèque au mobile, engendrée par le milieu.
C’est la pensée fondamentale de cette Dynamique qu’Avempace battait en brèche lorsqu’il déclarait accessoire et accidentel le rôle joué, dans le mouvement naturel d’un grave, par la résistance du milieu, lorsqu’il voulait que la loi simple et essentielle de ce mouvement dépendît seulement du moteur et du mobile, et de la comparaison que l’on peut établir entre eux.
Ces principes de la Dynamique péripatétitienne, Averroès les rappelle afin de les opposer à la théorie d’Avempace : « Il est manifeste, dit-il, que cette résistance au moteur se trouve en la chose mue elle-même lorsque la chose mue est distincte par elle-même ; c’est la disposition qui se rencontre dans les corps célestes. Mais au sein d’un élément, la chose mue n’existe qu’en puissance tandis que le moteur existe en acte ; un élément, en effet, est composé de matière première et d’une forme simple ; c’est la matière première qui est la chose mue tandis
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que le moteur, c’est la forme. Comme on ne peut, en ces corps, poser, d’une manière actuelle, la distinction en moteur et chose mue, il est impossible qu’ils se meuvent en l’absence de milieu... » En effet, si un tel corps simple se mouvait sans être environné d’un milieu, on ne trouverait plus de résistance de la chose mue au moteur. Bien plus ; il n’y aurait plus absolument rien qui fût essentiellement la chose mue. » Par là, Averroès veut dire, assurément, que ce qui mérite essentiellement d’être appelé chose mue, c’est ce qui résiste à la gravité du poids, et cela, c’est le milieu.
Il a dit, il est vrai, qu’en un corps grave, la forme était le moteur et que la matière était la chose mue ; mais il a eu soin de remarquer que la chose mue, ainsi distinguée du moteur, existait seulement en puissance, en sorte que la distinction dont il s’agit ne peut être posée d’une manière actuelle.
Il le répète d’une manière plus précise encore en un de ses commentaires au De Cælo, où il reprend l’exposé des mêmes principes. « Dans une pierre, dit-il \ dans du feu, dans les autres corps simples, le moteur et la chose mue ne se distinguent pas l’un de l’autre d’une manière actuelle, comme ils se distinguent dans les animaux. Ici, le moteur et la chose mue, considérés en leur sujet, sont une seule et même chose ; leur différence est seulement une différence de point de vue ( secnndum modum). Dans la pierre, par exemple, le moteur c’est le poids considéré comme étant simplement forme ; et la chose mue, c’est encore le poids en tant que cette forme réside en la matière première. La cause en est que la matière première n’est pas un être en acte ; or la pierre est composée de gravité et de matière première. Il en est tout autrement dans un animal qui est composé d’un corps et d’une âme. »
En un grave qui tombe, la force motrice c’est le poids ; la chose mue, c’est encore le poids ; la chose mue est donc identique en réalité à la force motrice. Voilà la pensée qui se trouve au fond même de tous les raisonnements d’Averroès comme de ceux d’Aristote. Que de siècles et que d’efforts il faudra pour que, dans cette seule notion de poids, l’esprit humain arrive à distinguer clairement deux idées, celle d’une forme qui meut et celle d’une masse qui est mue !
1. Aristotelis De Cælo cum Averrois Cordubensis variis in eumdem commen lariis. Commentoria magna, lib. IV, summa II, cap. unicum, comm. 22.
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« Pour nous, poursuit Averroès \ affirmons qu’entre le moteur et la chose mue, il faut qu’il y ait résistance. Le moteur, en effet, meut la chose mue en tant qu’il lui est contraire, et le mobile est mû par le moteur en tant qu’il lui est semblable. Tout mouvement suit l’excès de la puissance de moteur sur la chose mue ; toute variété de vitesse ou de lenteur suit le rapport de ces deux puissances.
» Cette résistance provient du mobile lui-même lorsque le mobile se meut de lui-même, volontairement, et se divise en moteur en acte et chose mue en acte ; c’est la disposition qui se rencontre dans les animaux et dans les corps célestes.
» Cette résistance, au contraire, peut provenir du milieu au sein duquel le mobile se meut ; c’est ce qui a lieu lorsque le mobile ne se divise pas en moteur en acte et chose mue en acte ; c’est la disposition que présentent les corps simples...
» Les êtres pour lesquels le mobile se meut de lui-même et se divise en moteur en acte et chose mue en acte n’ont pas nécessairement besoin d’un milieu [résistant] ; s’il y en a un, ce sera d’une manière accidentelle.
» Les êtres, au contraire, qui se meuvent d’eux-mêmes mais ne se laissent pas diviser en moteur en acte et chose mobile en acte, requièrent nécessairement un milieu résistant ; ce sont les corps graves et les corps légers. S’ils ne se trouvaient pas en un milieu résistant, ils accompliraient leur mouvement en un temps nul ; en effet, il n’existe plus rien en acte qui résiste à la puissance motrice ; et il est impossible qu’ils prennent leurs mouvements naturels s’ils ne sont continuellement gênés. Voilà pourquoi, si nous les mettions dans le vide, il arriverait qu’ils accompliraient leur mouvement en un temps nul, et qu’un corps plus lourd se mouvrait avec la même vitesse qu’un corps plus léger, ce qui est impossible.
» Impossible aussi est donc ce qu’à pensé Avempace, que, sans milieu résistant, les corps simples ont leurs mouvements naturels. »
Ibn Roschd s’est efforcé de tout son pouvoir à réfuter la théorie d’Ibn Bâdjà ; mais, ce faisant, il lui a rendu un inestimable service. Il a inséré cette théorie dans ses Commentaires et, par l’exposé détaillé qu’il en a donné, par la longue discussion qu’il lui a consacrée, il l’a mise en telle évidence que le
1. Aristotelis De physico auditu libri VI II cum Averrois Cordubensis viiars in eosdem commentariis, Commentaria magna, lib. IV, comm, 71.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
lecteur ne pût aucunement ne la pas apercevoir. Ainsi, la théorie d’Ibn Bâdjâ bénéficiera de la vogue extraordinaire que les commentaires d’Averroès vont connaître dans l’École. Nul scolastique n’examinera plus si le vide est possible sans avoir à peser les raisons d’Avempace et de son contradicteur. Et les raisons de celui-ci découvrent les racines mêmes de la Dynamique d’Aristote ; elles montrent que ce sont ces racines mêmes qu’il faut trancher si l’on veut, en la chute d’un grave, réduire le rôle du milieu à celui qu’Ibn Bâdjâ lui attribue.
Or, il se trouvera des Scolastiques pour croire, comme Ibn Bâdjâ, que le véritable mouvement naturel d’un grave, que son mouvement essentiel et simple, c’est celui qu’il prendrait dans le vide ; que le mouvement observé en un milieu résistant est un mouvement complexe où concourent ce mouvement simple et le retard introduit par la résistance du milieu. Ces Scolastiques seront les précurseurs de la doctrine que Galilée, Descartes et Beeckman doivent, un jour, faire triompher. Or, en suivant ainsi les traces d’Avempace, ils sauront, grâce à la discussion d’Averroès, qu’ils substituent une Dynamique nouvelle à la Dynamique du Stagirite,
L’impossibilité du vide et la Scolastique avant 1277. L’argument d’Ibn Badja. Saint Thomas d’Aquin et la