‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 153 sur 158 · Voir Cinquième partie, ch. VI, § IV, t. VII, pp · texte numérisé non relu

Voir Cinquième partie, ch. VI, § IV, t. VII, pp

2. Henric.i de Hassia Tradatus de redudione effeduum spedalium in vidutes communes et causas generales. Cap. XXIV : De modis et speciebus combinacionum virium tocius nature. 4° propositio. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 2831, fol. 114, r° ; ms. n° 14580, fol. 212, col. a.

484 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

commensurables entre eux les mouvements de tous les astres. Or cette durée est totalement inconnue.

De cette proposition, il résulte qu’on ne saurait déterminer par l’expérience quelle est, sous le rapport de la nature, de la qualité et de la grandeur, l’extrême limite des effets que les forces des astres peuvent produire. C’est évident par ce qui précède. »

Si la pensée et le nom de Nicole Oresme se retrouvent dans ces réflexions sur l’Astrologie, il en est qui portent plus profondésent la marque d’une doctrine chère à Henri de Langenstein.

Albert de Saxe distinguait 1 les qualités en deux catégories, les qualités sensibles et les qualités insensibles. Les qualités insensibles, à leur tour, se subdivisent. « Parmi elles, il en est qui ne résultent pas de l’action que les qualités contraires, actives et passives, exercent les unes sur les autres ; il en est d’autres qui résultent de cette action. Exemple du premier cas : L’influence du Ciel ou bien les qualités qui découlent en nous des choses d’en-haut. Exemple du second cas : Les vertus et les qualités insensibles des pierres précieuses et des herbes. »

Marsile d’Inghen, lui aussi2; divise les qualités en qualités sensibles et qualités insensibles. Il ajoute : « Parmi les qualités insensibles, il en est qu’on nomme spirituelles ; ce sont celles qui ne résultent pas de l’action exercée, au sein du sujet, par des qualités sensibles et contraires ; telles sont les espèces des qualités sensibles et les influences célestes. Il en est d’autres qu’on appelle virtuelles, et non pas spirituelles ; ainsi en est-il de la vertu, attractive du fer, qui réside dans l’aimant, des vertus insensibles des herbes et des autres vertus semblables. »

Or, de la Physique sublunaire, Henri de Hesse prétend chasser toute qualité insensible, toute vertu occulte ; lorsque, dans un corps, une qualité apparaît — telle l’aimantation qui se mani-

1. Egidius cum marsii.io et Alberto de generalione. — Commentarla fldelissimi expositoris D. Egidii Romani in libros de generalione et corruptione Aristotelis cum textu intercluso singulis locis. — Quesliones item subtilissime eiusdem doctoris super primo libro de generalione : nunc quidem primum in publicum prodeunles. — Quesliones quoque clarissimi doctoris Marsilii Inguem in prefalos libros de generalione. — Item quesliones subtilissime magistri Alberti de Saxonia in eosdem libros de gene : nusquam alias impresse. — Omnia accuralissime révisa: atque castigata: ac quantum ars eniti potuit Fideliter impressa. Colophon : Impressum venetijs mandato et expensis nobilis viri Luceantonij de giunta florentini. Anno domini 1518, die 12 mensis Februarii. — Questiones de generatione et corruptione secundum Albertum de Saxonia, lib. II, quæst. I : Utrum sint quatuor qualitates primæ, nec plures vel pauciores ; fol. 147, col. a et b.

2. Quesliones clarissimi philosophi Marsilii inguen Super libris de generalione et corruptione. Lib. II, quæst. I : Utruin quatuor sint qualitates prime... Éd. cit., fol. 98, col. b.

LES ADVERSAIRES DE L’ASTROLOGIE

feste dans le fer et le porte vers l’aimant — c’est que, sans le secours d’aucune vertu insensible et occulte, elle a été mise en acte dans le sujet où elle se trouvait en puissance, par les quatre qualités premières, le chaud et le froid, le sec etrL’humide, qui résidaient dans l’agent ; immédiatement ou médiatement, toute altération produite ici-bas se ramène à l’opération de ces quatre qualités, contraires deux à deux.

Mais Henri de Langenstein n’entend pas borner cette doctrine et ne l’appliquer qu’au monde sublunaire ; il prétend que l’Univers entier s’y soumette.

« Il nous faut examiner maintenant, dit-il 1, de quelle manière les forces naturelles inférieures sont dans la subordination et la dépendance des influences célestes.

» Au sujet de ces influences, il y a deux façons de dire.

» La première, c’est que ces influences sont des qualités qui ne sont point qualités sensibles, et ne sont point, non plus, espèces 2 de qualités sensibles ; cependant, elles produisent ou sont susceptibles de produire des qualités sensibles. C’est pour cette théorie que tient la philosophie de nos pères.

» La seconde théorie suppose, en premier lieu, qu’il est vain de recourir à un plus grand nombre de moyens pour accomplir ce qui se peut faire à l’aide de moyens moins nombreux, surtout lorsqu’aucune raison ne nous y force.

» En second lieu, elle suppose avec Aristote que, pour les corps soumis à la génération, la corruption et la génération substantielles sont la fin à laquelle tend l’altération qui porte sur le chaud ou le froid, le sec ou l’humide.

» En troisième lieu, elle suppose que, parmi les substances corporelles, il en est pour lesquelles l’altération portant sur les qualités premières a pour but une génération substantielle au sein des substances mêmes qui éprouvent cette altération ; il en est, au contraire, où elle a seulement pour but la génération d’une substance ou d’un mixte au sein d’une substance autre que le sujet de l’altération.

» Elle suppose, en quatrième lieu, qu’en toute substance corporelle, la raréfaction où la condensation viennent seulement après la première altération produite par les qualité premières.

1. Henrici de Hassia Op. laud., cap. X : De duplici mode ponendi influencias in superioribus. Ms. n° 2831, fol. 107, r° ; ms. n° 14580, fol. 207, coil. b et c.

2. On sait que les Scolastiques nomment espèce (species) d’une qualité sensible, ce que cette qualité produit dans un milieu, afin de se transmettre à distance. Ainsi un corps lumineux produit, dans un milieu transparent, une espèce invisible qui, rencontrant un corps opaque, y engendre un éclairement visible.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

» Voici la raison de cette quatrième supposition : La condensation et la dilatation ne sont suites nécessaires de l’action des qualités premières que pour les substances auxquelles ces qualités premières confèrent une disposition aux transmutations substantielles ; mais ni les orbes célestes, ni les astres ne sont substances de cette sorte, bien que la présente théorie leur attribue formellement le chaud et Je froid, le sec et l’humide. On peut donc soutenir ainsi que ces corps sont altérables sous le rapport de ces qualités premières, qu’ils peuvent passer d’une qualité à la qualité contraire, sans qu’il se produise en eux de transformation substantielle, de génération ni de corruption. » Dès lors, en un corps céleste, le passage du chaud au froid, n’entraînerait aucune condensation, le passage du froid au chaud ne déterminerait aucune raréfaction.

On devine quelles objections un péripatéticien ferait valoir contre une telle supposition. Comment un corps céleste éternel et immuable pourrait-il être sujet à ces qualités premières contraires les unes aux autres ? Comment pourrait-il, par exemple, laisser rayonner hors de lui la chaleur qu’il possède ? Ne serait-ce pas une altération contraire à son essence ? A. cette objection, voici la réponse que formule Henri de Langenstein :

« Les vertus et qualités qui résultent de la nature d’un corps perpétuel n’ont pas besoin d’être perpétuelles à ce point qu’elles demeurent, en ce corps, numériquement identiques à ellesmêmes, sans jamais devenir plus intenses, sans jamais s’affaiblir. Cela, l’opinion contraire à celle que nous soutenons est bien, elle-même, forcé de l’admettre au sujet de la lumière et des qualités qui composent les influences répandues au travers des orbes. Il suffit que Je Soleil possède perpétuellement de le chaleur et Saturne du froid. De même accordons-nous que la Ciel se meut sans cesse de quelque mouvement, bien que le Ciel ne se soit point mû et ne se meuve pas toujours d’un même mouvement.

» Selon cette opinion, donc, les influences des astres et des orbes ne sont pas autre chose que les espèces et les rayons des premières qualités sensibles... Comme ces espèces se propagent de multiple façon, que la variété des mouvements célestes les combine de diverses manières au sein des corps d’ici-bas, on sauverait ainsi, dans le cours naturel des choses, les effets qu’on attribue aux causes célestes, aussi bien qu’on les sauve selon l’opinion commune ; celle-ci suppose que les corps célestes ne sont ni chauds ni froids, ni secs ni humides ; mais elle met en

LES ADVERSAIRES DE L’ASTROLOGIE

eux certaines qualités capables d’engendrer le chaud, le froid, la sécheresse, l’humidité ; une de ces qualités est la lumière ; quant aux autres, on admet qu’elles ne tombent sous aucun sens humain ; elles sont enracinées dans la substance céleste, et elles laissent couler hors d’elles-mêmes des qualités d’espèces différentes. »

Cette théorie commune n’est point, assurément, celle qui a la préférence d’Henri de Langenstein ; mais à ceux qui la voudraient admettre, notre auteur montrera qu’on en peut, si l’on veut, tirer des conséquences toutes semblables à celles de l’autre doctrine.

« Admettons, dit-il 1, que les choses se passent comme le veut la première opinion ; cependant, ces influx qu’ils répandent et par lesquels les susdites qualités des corps célestes produisent ici-bas le chaud et le froid, la sécheresse et l’humidité, personne n’a la certitude ni l’évidence qu’ils soient spécifiquement différents des espèces et des radiations émises par les qualités premières formelles... Lorsque, par ses rayons, la chaleur du feu produit une autre chaleur, c’est qu’elle s’accompagne de la production de rayons qui lui sont spécifiquement semblables ; de même pourrait-il se faire que ces mêmes rayons, qui sont ceux des qualités premières, soient aussi bien les effets naturels des corps célestes ou de leurs qualités que les effets des qualités des éléments. »

Selon cette manière de voir, le Soleil posséderait une qualité productive de chaleur qui serait essentiellement différente de la chaleur du feu ; mais les rayons calorifiques que répand la qualité solaire auraient exactement même nature que les rayons calorifiques émis par la chaleur du feu.

« Que deux qualités d’espèces différentes, dont l’une est subordonnée à l’autre, produisent, dans un même patient, des effets semblables, ce n’est point absurde.

» Dès lors, on devrait accorder que ces qualités célestes sont immédiatement sensibles, tout comme la chaleur et le froid ; elles le sont, en effet, par les rayons qu’elles émettent immédiatement et qui sont spécifiquement semblables aux rayons de la chaleur formelle ou du froid formel.

» De la chaleur, du froid, nous apparaîtraient donc dans les astres bien que ces qualités n’y soient pas ; cela n’est pas absurde, car des apparences de couleur se voient souvent là

1. Henrici de Hassia Op. laud., cap. XI : De modo quo incidunt ln rebus inferioribus. Ms. n° 2831, loi. 107, r° et v° ; ms. n° 14580, fol. 207, col. c et d.

488 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

où il n’y a point de couleur ; c’est ce que nous montre l’arc-en-ciel. »

Il y a, dans ces considérations, plus d’une proposition qui peut sembler hérétique à ceux qui gardent pleinement, au sujet de la substance céleste, les enseignements d’Aristote et d’Averroès ; mais les théories d’Henri de Langenstein, qui assimilent les effets des astres sur les choses d’ici-bas aux effets que ces mêmes choses exercent les unes sur les autres, ne semblent pas de nature à troubler les astrologues peu soucieux de Péripatétisme ; qu’y a-t-il, par exemple, en tout ce que nous venons d’entendre, qui puisse choquer un Claude Ptolémée ?

Que les astrologues ne se hâtent point de mettre notre philosophe hessois au nombre de leurs partisans.

En marge d’un des manuscrits 1 qui nous ont conservé ce que nous venons de rapporter, une main du xve siècle a écrit : « Nota in islo capitulo contra astronomos judiciarios. » Le lecteur qui a fait cette remarque était perspicace.

En effet, le passage que nous citions à l’instant se poursuit en ces termes :

« Ces rayons inflammables [que les astres nous envoient] ainsi que les rayons d’autres espèces, auraient, dans un milieu uniforme, un trajet rectiligne ; selon la diversité des milieux dans lesquels ils pénètrent, ils se réfracteraient en s’écartant ou se rapprochant de la normale ; selon la façon dont le patient souffre leur action ou suivant telle ou telle disposition du patient, ils se réfléchiraient d’une manière ou d’une autre ; tout cela se ferait comme ceux qui traitent de la Perspective l’ont imaginé, au sujet des rayons lumineux et colorés, et l’on prouve par l’observation des phénomènes.

» Remarquons, pour la radiation lumineuse, quels sont les effets de cette variation. Le rayonnement de la lumière solaire est simple dans la source qui le produit, il est homogène au sein d’un milieu homogène, il a partout même nature. Cependant, selon que les corps qui le reçoivent sont disposés par telle ou telle qualité, qu’ils s’offrent à lui dans telle ou telle situation, que leur surface affecte telle ou telle figure, leurs angles de réflexion ou de réfraction en sont changés ; par là surviennent ici-bas une foule d’effets admirables, comme les phénomènes de l’arc-en-ciel, du halo, du périhélie, comme les couleurs variées dont se teignent les nuages.

1. Bibliothèque Nationale, fond» latin, m*. n» 14580, fol. 207, col. c.

Page 1