Duns Scot, loc. cit., Respondes
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
simple, écrit Marsile \ il y a résistance du mobile au moteur même si l’on fait abstraction du milieu extérieur.
» Pour le prouver, on suppose, premièrement, qu’un grave simple est composé de plusieurs natures qui sont sa matière, sa forme et sa gravité suivant laquelle il est mû naturellement.
» Secondement, on admet qu’un corps doit être mû par violence pour quitter un lieu si, par sa nature, il demeure en repos en ce lieu.
» Troisièmement, on suppose que le composé de la matière et de la forme substantielle du grave, la gravité mise à part, demeurerait en repos en quelque lieu qu’on le plaçât ; et on le prouve, car il ne posséderait plus rien par quoi il pût être mû vers aucun lieu.
» Ces suppositions faites, on déclare qu’un grave simple, mis dans le vide, possède une résistance intrinsèque, et on le démontre ainsi :
» Le composé de matière et de forme substantielle demeurerait en repos en chacun des lieux où le mouvement l’amène ; par la gravité, il est tiré de chacun de ces lieux et est mû vers le bas ; donc, par la seconde supposition, ce mouvement est accompagné de violence ; par conséquent, dans le mouvement d’un grave simple, il y a une résistance intrinsèque. »
Ce que Marsile objecte à ce raisonnement scotiste, nous le dirons plus loin ; contentons-nous, pour le moment, de l’exposé qu’il en a donné.
Nous voyons clairement, désormais, qu’en un grave qui tombe, Jean de Duns Scot et ses disciples distinguent deux choses :
Premièrement, un principe actif ou, comme nous dirions, une force, qui joue le rôle de moteur, et qui est la gravité.
Secondement, un principe passif et résistant, que nous nommerions une masse, qui joue la rôle de mobile et qui est le composé de matière première et de forme substantielle.
Pour Saint Thomas d’Aquin, la masse n’impliquait pas la forme substantielle qui servait sinon de moteur, au moins d’instrument et d’intermédiaire au moteur. La masse était exclusivement constituée par la quantité de matière première.
1. Quæstiones snbtilissimæ Johannis Marcilii Inquen super octo libros Physicorum, secundum nominalium vium, cum tabula in fine libri posita; suum in lucem primum sortiuntur effectum. — Colophon : Expiiciunt quæstiones super octo libros Physicomm magistri Johannis Marcilii Inguen secunrlum nominalium viam. Impressæ Lugduni per honestum virum Johannem Marion. Anno Domini MCCCCCXVIII, die vero XVI mensis Julii. Deo gratias. Lib. IV, quæst. IX.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
Sur la définition scotiste de la masse, cette définition thomiste présentait un avantage. On en eût immédiatement, en effet, tiré cette conclusion : En toute corruption et génération, en tout changement de forme substantielle ou, comme nous dirions aujourd’hui, en toute transformation chimique, la masse d’un corps demeure la même. De la définition Scotiste, on ne saurait déduire cette conséquence.
A ce sujet, d’ailleurs, on n’eut pas occasion de discuter au Moyen-âge.
B. Guillaume d'Ockam
En un très grand nombre de circonstances, Guillaume d’Ockam épouse le sentiment de Duns Scot ; c’est ce qui a lieu, en particulier, au sujet de la résistance qu’un mobile éprouve de la part du milieu au sein duquel il se meut. Parmi ses Questions sur le livre des Physiques, deux questions, la quatre-vingtseptième et la quatre-vingt-huitième, sont consacrées à ce problème.
La quatre-vingt-septième question est ainsi formulée 1 : « Si le mouvement de translation est successif, est-ce à cause de la résistance du milieu au mobile ou bien à cause de la résistance du mobile au moteur ? »
Pour répondre à cette question, Ockam commence par distinguer deux sens du mot résistance.
« Tout d’abord, le mot résistance peut être pris au sens propre, pour désigner un effort ( nisus ), une action ( actio ). Une semblable action ne se produit jamais sans qu’il y ait violence exercée sur le corps qui résiste ; or, il ne se rencontre pas, en tout mouvement local, un corps résistant à vaincre ; s’il est vaincu, il se meut de mouvement violent, comme on le voit lorsqu’un corps pénètre de la terre, heurte quelqu’un qui court ou marche contre le mouvement de l’air.
» Le mot résistance peut aussi être pris d’une manière impropre pour désigner l’impossibilité où une chose se trouve de coexister avec une autre (pro incompossibiliiate aliquorum ad aliquid). C’est de cette façon que l’air résiste à la pierre, parce que, d’une manière naturelle, la pierre ne saurait égale-
1. Questiones magislri Guglelmi de Okam super librum Phisicorum ; quæst. LXXXVII : Utrum successio in motu recto sit propter resistentiam medii ad mobile seu mobilis ad motorem (Bibliothèque Nationale, fonds latin, nouv. acq., ms. n° 1139, fol. 15, col. d, et fol. 16, col. a)
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ment coexister avec les diverses parties de l’air ; par cette résistance, on entend tout simplement que le milieu a des parties réellement distinctes et que le mobile ne peut, d’une manière naturelle, exister simultanément en toutes ces parties. »
Cette distinction marquée, notre auteur répond à la question posée.
« Si l’on prend le mot résistance au premier sens, je dis que cette résistance opposée par le milieu soit au mobile, soit au moteur, n’est point la cause qui rend successif le mouvement local de translation ; en effet, toute résistance de ce genre une fois écartée, dès là qu’on laisse l’espace doué de grandeur et possédant des parties distinctes, le mobile se peut encore mouvoir de mouvement local [successif]...
» Mais si l’on prend le mot résistance au second sens, je dis que cette résistance suffît et qu’elle est, dans le mouvement local, la cause précise du caractère successif, comme nous le verrons plus loin, » c’est-à-dire dans la question suivante.
« De fait, poursuit notre auteur, de deux mouvements de translation, l’un n’est jamais plus vite que l’autre si ce n’est parce que, dans le premier, le milieu est divisé avec plus de force que dans le second, qu’il s’agisse, d’ailleurs, d’un milieu subtil ou d’un milieu dense ( spissum ) ; de fait, donc, comme un milieu subtil se laisse plus aisément diviser qu’un milieu dense, la résistance du milieu est plus ou moins grande et, de fait, elle est, pour le mouvement de translation, et toutes choses égales d’ailleurs, cause de ralentissement ou de vitesse. Mais s’il existait un milieu dont les parties eussent des situations distinctes et qui fût privé de toute qualité, si le mobile pouvait coexister ( esse simul) avec ce milieu pourvu de parties distinctes, il pourrait encore se faire qu’en un tel milieu, un corps se mût plus vite qu’un autre ; cela ne serait point parce que le premier diviserait le milieu avec plus de force que le second, puisqu’ici le milieu n’est pas divisé par la puissance ; mais une puissance motrice plus grande ferait coexister le mobile avec les diverses parties du milieu plus vite qu’une puissance moindre. On voit ainsi d’une façon manifeste que le caractère successif du mouvement, la vitesse, la lenteur n’ont point pour cause nécessaire cette résistance du milieu qui provient de la subtilité ou de la densité ( spissitudo ). »
La pensée d’Ockam est bien claire ; peut-être redoutait-il cependant qu’elle ne fût pas exactement saisie par son lecteur, car il reprend dans la question suivante, la quatre- vingt-h ui-
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tième, qui est ainsi libellée 1 : « Si le mouvement local de translation est successif, est-ce précisément parce que l’espace est doué de grandeur ? » Écoutons sa réponse, qui est d’une particulière fermeté.
« Voici ce que je dis : S’il existait un espace privé de tout, sauf de la grandeur, mais qui fût doué d’une grandeur véritable, qui eût un bout distant de l’autre bout et séparé de lui par une partie intermédiaire ( medium ) distincte de tous deux; que ce milieu, d’ailleurs, résistât ou non au mobile ; que le mobile pût coexister (esse simul) avec ce milieu ou qu’il ne le pût pas ; dans un tel espace, le mouvement s’accomplirait véritablement dans le temps, il serait vraiment successif ; en effet, par le fait même que le mobile ne pourrait se trouver simultanément en des lieux, distincts les uns des autres, qui lui soient égaux, il atteindrait une certaine partie qui lui soit égale avant d’en atteindre une autre ; c’est donc dans le temps qu’il franchirait l’espace et non pas en un instant. On voit donc clairement que dans le mouvement local de translation, le caractère successif provient précisément de ce que l’espace est doué de grandeur. — Ex quo patet quod successio in motu locdli recto est præcise propter quantitatem spatii. »
Dans ces deux questions, Guillaume d’Ockam n’a pas parlé du mouvement dans le vide ; il n’a même pas prononcé le mot de vide, sans doute afin de ne point mêler des problèmes distincts, afin de n’avoir pas à discuter les difficultés soulevées par l’existence du vide et par les affirmations qu’on est en droit de formuler au sujet du vide. Il se contente de considérer un milieu doué de grandeur, possédant des parties distinctes, mais dénué de toute autre qualité et tel que le mobile puisse coexister avec lui sans le diviser. Par cela seul que ce milieu est doué de grandeur, le mouvement y sera successif. Or, lorsque les partisans du mouvement dans le vide prononcent le mot : vide, c’est bien un tel milieu qu’ils conçoivent. De la raison qui impose, au mouvement dans le vide, l’obligation de durer un certain temps, Guillaume d’Ockam formule avec la plus grande clarté ce que Roger Bacon avait indiqué, ce que Gilles de Rome avait rejeté, ce que Duns Scot avait repris en termes concis et obscurs.
1. Guglelmi de Okam Op. laud., quæst. LXXXVIII : Utrum succcssio in motu locali recto sit précisé propter quantitatem spatii. Ms. cit., fol. 16, col. a.
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