‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 24 sur 158 · C. L'Ecole Franciscaine · texte numérisé non relu

C. L'Ecole Franciscaine

Sous l’influence de Duns Scot et d’Ockam, l’Ecole franciscaine tout entière paraît avoir admis que le mouvement se pouvait faire dans le vide avec une vitesse finie.

François de Meyronnes n’a pas occasion de se prononcer à cet égard ; mais nous pouvons deviner dans quel sens il l’eût fait, par ce qu’il nous dit du principe actif de la chute des graves. Il suit l’opinion de Scot, mais il la précise et l’accentue. Non seulement il distingue le poids d’avec la forme substantielle du grave, mais il n’hésite pas à lui donner le nom d’accident. Ce sont des raisons théologiques, tirées de la transsubstantiation eucharistique, qui l’amènent à cette conclusion.

« Les corps graves et légers, dit-il 1, sont-ils mûs par quelque forme propre qui leur soit intrinsèque ? ... Je dis qu’ils sont mûs par quelque chose d’intrinsèque... Mais comment cela a-t-il lieu ?

» On peut concevoir, tout d’abord, que le grave tout entier se meut lui-même directement. Il est certain, en effet, que le grave meut tout entier ; mais nous demandons quel est le principe actif ; il est certain aussi qu’il est mû tout entier, et nous demandons quel est le principe passif.

» Une seconde réponse consiste à dire que la forme meut la matière ; mais cela ne se peut sauver dans l’Eucharistie, où il n’y a plus ni la matière, ni la forme et où les accidents demeurent seuls ; cependant l’hostie tombe exactement comme avant la consécration.

» La chute ne peut être due non plus à l’action de la matière, qui peut demeurer la même [bien qu’un corps grave se change en corps léger] ; la matière, en effet, que contient une masse de feu a été, auparavant en une masse d’eau.

» Une troisième réponse consiste à dire que la forme a une inclination propre qui est la gravité et une activité qui lui appartient. Mais voici une objection contre cette opinion : Là où est la force motrice le mouvement est plus rapide ; or [dans l’hostie consacrée] les accidents demeurés seuls continuent de se mouvoir aussi vite que devant.

» Je dis donc que la gravité est une forme accidentelle abso-

LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE

lue ; c’est elle qui est le principe du mouvement vers le bas ; et [dans l’hostie consacrée] cette gravité demeure parmi les accidents.

» Mais alors, il faut diviser le mobile en moteur et chose mue ? Je réponds que ce qui est proprement le moteur ( movens per se) c’est cette gravité ; quant à la chose mue, c’est tout le composé [de matière et de forme substantielle]. »

Voilà, assurément, un résumé très clair et très formel de la doctrine de Duns Scot. Meyronnes y ajoute cette remarque :

« Autre difficulté. On a montré que Dieu peut séparer l’accident de la substance. Si donc, d’une pierre, se trouvait séparé cet accident qu’est la gravité, qu’arrivera-t-il ? Je réponds : Si, du feu, on séparait la chaleur, le feu ne brûlerait plus. De même [cette pierre privée de gravité] demeurerait indifférente à tout lieu, comme l’est un ange. »

Marsile d’Inghen nous a dit quelles conséquences les partisans du mouvement dans le vide tiraient de cette proposition. Elle est, peut-on dire, l’affirmation que, selon la doctrine de Scot, la masse est représentée par le composé de matière première et de forme substantielle, dont tous les accidents ont été détachés.

Gérard d’Odon admettait, comme Duns Scot, qu’un grave tomberait dans le vide avec une vitesse finie. Nous le savons par Jean le Chanoine qui, en cette question, adopte pleinement la manière de voir du maître général de son ordre 1.

Jean le Chanoine nous dit que Gérard d’Odon réfutait les objections d’Aristote ; mais, ajoute-t-il, les réfutations de Gérard n’étaient pas celles qu’il va présenter.

Jean admet que toute résistance au mouvement ne provient pas du milieu ; mais il ne dit rien qui laisse transparaître la notion de masse. De ses affirmations assez vagues, tirons seulement, pour le moment, celle-ci :

« Le mouvement des projectiles se ferait dans le vide mieux que dans le plein à cause de l’absence de résistance. »

Cette pensée, nous allons la retrouver, mais plus développée, en lisant la Physique de Nicolas Bonet. Voici comment s’exprime cet auteur 2 :

« Il ne semble pas qu’aucune impossibilité empêche le mouvement d’avoir lieu dans le vide ; le mouvement local s’y peut

1. Joannis Canonici Quæsüones super Vil J libros physicorum Aristotelis, lib. IV, quæst. IV ; éd. Venetiis, 1520, fol. 43, col. a et b.

2. Nicolai Boneti Physica, lib. V, capp. I et II ; Bibl. Nat., fonds latin, ms. n» 6678, fol. 148, V» à fol. 150, r° ; ms. n° 16132, fol. 116, col. c, à fol. 117, col. d.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

encore produire et un mouvement peut être plus vite qu’un autre.

» Il vous faut remarquer avec soin que la succession provient, dans le mouvement, de la divisibilité de l’espace et du milieu, que ce milieu soit positif ou qu’il soit privatif », comme l’est le vide selon Henri de Gand et Duns Scot.

« La vitesse ou la lenteur essentielle provient de la divisibilité ou de la diversité du moteur et de la divisibilité ou diversité du mobile.

» Quant à la vitesse [ou lenteur] accidentelle, le mouvement la tient de la résistance du mouvement plein, qui est plus rare ou plus dense, plus subtil ou plus épais, qui favorise ou empêche le mouvement.

» Disons donc que, dans le vide, il y aura mouvement successif, car il y a là espace, milieu privatif et distance privative, car les parois qui contiennent le vide ne se touchent pas. La vitesse essentielle du mouvement née de la divisibilité et de la diversité du moteur peut exister dans le vide ; quant à la vitesse qui, dans le mouvement, provient de la divisibilité et de la diversité du mobile, existe-t-elle ou non dans le vide, cela est douteux. Enfin la vitesse accidentelle que le mouvement tient de la résistance du milieu plein, plus rare ou plus dense, qui favorise ou empêche le mouvement, celle-là n’existe aucunement dans le vide. »

A l’appui de cette distinction entre la vitesse essentielle, qui dépend seulement de l’espace à franchir, du moteur et du mobile, qui est la même dans le plein que dans le vide, et la vitesse accidentelle, effet de l’action perturbatrice du milieu, qui disparaît complètement dans le vide, Nicolas Bonet expose des considérations qui sont, nous l’avons vu, textuellement empruntées à Duns Scot. Puis il conclut en ces termes :

« Disons donc d’une manière générale que tous les raisonnements d’Aristote et d’Averroès, s’ils démontrent quelque chose, ne démontrent que ceci : Dans le vide, il ne se produit aucun mouvement doué d’une vitesse accidentelle qui provienne de la résistance d’un milieu plein, plus rare ou plus dense, qui favorise ou empêche le mouvement. Mais ils ne démontrent pas qu’il ne puisse y avoir, dans le vide, un mouvement tenant d’ailleurs sa vitesse ou sa lenteur, comme il arrive dans le mouvement des corps célestes où la vitesse ou la lenteur provient de la diversité dans la force des moteurs, et non de la diversité du milieu. »

LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE

De la distinction scotiste entre la vitesse essentielle et la vitesse accidentelle, Nicolas Bonet fait successivement application 1 au mouvement naturel des graves et au mouvement violent des projectiles.

Comme la plupart de ses contemporains, il attribue à une impulsion du milieu l’accélération qui se remarque en la chute d’un grave. Il en conclut donc que, dans le vide, « le mouvement naturel ne serait pas, à la fin, plus vite qu’au début.

» Quant au mouvement violent, nous devons dire encore qu’il serait plus lent à la fin qu’au commencement ; j’entends parler du mouvement des projectiles, et à supposer qu’on l’y pût produire. Voici la raison de cette proposition : Cette force ou forme imprimée au mobile, par celui qui l’a lancé, s’atténue et s’affaiblit continuellement et, par conséquent, meut de plus en plus lentement.

» Mais, en outre, le mouvement violent accompli dans le plein est plus lent à la fin qu’au début, parce que le mobile est obligé de diviser les parties d’air qui lui résistent, qui mettent obstacle à son mouvement et le retardent ; elles rendent donc son mouvement plus lent, que si elles n’opposaient pas cette résistance. Dans le vide, au contraire, il n’y a aucune résistance, en sorte qu’en son principe comme en son milieu, le mouvement serait plus rapide dans le vide que dans le plein.

» Il en résulte évidemment que, dans le vide, le mouvement porterait plus loin, en sorte qu’il franchirait un plus grand espace et parviendrait à un terme plus éloigné ; le mouvement, en effet, à son début et en son milieu, étant plus rapide dans le vide que dans le plein, il en résulte qu’il parcourra un plus grand espace, car, en un même temps, un mobile mû plus rapidement franchit un plus grand espace.

» Cela peut être rendu manifeste par le signe que voici : L’expérience nous apprend qu’en un même temps, un mobile mû de mouvement violent parcourra un plus grand espace en un milieu plus rare qu’en un milieu plus dense ; au début comme au milieu de sa course, ce mobile mû de mouvement violent se meut plus vite [dans le premier milieu que dans le second] ; et toute la cause en est en la moindre résistance. Cela aura donc lieu également dans le vide, où il n’y a plus aucune résistance.

» Vous me demanderez peut-être si un mouvement violent,

1. Nicoi.ai Eoneti Op. laud., lib. V, cap. IV ; ms. n° 6678, fol. 150, v° et fol. 151, r° ; ms. n° 16132, fol. 118, col. c et d.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

tel le mouvement des projectiles, dure plus longtemps dans le vide que dans le plein. Je vous répondrai : Cherchez la solution. »

Il peut sembler étrange de placer auprès de l’Ecole franciscaine le dominicain Robert Holkot ; mais Holkot, qui est, le plus souvent, disciple d’Ockam, se montre, dans bien des cas, partisan des doctrines en faveur chez les Franciscains ; c’est ce qui a lieu, notamment, au sujet du mouvement dans le vide ; il admet 1 que ce mouvement serait successif, qu’il exigerait une certaine durée, et cela parce que l’espace traversé par le mobile est divisible.

Le raisonnement par lequel Aristote établit que, dans le vide, tout mouvement local serait instantané lui paraît être un argument ad hominem dirigé contre les Atomistes, au gré desquels le mouvement serait impossible si le vide n’existait pas. Sans doute, notre auteur accorde au Stagirite qu’un mouvement s’accomplirait en un instant là où ne se rencontrerait aucune résistance. «Mais on peut dire qu’il y a deux sortes de résistances, la résistance positive et la résistance négative. La résistance positive est celle qu’un corps oppose à un autre corps ou une partie d’un corps à une autre partie de ce même corps. La résistance négative est celle qui provient de la distance entre les deux termes du mouvement.

» Si, par exemple, Dieu annihilait la sphère de l’air en son entier, nous pouvons imaginer qu’ [entre les bornes de cette sphère] une distance resterait, aussi grande qu’à présent ; un espace vide demeurerait, aussi grand que l’espace maintenant occupé par l’air. Imaginons alors qu’une perche parte de la surface de la terre et atteigne jusqu’à la sphère du feu, et qu’un corps tombe le long de cette perche ; il nous faudra nécessairement admettre que ce corps arrivera devant le milieu de cette perche avant d’atteindre la surface du sol ; si ce poids, en effet, est haut d’un pied, il s’appliquera vraiment d’une manière successive à chacune des longueurs d’un pied qui composent la perche ; admettre, donc, que cette chute se fait subitement, cela répugne à l’imagination.

« Ainsi la seule distance qui se trouve entre les termes de l’espace à franchir suffit à causer une succession dans le mouvement.

» Quant à la façon dont Aristote procède au quatrième livre des Physiques, je ne la comprends pas. »

1. Roberti Holkot Super quatuor libros sententiarum quœstioncs ; lib. II, quæst. III : Utrurn dœmones libéré peccaverunt. Ad rationes Hibernici.

LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE

D. Les Maîtres séculiers de Paris

L’Ecole Franciscaine a été à peu près unanime à suivre Duns Scot dans la voie ouverte par Ibn Bâdjâ et par Thomas d’Aquin. Elle a jugé qu’un mouvement pouvait se faire, dans le vide, avec une vitesse finie. Elle a déclaré que le mouvement vraiment naturel, que le mouvement essentiel d’un grave est celui qu’il prendrait dans le vide ; que la résistance du milieu était une perturbation accidentelle qui vient troubler ce mouvement essentiel. Pour justifier ces propositions, elle a été amenée à marquer nettement la distinction du poids et de la masse.

Les Maîtres séculiers de Paris qui, si souvent, ont suivi l’impulsion franciscaine, lui ont, en cette circonstance, opposé une invincible résistance. Contre Ibn Bâdjâ, Thomas d’Aquin et Duns Scot, ils ont tenu pour l’opinion d’Aristote et d’Averroès : Si un grave était placé dans le vide et qu’il s’y pût mouvoir, sa chute ne serait pas successive, mais instantanée. Leurs arguments sont intéressants à étudier ; ils montrent bien, en effet, tout ce qu’avait de nouveau, et de surprenant pour des Péripatéticiens, la Dynamique proposée par Avempace, par Saint Thomas, par Scot ; en s’efforçant de la réfuter, ils en marquent avec plus de précision les caractères propres ; par là, ils contribuent d’une certaine manière à la définition de l’idée de masse.

Que Jean de Jandun se range du parti d Aristote et d’Averroès, ce n’est pas pour nous surprendre.

Jean de Jandun refuse 1 toute possibilité, dans la nature, au vide considéré comme un espace doué de dimensions, mais dénué, de tout corps ; il rejette absolument l’idée de dimensions privatives qu’Henri de Gand et Duns Scot se sont efforcés de définir : « A cette question : Le vide est-il une privation ? Nous répondrons : Non. Ce n’est pas, en effet, la négation, en un certain sujet, de quelque chose que ce sujet serait naturellement apte à recevoir. Les dimensions séparées que l’on conçoit sous le nom de vide ne sont pas la négation d’une certaine manière d’être en un sujet naturellement apte à cette manière d’être ; il y a plus, de telles dimensions séparées de tout corps sensible

1. Joannis de Janduno Super octo libros Aristotelis de physico auditu subtilissimae quaestiones. Lib. IV, quæst. XV : An existente vacuo privatio foret.

ne sont, hors de l’esprit, qu’un pur non être (oinnino non ens) car toute grandeur est sensible et mobile.»

La rigueur de cette conclusion qui, de l’existence d’un espace vide fait une pure contradiction, ôte fort de son intérêt à cette question : Si le vide existait, un grave y tomberait-il instantanément ou avec une vitesse finie ? Jean de Jandun, cependant, expose et reprend en détail les débats auxquels cette question a donné lieu.

« Certains, dit-il 1, ont paru imaginer que si le vide existait, le mouvement local s’y pourrait faire, pour les susdites raisons. »

Parmi ces raisons, notre auteur rapportait celle-ci, en empruntant presque textuellement les termes de Saint Thomas :

« Le vide étant admis, si l’on niait que le mouvement local s’y pût faire, ce serait seulement pour cette cause qu’il n’y aurait là aucune résistance du mobile au moteur ; c’est la cause qu’assigne le Commentateur. Mais cette cause n’est point. Si le vide existait et qu’un grave, une pierre par exemple, se trouvait en une partie de ce vide, [abstraction faite de sa forme motrice], il serait encore corporel ; il serait en une certaine situation opposée à une autre situation ; par cette opposition, il résisterait au moteur. Or une telle résistance suffit au mouvement local, comme le montrent les corps célestes ; un corps céleste, en effet, n’a pas, à l’égard de son moteur, d’autre résistance que celle-ci : il est corporel et se trouve dans une situation opposée à celle où son moteur tend à le placer. »

Avempace, donc, au rapport du Commentateur, a émis l’opinion que voici :

« Si un mobile [pesant ou léger] se trouvait dans le vide, il s’y mouvrait de sa vitesse propre et naturelle ; mais, dans un milieu rempli par un corps sensible quelconque, il ne se meut point de sa vitesse naturelle ; il est, au contraire, constamment empêché de prendre cette vitesse naturelle ; par l’effet de l’empêchement que constitue le milieu plein, un certain temps est ajouté à celui qui convient à la vitesse naturelle ; la vitesse qu’a le mobile dans un milieu plein, si subtil soit-il, est une vitesse accidentelle ; et, de même, la lenteur qu’il a dans un milieu moins subtil est une lenteur accidentelle.

» C’est de cette vitesse et de cette lenteur accidentelles qu’Aristote a entendu parler lorsqu’il a dit qu’entre deux

1. Joannis de Jandvno Op. laud., lib. IV, quæst. XI : An si vacuum osset, possibile esset in eo fleri motuin.

LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE

milieux différents, le rapport des vitesses ou des lenteurs, est égal au rapport des subtilités ou des densités des milieux ; mais cela n’est pas vrai, comme il l’a affirmé, de la vitesse ou de la lenteur naturelle.

» Quelques-uns, comme Saint Thomas et ceux qui l’ont suivi, ajoutent ceci :

» S’il existait un tel espace vide et qu’un mobile s’y trouvât, par le fait même que ce mobile est corporel et qu’il se trouve en une situation opposée [à celle que le moteur tend à lui conférer], il opposerait une résistance suffisante au moteur ; et cette résistance, à leur avis, suffirait pour que le mouvement local eût lieu en cet espace.

» Mais tout cela semble absolument impossible et contraire à Aristote. »

Jean de Jandun rejette donc les raisons d’Ibn Bâdjâ et de Saint Thomas. Il ne peut concevoir cette résistance que le Doctor communis attribue au mobile du fait seul qu’il est corporel ; il ne peut concevoir d’autre résistance que celle d’une force résistante, qui tend vers un certain lieu, comme fait la pesanteur ou la gravité, et un tel lieu ne se trouve pas dans le vide.

« Lorsqu’on dit : Le grave lui-même est corporel et il se trouve en une situation opposée, en sorte qu’il résiste au moteur, et cela par le fait même qu’il est dans une situation opposée [à celle où le moteur tend à le mettre]. — Je réponds : Si le vide existait, il n’y aurait aucune diversité entre ses parties ; le mobile qui s’y trouverait ne serait donc pas dans une situation opposée à une autre situation ; en effet, l’opposition de situations qui suffit à déterminer une résistance du mobile à l’égard du moteur, requiert nécessairement une certaine opposition ou diversité naturelle entre les parties du lieu ou entre différents lieux ; si donc le vide existait, il n’y pourrait rencontrer aucune opposition d’une situation à une autre situation. »

Contre les remarques par lesquelles Thomas d’Aquin a fait entrevoir à ses disciples la notion de masse, Jandun répète ses coups.

« La succession 1 dans le mouvement des corps inanimés, graves ou légers, provient de ce qui résiste à leur puissance motrice propre. On peut alors faire le raisonnement suivant :

1. Joannis de Janduno Op. laud., .:b. IV, quæst. XIII : An succcssio in matu gravium et levium ex resistentia medii causetur.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

Dans le mouvement des corps graves ou légers, la succession provient soit de la résistance du milieu, soit de la résistance du mobile intrinsèque qui est la matière du corps grave ou léger ; il ne semble pas, en effet, que la succession puisse provenir d’un moyen autre que ces deux-là. Mais dans le mouvement d’un corps grave ou léger, la succession ne provient pas de la résistance du mobile intrinsèque au moteur, c’est-à-dire de la résistance que la matière du corps grave, matière que le Commentateur regarde ici comme la chose mue, opposerait à la forme qui est le moteur ; en effet, la matière d’un grave inanimé ne saurait être, par elle-même, le sujet propre et naturel d’un lieu ( ubi ) opposé au lieu vers lequel meut la forme, la force du grave ; or rien ne peut proprement résister à un moteur qui meut vers un certain lieu, si ce n’est une chose qui possède un lieu opposé à celui-là (nihil autem proprie resistit motori moventi ad aliquod ubi, nisi illud quod habet ubi oppositum)...

» En un corps inanimé grave ou léger, il n’y a donc rien qui résiste au moteur, car, en ce corps, il n’y a rien qui soit le sujet propre et naturel, d’un lieu opposé [à celui vers lequel tend le moteur] ; il n’y a donc, de la part du mobile même, aucune résistance au moteur ; partant, s’il se mouvait dans le vide, il n’y aurait aucune succession dans son mouvement ; ce mouvement se; ferait en un néant de temps (in non tempore). »

^ On ne saurait raisonner plus exactement selon les principes de la Dynamique péripatéticienne. Pas de mouvement successif là où le moteur ne rencontre aucune résistance ; et pas de résistance qui ne soit celle d’un corps mû par violence, d’un corps qui a un certain lieu naturel et que le moteur entraîne en un sens opposé à ce lieu.

Jean de: Jandun maintient donc, contre Ibn Bâdjâ et Thomas d’Aquin, les principes de la Dynamique péripatéticienne ; partant, il en maintient les conséquences et, en particulier, celleci 1 : Si un même grave tombe successivement, en des milieux divers, il y prend des vitesses qui sont en raison inverse des densités de ces milieux.

La justification de cette proposition fournit, d’ailleurs, à notre auteur, l’occasion de répéter ce que, déjà, nous lui avons entendu dire :

« Sa forme substantielle, dont résulte la gravité, une fois

1. Joannis de Janduno Op. laud., lib. IV, quæst. XII : An velocitas aunius inotus ad alteiius velocitatem sit secundum medii ad medium spissitudinem et tennitatem, sive grossitiem et subtilitatem attendenda.

LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE

mise à part, un grave inanimé n’est pas un être en acte qui résiste à son moteur... Lorsque, par exemple, une pierre se trouve en haut, il n’y a pas en cette pierre, outre sa forme substantielle, un certain être en acte qui puisse être le sujet propre d’un lieu situé vers le haut et qui résiste au moteur lorsque celui-ci tend à mettre la pierre dans un lieu moins élevé. »

Jean de Jandun ferme absolument l’accès de sa raison à la notion de cette résistance d’un genre nouveau que Thomas d’Aquin a tenté de définir et qui deviendra la masse de notre Mécanique.

Il n’accorde pas davantage que le mouvement essentiel et vraiment naturel d’un grave soit le mouvement que ce corps prendrait dans le vide ; que la chute dans le plein soit un mouvement compliqué et troublé.

« Quelques-uns, dit-il x, semblent imaginer que le milieu plein empêche constamment le mobile de prendre sa vitesse propre et naturelle ; en sorte que, si le milieu était vide, le mobile aurait sa vitesse naturelle. C’est ce que voulait Avempace et, sur ce point. Saint Thomas paraît s’accorder avec lui. Mais le Commentateur, à cette opinion, objecte ceci : Si le milieu plein empêchait les graves et les corps légers d’acquérir leurs vitesses naturelles, c’est-à-dire les vitesses qu’ils sont, par nature, aptes à prendre, alors les corps graves et légers seraient, par nature, aptes à prendre des vitesses qu’ils ne prendraient jamais... Il nous faut donc dire brièvement que le milieu plein n’empêche pas toujours un corps grave ou léger de prendre sa vitesse naturelle ; s’il en était ainsi, en effet, aucun mouvement de ces corps ne serait proprement naturel... ce qui est absurde. »

Peu d’auteurs eurent, au xvie siècle, plus d’autorité dans les Universités italiennes que Jean de Jandun. Constamment réimprimés à Venise, ses traités étaient extrêmement lus et très fréquemment cités. On conçoit donc sans peine qu’il ait contribué pour une grande part à la résistance qu’à la Dynamique Galiléenne opposera la Scolastique italienne.

Mais il est permis de croire qu’il a également contribué à la naissance de cette Dynamique. Pour combattre les théories d’Ibn Bâdjâ et de Saint Thomas d’Aquin, il les a très clairement, très complètement, très loyalement exposées. L’ampleur qu’il

1. Joannis de Jandüno Op. laud., lib. IV, quæst. XVI : An gravium et levium motus a medio impediatur.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

donne à la discussion de ces idées en marque l’importance. Ses Questions sur la Physique étaient admirablement propres à les faire connaître. Or Galilée avait lu les traités de Jandun ; sept fois il les cite du cours des dissertations scolastiques qui témoignent des études auxquelles sa jeunesse s’est consacrée. Comment douter qu’il n’y ait pris quelque germe des doctrines qu’il devait développer plus tard ?

Au sujet du mouvement dans le vide, Walter Burley pense à peu près comme Jean de Jandun dont il a, très certainement, lu les Questions.

Il interprète de la manière suivante 1 l’affirmation d’Averroès qu’en un grave, la chose mue, qui est la matière, ne saurait résister au moteur, qui est la forme substantielle : « C’est en raison de sa matière que le grave est mû et en raison de sa forme qu’il meut. Toutefois ce qui meut par soi, c’est le composé de matière et de forme tout entier, et, de même, c’est le composé tout entier qui, par soi, est mû. La matière première ne saurait être, par soi, chose mue, car elle n’est pas un être en acte. Ainsi, dans le mouvement des corps simples graves ou légers le moteur et la chose mue sont une seule et même chose ; il n’y a donc pas de résistance du moteur au mobile, en sorte que si ces corps se mouvaient dans le vide, ils se mouvraient en un instant. »

Burley restreint son affirmation aux corps, graves ou légers, qui sont simples. Rien de plus conforme à la Dynamique péripatéticienne que cette restriction. Voyons, en effet, ce qu’elle signifie.

Supposons qu’à un corps pesant soit attaché un corps léger, qui tende à monter pendant que le grave tombe ; en ce mobile complexe, nous pourrons trouver quelque chose d’intrinsèque qui résiste au moteur, c’est-à-dire au poids qui tombe ; ce mobile complexe pourrait donc, même dans le vide, tomber avec une vitesse finie.

Il en sera encore de même si le corps grave et le corps léger, au lieu d’être simplement attachés l’un à l’autre, sont mêlés entre eux. Partant un grave mixte, contenant à la fois, par exemple, de la terre et du feu, pourra tomber dans le vide avec une vitesse finie, tandis qu’un grave simple, tel que de l’eau, y tomberait en un instant, fût-il moins lourd que le grave mixte.

1. Burleus Super octo libros physicorum, lib. IV, tract. II, cap. IV ; éd. Venetiis, 1491 ; 3e fol. après le foi. sign. n° 4, col. d.

LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE

Telle est la théorie que Burley expose 1 avec complaisance et à laquelle nous verrons Buridan, Albert de Saxe, Marsile d’Inghen, s’attarder à l’envi.

Pas plus que Jean de Jandun, Burley ne consent 2 à regarder comme vitesse empêchée et troublée la vitesse qu’un grave prend dans un milieu plein et à réserver le nom de vitesse naturelle à celle qu’il acquérerait dans le vide.

« Un corps grave ou léger, dit-il, ne possède pas une vitesse déterminée d’une manière absolue, mais seulement une vitesse relative au milieu au sein duquel il se meut ; et quelque soit la vitesse ou la lenteur qu’il a en son mouvement naturel, elle lui est naturelle.

» Si donc un grave se meut dans un milieu dense, la vitesse avec laquelle il se meut lui est naturelle à l’égard de ce milieu ; il n’est donc pas empêché d’y prendre sa vitesse naturelle, bien qu’il soit empêché d’y prendre la vitesse qui lui serait naturelle s’il se mouvait dans un autre milieu ; il n’est pas, pour cela, entravé en son mouvement naturel, car sa nature n’est pas de prendre dans un milieu plus dense la vitesse qu’il prendrait naturellement dans un milieu plus subtil. »

Que la loi de chute d’un grave dans le vide soit la loi essentielle de ce mouvement ; que la chute dans le plein soit un mouvement complexe et troublé, cette pensée, qui devait être si féconde, répugne invinciblement à des raisons formées par la discipline péripatéticienne ; Jandun, et Burley mieux encore, viennent de nous faire entendre la protestation qu’exhale cette répugnance.

Que des esprits fermement attachés aux principes d’Aristote et du Commentateur, comme ceux de Jean de Jandun et de Walter Burley, se soient montrés réfractaires à tout ce qu’Ibn Bâdjâ, Thomas d’Aquin et Duns Scot avaient dit du mouvement dans le vide, nous ne saurions nous en étonner. Nous sommes plus vivement surpris de trouver en une attitude toute semblable, Jean Buridan et ses disciples Albert de Saxe et Marsile d’Inghen.

Après qu’aux idées insensées d’Aristote touchant le mouvement des projectiles, les Scotistes auront substitué la théorie plus raisonnable de Jean Philopon, Buridan, Albert de Saxe, Marsile d’Inghen adopteront la théorie nouvelle et la déve-

1. Walter Burley, loc. cit. ; éd. cit., fol. sign. o, coll. b, c et d.

2. Walter Burley, loc. cit., éd. cit., folio qui précède le fol. sign. o, col. a.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

lopperont magnifiquement ; là, en particulier, ils rencontreront la notion de masse, et ils la définiront en des termes tout semblables à ceux dont Newton usera un jour. Comment se fait-il que ces mêmes docteurs, trouvant, sous une autre forme, la notion de masse en ce qui a été dit du mouvement dans le vide, n’aient pas su la reconnaître et fait impitoyablement repoussée ? C’est que cette unique notion entrait en même temps dans la Mécanique par deux voies si différentes qu’il était bien malaisé de croire qu’elle fût, des deux manières, la même idée. De telles hésitations, de telles contradictions sont bien propres à nous faire comprendre combien les premiers principes de notre Mécanique étaient cachés, éloignés de la simple connaissance commune, difficiles à découvrir ; elles sont bien propres à accroître notre admiration pour ceux qui peu à peu, au prix de pénibles efforts, ont exhumé ces précieuses vérités.

Voici, tout d’abord, en quels termes 1 Buridan rejette la notion de masse telle que Saint Thomas l’avait conçue :

Dans la chute d’un grave, « la matière première ne résiste pas au moteur ; la matière première, en effet, n’a aucune inclination vers un lieu déterminé ni vers une certaine disposition ; si même on veut dire qu’elle a, d’une manière passive, inclination et appétit, elle incline cependant d’une manière indifférente à ce à quoi tend le moteur aussi bien qu’à l’opposé ; en ce qui est de la matière première, donc, cette inclination ne saurait empêcher que le moteur ne meuve ; partant, ce n’est pas ce que nous appelons une résistance. Une résistance, en effet, c’est une inclination qui se fait d’une manière active, qui est si bien déterminée à une chose qu’elle ne le soit pas à la chose opposée, et qui est déterminée à une chose opposée à celle vers laquelle tend le moteur ; une telle résistance ne saurait convenir à la matière car elle est indifférente à l’égard de toutes les formes, de toutes les dispositions dont, pour les choses naturelles, l’existence est possible. »

Toutefois, si Buridan rejette absolument la notion d’une résistance intrinsèque constituée par la masse même du corps, il n’a pas la même sévérité pour l’opinion d’Avempace, qu’il présente sous la forme suivante 2 d’où se trouve exclue toute considération de résistance intrinsèque. « Toute résistance

1. Johannis Buridani Acutissime questiones super octo phisicorum libros; lib. IV, quæst. IX ; fol. lxxiiii, col. c.

Page 1