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3. Philosophia Algazelis, Lib. II, tract. I, cap. VI: Ex tribus signls probatur non dari vacuum ; éd. Venetiis, 1506, fol. sign. g 2, col. b et c.

■1. Moïse ben Maimoun, dit Maïmonide, Le guide des égarés, Première partie •h. LXXIII, III, trad. S. Munk, t. I, pp. 384-38*.

sont appuyés de démonstrations et ont été mis en pratique ; or, si le vide pouvait exister, pas un seul de ces procédés ne pourrait s’effectuer, et bien des opérations hydrauliques ne pourraient avoir lieu. Cependant, on a passé la vie à argumenter pour confirmer ces propositions et d’autres semblables. »

Ces Beni-Schâkir, dont Maimonide nous parle ici, ce sont les trois fils de Mousa-ben-Schâkir, nommés Mohammed, Ahmed et Al-Hasan ; ils florissaient au ixe siècle, et avaient acquis une grande réputation de mathématiciens et de mécaniciens ; le traité de Mathématiques qu’ils avaient composé en collaboration est demeuré célèbre sous le titre de Livre des Trois Frères h

Le Livre des Artifices, où les Trois Frères, prenant l’impossibilité du vide comme axiome, en déduisaient l’explication d’une foule d’appareils hydrauliques plus ou moins ingénieux, avait, sans doute, le même degré d’originalité que la plupart des traités scientifiques des Arabes ; il n’était qu’une compilation ou une adaptation des reliques de la science grecque.

Les traités de Philon de Byzance et de Héron d’Alexandrie ont été, de bonne heure, traduits en arabe ; ils ont fourni la matière de compilations telles que celle des Trois Frères ; ils ont fourni aussi des arguments aux philosophes péripatéticiens. Ceux-ci ont rejeté les considérations, par lesquelles Philon et Héron croyaient établir l’existence de pores très déliés, d’interstices vides entre les molécules qui composent les corps ; mais ils ont conservé les expériences par lesquelles ces auteurs montraient l’impossibilité de réaliser un espace vide de dimensions notables ; ces expériences, ils les ont données comme la confirmation de la doctrine du Stagirite.

Averroès n’a pas pu ignorer les divers ouvrages où les auteurs arabes s’efforçaient de démontrer par l’expérience l’impossibilité du vide ; mais il n’en a que très peu subi l’influence. Il a surtout lu les commentateurs grecs d’Aristote, et nous avons dit comment ces commentateurs faisaient complète abstraction de ce genre de démonstrations. Toutefois, malgré le désir qu’il avait, sans doute, d’imiter leur abstention, Averroès n’a pu

1. Le texte arabe du traité de Mécanique des Fils de Mousa est conservé en manuscrit à la Bibliothèque du Vatican. [Le livre des appareils pneumatiques et des machines hydrauliques par Philon de Byzance. Edité et traduit en français par le Baron Carra de Vaux. Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et d’autres bibliothèques, t. XXXVIII, première partie, p. 40. MDCCCCII].

l’horreur du vide

se garder de toute allusion aux preuves expérimentales qui avaient cours chez ses compatriotes.

Aristote, puis Simplicius, avaient parlé de l’expérience de la clepsydre comme propre à démontrer que l’air est un corps ; ils n’avaient fait, en la rapportant, aucune allusion à l’impossibilité du vide. Dans ce qu’Averroès dit de la même expérience 1, nous trouvons une telle allusion, encore que bien fugitive :

« Ils pressaient, dit-il, des outres gonflées, au point de sentir au toucher le jet de l’air qui en sort, et ils manifestaient par là que l’air n’est pas le vide, mais bien un corps. Ils en faisaient autant à l’aide de l’entrée de l’air dans les chantepleures (in cantaploris) 2. En effet, tant que cet instrument demeure clos par le haut, l’eau ne coule pas par le bas ; elle s’écoule dès qu’on en débouche le haut. Cela provient nécessairement de l’entrée de l’air dans l’instrument ; lorsque l’eau en sort, il ne demeure pas vide, mais l’air succède à l’eau. »

Averroès a lu le commentaire de Thémistius au Traité du Ciel ; son attention a été vivement attirée par la discussion entre l’auteur et Alexandre d’Aphrodisias au sujet de la succion de l’eau par les ventouses et les vases échauffés ; à son tour, il a repris en grand détail cette discussion 3.

En exposant, l’une des expériences dont parle Thémistius, Averroès y introduit une modification ; il suppose que l’on mette une chandelle dans un vase, qu’on en bouche aussitôt l’orifice, et qu’on enlève le couvercle après avoir plongé dans l’eau le col du vase. Cette modification ne s’expliquerait-elle pas par ceci qu’Averroès a sous les yeux le traité de Philon de Byzance et que des expériences qui y sont décrites et que nous avons rapportées, il confond la seconde avec la première ?

Averroès prend partie pour Alexandre contre Thémistius qui, dit-il, « a détruit les raisons d’Alexandre sans rien dire qui ait trait à la question (et nihil dicit in hoc)... Pour nous, nous dirons que la cause est ici manifeste et toute prochaine à qui prend la peine de réfléchir ; et l’on s’étonne de l’ignorance de ces hommes profonds à ce sujet.

1. Averrois Cordubensis In tibros Aristotelis de physico aiiditu commentaria magna. Lib. IV, summa II, cap. I, comm. 51.

2. « Chantepleure, nous dit le dictionnaire de Littré, sorte d’entonnoir qui a un long tuyau percé de trous pour faire couler les liquides dans un tonneau sans les troubler. » ii est clair que, par ce nom, on a voulu désigner ici un instrument propre à répéter l’expérience que Philon réalisait avec un œuf métallique pourvu d’un goulot et, percé, dans le fond, de petits trous.

3. Averrois Cordubensis In libros Aristotelis de Cælo commentaria magna, lib. IV, summa III, cap. V, comm. 39, digressio.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

» En effet, une partie de l’air, ayant été changée en la nature du feu, se meut vers le haut ; alors, elle est suivie par le corps qui se trouve au-dessous, que ce soit de l’air ou de l’eau... Au moment où l’on met dans l’eau l’orifice du vase, cette partie ignée s’élève vers la partie supérieure du vase... ; le vase n’est plus rempli ; c’est pourquoi l’eau suit dans l’espace vide. Un jour, j’ai brisé un vase que j’avais ainsi placé sur l’eau, et j’ai trouvé de l’eau attachée aux parois du vase. C’est aussi la cause de ce qui advient dans les ventouses où l’on met du feu ; et c’est la première cause de l’ascension de l’eau.

» Il y a une seconde cause que donne Alexandre. Après que la partie ignée de l’air aura été éteinte, l’air se refroidira, il occupera moins de place, et il attirera l’eau par la nécessité qu’il n’y ait pas de vide (de necessitate vacui). »

Il semble que cette explication donnée par Averroès doive beaucoup à Philon.

L’impossibilité du vide et l’expérience (suite). L’influence du traité DE INANI ET VACUO sur la Scolastique chrétienne

Instruite par les Arabes des expériences propres à démontrer l’impossibilité du vide, la Scolastique latine s’est vivement intéressée à ce genre de preuves. Nous nous proposons d’examiner sommairement comment elle les a connues et par quelles réflexions elle en a fécondé l’enseignement.

Il y aura intérêt, comme on le verra tout à l’heure, à ne pas suivre l’ordre chronologique pour exposer l’histoire de ce chapitre de Physique expérimentale. Nous plaçant d’emblée au milieu du xive siècle, nous allons rapporter, tout d’abord, ce qu’en ont dit Jean Buridan et son disciple Marsiie d’Inghen.

Jean Buridan affirme la valeur de ces démonstrations expérimentales : « En Physique (In Scientia naturali), dit-il x, il faut accorder comme un principe toute proposition universelle, qui

1. Johannis BURiDANi Subtilissime questlones super octo phisicorum libro «; lib. IV, quæst. VII, fol. lxxiii, col. c.

l’horreur du vide

peut être prouvée par induction expérimentale, et cela de la manière suivante : En plusieurs cas particuliers de cette proposition, on trouve manifestement qu’il en est ainsi, et jamais, en aucun cas particulier, il n’apparaît d’objection. D’ailleurs, Aristote dit fort bien que beaucoup de principes doivent être reçus et connus par le sens, la mémoire et l’expérience ; jamais il ne nous a été possible de savoir que tout feu est chaud.

» Or, par une semblable induction expérimentale, il nous apparaît qu’aucun lieu n’est vide. Partout, en effet, nous rencontrons quelque corps naturel, soit l’air, soit l’eau, soit quelque autre substance. En outre, nous constatons par l’expérience que nous ne pouvons séparer un corps d’un autre, à moins qu’un troisième corps n’intervienne. Aussi, si tous les trous d’un soufflet étaient si parfaitement bouchés que l’air n’y pût pénétrer, nous ne pourrions jamais séparer l’une de l’autre les deux parois du soufflet ; et vingt chevaux, dont dix tireraient d’un côté et dix de l’autre ne le pourraient faire davantage ; jamais les deux parois du soufflet ne se sépareraient l’une de l’autre à moins qu’une rupture ou une perforation ne permit à quelque corps de se glisser entre elles. Avec un chalumeau dont vous mettez une pointe dans du vin et l’autre dans votre bouche, en aspirant l’air que contient le chalumeau, vous attirez le vin, vous le forcez à monter, encore qu’il soit grave ; il faut, en effet, que cet air que vous aspirez soit immédiatement suivi de quelque autre corps, afin qu’il n’y ait pas de vide. Il y a ainsi une foule d’autres expériences mathématiques.

» Nous devons donc accorder que le vide ne peut naturellement exister, à titre de vérité connue par ce moyen qui suffit à poser et concéder les principes en Physique. Par cette induction, il est acquis qu’il n’y a pas de vide... Toujours, en effet, nous voyons les corps naturels se suivre en demeurant contigus les uns aux autres ; entre eux, il ne se forme aucun espace dépourvu de tout corps naturel, d’air ou d’eau ou de quelque autre substance de ce genre. »

Dans son Abrégé de Physique, Marsile d’Inghen nous fait entendre un écho fidèle de l’enseignement de Buridan.

« Le vide, dit-il 1, ne peut exister naturellement ; on le prouve : En Physique (in philosophia naiurali ) on doit accorder comme un principe, ce qui peut être prouvé par induction expérimentale ; or, de cette manière, on peut prouver par induction expé-

1. Marsilxi Inoüen Abbrevlatlones librt phiaicorum, fol. sign. e, col. d.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV* SIÈCLE

rimentale que le vide n’existe pas ; donc etc. La majeure est connue, car la Physique est fondée sur l’expérience (Philosophia naturalis fundatur super experientiam). La mineure est évidente, car l’expérience nous enseigne que personne ne pourrait séparer un corps d’un autre, si un troisième corps ne s’interposait. Si les trous d’un soufflet étaient bien clos, de telle façon qu’aucun corps ne pût pénétrer à l’intérieur, l’expérience montre que cent chevaux ne pourraient séparer l’une de l’autre les parois du soufflet, à moins que l’une d’elles ne se rompît ou qu’il ne se fît par ailleurs quelque ouverture par laquelle un corps pût entrer. »

Dans ses Questions, Marsile d’Inghen prouve également par l’expérience l’impossibilité du vide :

« En second lieu, dit-il 1, cela se prouve par les expériences qui se trouvent au Traité du vide (per experientias quæ ponuntur iu Tractatu de inani et vacuo). Les corps naturels, en effet, se meuvent contrairement à leurs inclinations propres, afin que le vide ne se produise pas.

» La première expérience est celle de l’eau qui monte pour éteindre une chandelle recouverte d’un vase, y,» La seconde expérience est la suivante : Que l’on fasse un vase ayant deux jambes, l’une plus longue que l’autre ; si l’on plonge le plus petit bras dans l’eau et qu’on aspire l’air par le bras le plus long, l’eau montera par le bras le plus court, ce qu’elle ne ferait point si ce n’est pour empêcher qu’il n’y eût de vide.

» La troisième expérience montre qu’un grave soulevé, et que rien ne retient, ne tombe pas, afin que le vide ne se produise pas ; ainsi, dans les choses d’ici-bas, le vide ne peut être produit par un agent naturel. La prémisse se prouve ainsi : Soit un vase qui a, en bas, un grand nombre de petits trous et, en haut, un grand orifice ; on le remplit d’eau, et on bouche l’orifice supérieur ; alors, l’eau ne tombe pas par les orifices inférieurs ; cela ne saurait être, sinon pour empêcher le vide. »

Marsile d’Inghen nous rapporte donc trois expériences de Philon de Byzance, dont une est fort régulière et caractéristique ; il nous les rapporte dans l’ordre même où Philon les présente ; il ajoute qu’elles sont racontées, avec beaucoup d’autres, dans un certain Tractatus de inani et vacuo. Il n’en faut pas davantage

1. Quœstiones Johannis Marcilii Inqüen super octo physicomm libros; lib. IV, quæst. XIII.

l’horreur du vide

pour nous amener à penser que ce traité était une traduction ou une adaptation du livre de Philon.

L’existence d’une traduction latine, faite d’après un texte arabe, des Pneumatiques de Philon n’a, d’ailleurs, rien d’hypothétique. En 1870, Valentin Rose a découvert et publié 1 une telle traduction, intitulée Liber Philonis de ingeniis spiritualibus ; c’est même de la sorte que les historiens modernes ont, tout d’abord, connu l’œuvre de Philon.

Il se pourrait, d’ailleurs, que le Tractatus de inani et vacuo dont Marsile cl’Inghen nous a parlé ne fût pas cette traduction même de Philon de Byzance, mais quelque traité composé, sous l’inspiration du livre de Philon, par un auteur arabe. Certain texte nous donnera occasion plus loin, de reprendre cette question et de lui donner une réponse probable.

Maintenant que nous avons constaté, aux mains des Scolastiques parisiens, durant la seconde moitié du xive siècle, l’existence d’un Tractatus de inani et vacuo, directement ou indirectement, emprunté à Philon de Byzance, nous sommes conduits à rechercher le temps où ces démonstrations expérimentales de l’impossibilité du vide furent, tout d’abord, connues par les physiciens de la Chrétienté latine.

Qu’elles l’aient été pendant toute la durée du xive siècle, nous n’en saurions douter.

Nous verrons, en effet, que, bien avant Marsile d’Inghen, on invoquait les expériences que cet auteur déclare empruntées au Tractatus de inani et vacuo. Dans un moment, nous entendrons Jean de Jandun décrire quelques-unes de ces expériences. Jean le Chanoine en fera autant et, en particulier, n’omettra pas l’expérience de la chandelle. En 1310, Pierre d’Abano, dans son célèbre Conciliator differentiarum, décrit avec soin cette même expérience de la chandelle. A celle-ci, on peut reconnaître une allusion dans le passage suivant de Nicolas Bonet 2 :

« Voici encore un sujet de doute : Peut-on avoir Je vide naturellement ? La production du vide par la nature est-elle impossible ? On dit communément qu’elle est impossible, si bien que, pour qu’il n’y ait pas de vide dans la nature, un grave

1. Valentin Rose Anecdota græca et græco-latina, vol. II, pp. 299-313. Berolini, 1870. Réimprimé dans : Heronis Alexandrini Opéra quæ supersunt omnia, éd. W. Schmidt, vol. I, pp. 458-489.

2. Nicolai Boneti Physica, Lib. V, Cap. IV ; Bibliothèque nationale, fonds latin, ms. n° 6678, fol. 151, r° ; ms. n° 16132, fol. 118, col. d.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

monte et un corps léger descend ; on le voit par l’eau qui monte dans un vase après que l’air y a été transformé ( aëre corrupto) et aussi de l’eau qui monte dans la clepsydre et dans la cliantepleure (in clepsedra et cantaplora). »

Comme Nicolas Bonet, Walter Burley rapproche la clepsydre de la chantcpleure ; il nous donne, en outre, la description de ces instruments.

« Le second signe par lequel on prouvait que l’air est quelque chose, c’est, dit-il 1, le suivant : On prenait un certain instrument ou vase que l’on appelait clepsydre ou chantepleure 2 ; ce vase a plusieurs trous ; l’un de ces trous est en haut et l’autre en bas. Si ce vase est rempli d’eau et si l’orifice supérieur est bouché, de telle sorte que l’air ne puisse entrer d’aucune manière, on peut ouvrir l’orifice inférieur sans que l’eau s’écoule par cet orifice ouvert au bas du vase. Mais si l’on ouvre l’orifice supérieur, l’eau s’écoule par le trou ou par les trous inférieurs ; et l’on voit alors que l’air entre par l’orifice supérieur. Par suite, donc, de la rentrée de l’air, l’eau s’écoule ; auparavant, elle ne pouvait s’écouler, parce que l’air ne pouvait entrer ; il apparaît, par là, que l’air est quelque chose, car il faut que la cause de cet écoulement soit quelque chose. »

Burley connaît donc deux instruments propres à faire l’expérience dont il parle ; l’un présente, dans le bas, un seul orifice et l’autre en porte plusieurs. Or Philon emploie successivement ces deux sortes de vases ; le premier lui sert à montrer que l’air est un corps, le second à réaliser l’expérience que Burley vient de décrire. Burley pouvait bien emprunter au commentaire d’Averroès les mots clepsydre et chantepleure ; mais la description de ces instruments ne s’y trouvait pas ; il est probable que, directement ou indirectement, Burley la tenait du Tractatus de inani et vacuo.

Les physiciens de la première moitié du xive siècle ont donc connu le Tractatus de inani et vacuo. Remontons plus haut dans le passé ; nous pourrons, croyons-nous, décéler la présence de ce livre aux mains d’Albert le Grand.

Voici un passage 3 de la Physique d’Albert :

« On prouve que l’air est un corps et non point rien du tout,

1. Burleus Super octo libros physicorum ; lib. IV, tract. Il, cap. I ; éd. Venetüs, 1491, fol. sign. n 2, col. a.

2. L’édition citée porte : tantaphora, au lieu de : cantaplora.

3. Alberti Magni Liber physicorum, lib. IV, tract. II, cap. I : Quod physici est tractare de vacuo et quibus rationibus probatur vacuum esse, et quibus non esse, ab antiquis ; et illi qui dicebant vacuum non esse contradicebant ad problemata.

l’horreur du vide

en se servant d’outres pour le démontrer. On montre aussi la force de l’air dans les clepsydres qui sont des instruments qui ravissent ( furantia ) l’eau ; car cleps est un mot grec qui signifie larcin et ydros signifie eau. Cet instrument est étroit par le haut ; il porte un col terminé par un petit orifice que l’on peut boucher avec le doigt ; par le bas, il est large, et le fond en est percé de beaucoup de trous. Après qu’on l’a plongé dans l’eau, si l’on bouche l’orifice supérieur, l’eau ne coule pas par le bas. Ces gens disaient que cela provient de la force de l’air qui retient l’eau. Mais ils se trompaient. S’il est vrai de dire, en effet, que l’air est quelque chose, ce n’est pas, cependant, à cause de la force de l’air que l’eau demeure immobile dans le vase ; c’est parce que rien n’est vide. Il faut donc que les surfaces des corps soient conjointes les unes aux autres ; partaut, l’eau ne se sépare aucunement de la surface de l’air [qui reste à la partie supérieure du vase] à moins que cet air ne la puisse suivre dans sa chute et qu’un autre air ne puisse succéder à celui-là ; c’est ce qui a lieu lorsque l’orifice supérieur est débouché. C’est l’un des principes dont se servent les ingénieurs ; par ce principe, en effet, on combine une multitude de vases et de siphons (Et hoc est unurn principiorum quo utuntur qui faciunt ingénia; fiunt enim multa vasa et sgphones per illud principium). Aussi, ceux qui veulent lever un grand poids avec un petit instrument rendent-ils, tout d’abord, inséparables les surfaces du corps qu’ils veulent soulever et de l’instrument ; alors, par celui-ci, ils lèvent celui-là. »

Il n’est pas douteux qu’ Albert le Grand n’ait sous les yeux, lorsqu’il écrit ce passage, le Tractatus de inani et vacuo traduit ou imité de Philon de Byzance ; non seulement il lui emprunte la description de l’instrument propre à l’expérience dont il parle, mais il le suit encore en affirmant que l’eau et l’air doivent demeurer conjoints sans qu’il y ait, entre leurs surfaces, aucun intervalle vide. De ce principe, il indique, d’ailleurs, une application qui ne se trouvait pas au livre de Philon ; il avait, sans doute, vu des enfants qui s’amusaient à soulever un pavé à l’aide d’une lanière de cuir, mouillée et fortement appliquée à la surface de la pierre 1.

1. Dans son Traité du Ciel, Albert le Grand parle de l’ascension de l’eau dans les vases échauffés et du sang dans les ventouses ; mais il ne fait que paraphraser le commentaire d’Averroès sans y rien ajouter (Albf.rti Magni De Caelo et Mundo lib. IV, tract. II, cap. VIII : In quo probatur quod media elementa sunt in locis suis magis gravia quam levia).

132 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

Saint Thomas d’Aquin avait lu le commentaire d’Albert le Grand ; nous reconnaissons, en effet, un souvenir très net de ce commentaire dans le passage que voici : 1

« Ils démontrent encore que l’air est doué de force en pompant l’eau dans des clepsydres, c’est-à-dire dans des vases qui ravissent ( furantibus ) l’eau ; en effet, dans ces vases, en même temps que l’air est attiré, l’eau est également attirée. En outre, l’entrée de l’eau y est empêchée à moins que l’air n’en sorte. »

Si Thomas d’Aquin a lu Albert le Grand, il ne paraît pas, en revanche, qu’il ait lu le Traité De inani et vacuo. De ce que son maître avait emprunté à ce traité, il n’a rien gardé.

Au contraire, dans l’œuvre d’un disciple immédiat du Doctor communis, nous allons reconnaître un emprunt probable à ce traité.

Saint Thomas d’Aquin n’avait pas achevé son commentaire au Traité du ciel d’Aristote ; après la VIIIe leçon du troisième livre, il avait laissé tomber la plume. Son fidèle élève, Pierre d’Auvergne, termina ce commentaire. C’est dans l’addition de Pierre d’Auvergne que nous trouvons ce qui suit 2 :

« Que l’on prenne un vase creux dont l’orifice soit plus étroit que le fond ; qu’on y introduise une chandelle allumée ou bien encore qu’on en chauffe fortement le fond ; puis, qu’on le renverse de telle façon que l’orifice en soit plongé dans l’eau ; l’eau est attirée vers le haut, hors de son lieu naturel. Au contraire, si le vase était appliqué de la même manière à de la terre, la terre ne s’élèverait pas.

» La cause du premier effet peut être la suivante. Par la chaleur de la chandelle ou encore par la chaleur du vase embrasé, l’air qui se trouve dans ce vase est raréfié et transformé en feu ; transformé en feu et mû vers le fond du vase, il se contracte en un moindre volume, et cela pour deux raisons », dont nous passerons le très illogique détail.

« Un signe de cette condensation de l’air peut être le suivant :

1. Sancti Thomæ Aquinatis Expositio in libros physicorum Aristotelis; lib. IV, lect. IX.

2. Libri de celo et mundo Aristotelis cum expositione Sancti Thome de Aquino et cum additione Pétri de Alvernia. Colophon : Uenetijs mandato et sumptibus Nobilis viri domini Octaviani Scoti Civis modoetiensis. Per Bonetum Locatellum Bergomensem. Anno a salutifero partu virginali nonagesimoquinto supra millesimum ae quadringentesimum. Lib. IV, text. comm. 39, fol. 74, coll. c et d.

l’horreur du vide

Si l’on brise le vase disposé comme il vient d’être dit, on trouvera de l’eau au fond ; Averroès dit qu’il en a parfois trouvé.

» Or l’air étant comprimé dans un moindre volume, l’eau se meut en même temps vers le haut, en suivant la surface de l’air, qui a avec l’eau une ressemblance naturelle ; et afin qu’il ne s’interpose aucun vide, il monte un volume d’eau égal au volume dont l’air est comprimé.

» Si alors, par l’extérieur, on échauffe le fond du vase, l’eau redescend à son lieu naturel ; par la chaleur, en effet, l’air qui avait été condensé dans le fond du vase se raréfie et revient à sa disposition première. »

Remarquons que cette expérience, telle que Pierre d’Auvergne la complète, est textuellement celle qui, au xvne siècle, devait donner le premier thermomètre. Or, ce complément, rien de ce qu’ont écrit les commentateurs d’Aristote ne l’a pu suggérer ; Philon, au contraire, à sa première expérience, adjoint une contre-épreuve toute semblable.

Pierre d’Auvergne poursuit en ces termes :

« Quant à la cause pour laquelle la terre ne serait pas soulevée si l’on disposait le vase à son égard comme on l’a fait pour l’eau, c’est que ses diverses parties ont peu de continuité entre elles, en sorte qu’elle n’est pas bien contiguë à la surface de l’air ; aussi, grâce à la porosité de ses parties, ne peut-elle pas bien empêcher l’entrée de l’air extérieur. Mais s’il arrivait que la terre à laquelle le vase est appliqué fût bien continue en ses diverses parties et qu’elle ne permît pas l’entrée de l’air extérieur, il serait nécessaire ou bien que le feu n’eût pas d’action pour raréfier l’air, par exemple parce qu’il s’éteindrait, ou bien que le vase se brisât, ou bien que l’on admît l’existence du vide, ou bien enfin que la terre fût soulevée ; et le plus raisonnable, c’est de penser que ce dernier effet se produirait, car c’est celui qui correspond à la moindre inclination en sens contraire. »

Albert le Grand avait fait une simple allusion à cette pensée : Les corps, dans la naturfc, se suivent toujours de telle sorte qu’il n’y ait aucun vide entre eux. Cette pensée se retrouve dans l’exposition de Pierre d’Auvergne, et sous une forme où nous reconnaissons les idées que professait Philon de Byzance touchant l’affinité entre l’air et l’eau. Cette pensée, amplement développée, va devenir une des doctrines favorites de Roger Bacon.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

La nature universelle et la fuite du vide selon Roger Bacon

Appliquons-nous à suivre le développement de cette pensée au cours des divers ouvrages que Roger Bacon a composés.

Des deux séries de questions sur la Physique que conserve le manuscrit d’Amiens, examinons, d’abord, la première. Dès la première question relative au vide \ Bacon va poser le principe dont il fera, par la suite, un fréquent usage.

Il se demande si le vide existe. Selon la méthode du sic et non, il commence par présenter quelques raisons en faveur de la réponse qu’il a l’intention de rejeter, c’est-à-dire de l’affirmative. Puis vient une argumentation qui conclut en sens contraire :

« Rien de ce qui, pour les choses naturelles, est privation et désordre ( inordinatio ) n’est nécessaire en la nature ; or le vide est cela ; donc, etc.

» En second lieu, on reconnaît qu’il n’existe pas dans la nature, car dans la nature il n’est rien d’oiseaux, rien qui soit en vain ; donc, etc.

» La majeure [de la première raison est évidente]. La nature, en effet, désire toujours ce qui est le meilleur ; partant, elle désire l’ordre qui est meilleur que le désordre, parce qu’il est fini et a une cause. La mineure est aussi évidente, car il est écrit dans le texte que le vide serait infini s’il existait ; il manquerait donc de premier terme et de dernier terme et, par conséquent, serait sans ordre (inordinatum). »

L’appétit d’ordre qu’éprouve la nature universelle contraindra donc les corps à se mouvoir de telle manière qu’aucun espace vide ne se produise entre eux.

Ce principe, nous allons voir Bacon l’appliquer dès sa seconde question, qui traite « de la clepsydre 1 2 ». Il va, dit-il, chercher « le sens de ce qu’on lit dans le texte : d’une manière semblable, ils démontraient, à l’aide des clepsydres, que le vide n’existe pas. »

Evidemment, Bacon a mal lu le texte d’Aristote ; il l’a inter-

1. Rogeri Bacon Quesliones naturales et primo questiones libri phisicorum. Lib. IV. Queritur de vacuo ; est igitur questio utrum vacuum sit. Bibl. municipale d’Amiens, ms. n° 406, fol. 22, col. 6.

2. Roger Bacon Op. laud., lib. IV : Queritur de clepsedra ; ms. cit., fol. 22, col. c .

l’horreur du vide

prété par l’intermédiaire de quelque commentaire ; à l’aide des clepsydres, on démontrait, selon Aristote, que l’air était un corps, non que le vide n’existait pas.

« Il faut d’abord remarquer, ajoute-t-il, que le mot clepsydre a comme deux significations.

» Dans un sens, on appelle clepsydre un petit trou qu’on perce, dans un tonneau, à côté du grand trou (la bonde) par lequel on verse le vin ; on le perce afin que les vapeurs qui s’élèvent de l’humidité du vin,* par l’effet de la chaleur naturelle, tandis que la fermentation s’accomplit, puissent sortir et ne brisent pas le tonneau... On appelle aussi clepsydre, ce qui sert à boucher ce trou.

» En un autre sens, la clepsydre est un vase qui, dans sa partie supérieure, a un trou ou orifice unique et qui, dans sa partie inférieure, a sept trous plus petits que l’orifice supérieur. C’est de la clepsydre prise avec cette signification, que nous entendons à présent parler. »

Il est clair que Bacon, lorsqu’il écrivait ces lignes, ignorait le sens précis du mot clepsydre ; mais il avait sans doute remarqué qu’au commentaire d’Averroès, ce mot est traduit par le mot chantepleure ; aussi s’empresse-t-il de lui assigner toutes les significations que chantepleure prend en français, y compris celles qui ne sauraient aucunement convenir à clepsydre. Ce lui sera, d’ailleurs, une occasion de consacrer une bonne partie de la question de la clepsydre à exposer ses idées sur la fermentation du vin.

D’ailleurs, au temps où Bacon discutait ses Questions, les clercs prenaient le mot : clepsydre dans une foule de sens différents. Nous le pouvons connaître par le témoignage d’Alexandre Neckham, qui écrivait vers 1220.

Sous ce titre : De ustensilibus, ce fécond auteur nous a laissé une sorte de dictionnaire 1 des termes usuels ; les mots dont l’explication est donnée ne sont pas rangés suivant l’ordre alphabétique, mais dans un certain ordre méthodique ; ici sont réunis les noms de tous les meubles qu’on trouve dans une chambre à coucher, là de tous les métaux et de tous les gemmes que renferme la boutique d’un orfèvre.

1. Bibliothèque nationale, fonds latiq, ms. n° 15171. Fol. 176, col. a, inc. : Sicut dicit Tullius in principio sive in prologo suerectorice... Fol. 199 (marquée 299), col. a, des. : Desinentia in us secunde declinationis indifïerentermas culi generis ita ut saphirus.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

C’est ainsi que nous trouvons l’énumération des divers objets qu’on rencontre à la cave ou au cellier 1 :

« In promptuario sive in cellario... Sunt litres, cadi, dolia, ciphi, cophim, coclearia, clepsedra... »

Voici, en particulier, ce que notre auteur dit de la clepsydre 2 :

« Clessedra dicetur est videre (?) instrumentum per quod vinum vel liquor extrahitur a dolio, broche gallice. Et dicitur a cleps, sis, quod est furor, ris 3, eo quod furtim extrahitur quodammodo liquor a dolio vel a cado. Etiam alia causa dicitur a clepo, pis, quod est furor, furaris, quia antiquitus mos erat quod qui posset furari clessedram in dispensatorio ad Natale, ille providens et dispensator sederet de jactura. Item alia significatione est aliud instrumentum per quod ponitur vinum in dolio vel in cado, gallice entonneor ; et similiter a cleps, sis denominatur es quod absorbendo et sursum furatur liquorem aspiraium... Coniingit dicere clepsedram media de parle foramine vas apertum doliis implendis atque lagenis 4. »

On voit qu’au début du xne siècle, on en était venu à désigner sous le nom de clepsydre à peu près tous les instruments propres à transvaser des liquides, aussi bien la broche et l’entonnoir que la pipette et la chantepleure. Ne nous étonnons donc plus d’entendre Roger Bacon donner à ce mot deux significations si disparates.

Nous allons nous attacher seulement ici à ce qu’il dit de la clepsydre entendue au second sens.

« La première question 5 est relative à ceci, qui est connu par l’expérience. Si l’on pose le doigt sur l’orifice supérieur de la clepsydre, l’eau qui s’y trouve ne s’écoule pas par les petits trous ; mais si l’on enlève le doigt, tout aussitôt l’eau en descend et tombe en pluie. »

Que cet équilibre de l’eau retenue dans la clepsydre soit contraire aux principes de la Physique d’Aristote, Bacon le montre avec insistance et par divers raisonnements. De là la difficulté qu’il voulait examiner et dont il propose la solution suivante 6 :

« De l’immobilité on équilibre de l’eau dans la clepsydre

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