Roger Bacon, loc. cit., fol. 22, col. c et d
l’horreur du vide
pendant que le doigt est appliqué [à l’orifice supérieur] il y a trois causes.
» La première est la petitesse ou l’étroitesse des trous inférieurs ; si ces trous étaient plus grands, l’eau tomberait au travers.
» La seconde cause est l’air qui entre ou pénètre par ces petits trous ; à cause de sa fluidité, il soutient, porte et retient l’eau (secunda causa est aer ingrediens vel subintrans hujusmodi joramina parva qui, propter sui humidum, hujusmodi aquam clefcrt, portât eî retinet).
» Ce sont là les causes efficientes. La troisième est une cause finale ; c’est l’ordre des corps de l’Univers et la convenance de la machine du Monde (ordinatio corporum universi et mundi machine convenientia) savoir : Qu’il n’y ait pas de vide, qui est, pour les choses, une cause de désordre et de destruction, comme nous le verrons plus bas.
» 11 est évident par là que ces trois causes se réunissent en une cause unique, qu’elles ne font qu’une seule cause, savoir : Qu’il n’y ait pas de vide (ne sit vacuum)...
» Tout grave tend vers le bas et se meut vers le bas s’il n’est empêché et retenu ; à ce mouvement vers le bas, il est, cependant des conditions accessoires. La nature, en effet, désire toujours le meilleur ; or qu’un grave demeure immobile en haut, supporté et retenu par l’air, il y a, à cela, moins d’inconvénient qu’à l’existence du vide qui détruirait tout l’ordre de la nature...
» De l’air et des autres corps, il y a lieu de parler de deux manières différentes. D’une première manière, en tant qu’ils sont en leurs lieux naturels ; en ce cas, l’air ne porte pas l’eau. D’une seconde manière, en tant qu’ils se trouvent en des lieux étrangers à leur nature ; en ce cas l’air peut soutenir de l’eau qui se trouve en un lieu étranger à sa nature, et cela afin qu’un plus grand inconvénient soit évité. »
Il sera de mode, à partir du xvne siècle, de plaisanter cette cause finale invoquée par Bacon à côté des causes efficientes ; mais Bacon se conformait ici aux principes essentiels du Péripatétisme qui, dans la cause finale, voit toujours la véritable cause.
Il prend, d’ailleurs, ses précautions pour qu’on n’aille pas l’accuser de faire du vide une cause efficiente, d’attribuer au vide un pouvoir d’attirer l’eau dans la clepsydre. A cette ques-
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
tion 1 : « Le vide est-il une cause », il répond : « Le vide n’est rien, il n’est pas une nature ; or ce qui est cause est une certaine nature ; le vide n’est donc pas une cause. »
A cette objection : « La ventouse vide attire le sang et, si elle n’était pas vide, elle ne l’attirerait pas », il répond en distinguant diverses sortes d’attractions. La première qu’il mentionne est celle par laquelle l’aimant attire le fer. La dernière « est une attraction qui se fait par le vide, grâce à l’excitation et à la disposition produites par la chaleur. C’est de cette manière que la ventouse attire le sang ; voilà pourquoi on met dans la ventouse des étoupes ardentes qui y engendrent de la chaleur ; cette chaleur échauffe l’air et attire le liquide pour se conserver ; car le liquide est l’aliment de la chaleur.
» Il est donc évident qu’une attraction ne se produit jamais par le vide seul et en tant que tel, mais par quelque autre cause. Si l’eau est attirée et retenue dans la clepsydre, tandis que le doigt est posé sur l’orifice, cela ne se fait pas par le vide, mais par la nature même et l’ordre des corps, c’est-à-dire de l’eau et de l’air, afin que le vide ne survienne pas, car si ce vide se produisait, il serait, pour eux, cause de désordre et de destruction. »
Dans ce phénomène, donc, le vide n’est pas cause efficiente ; les causes efficientes, ce sont les corps en présence, l’air et l’eau. Il n’est pas davantage cause finale ; la cause finale, c’est l’ordre et la coiiservation des corps naturels ; c’est à cet ordre que tend la nature ; et les corps se meuvent ou demeurent immobiles de telle manière que cet ordre soit sauvegardé, dussent-ils, pour cela, aller à l’encontre des lois qui règlent leurs mouvements et repos naturels.
Telle est la doctrine que Bacon formule avec une entière netteté dès la première série de ses questions sur la Physique.
Cette doctrine, nous allons la retrouver dans la seconde série des questions sur la Physique; nous l’y retrouverons plus développée, mais aussi plus confuse.
Dans ces nouvelles questions, en effet, Bacon expose l’étude expérimentale du vide suivant un ordre qui est conforme à la méthode du sic et non et aux procédés de discussion chicanière de la Scolastique, mais qui déroute singulièrement nos habitudes
Il s’agit de présenter une expérience où le mouvement naturel,
1. Rogeri Bacon Op. laud., lib. IV : Queritur septimo utrum vacuum sit causa aliqua ; ms. cit., fol. 23, col. c.